La maison commune de la musique peut-elle faire l'unanimité ?

Suite à la remise d’un rapport qu’elle avait commandé, Françoise Nyssen s’est prononcée en faveur de la création d’une maison commune de la musique en janvier prochain. Le projet semble faire l'unanimité chez les représentants du secteur, non sans faire émerger quelques craintes.

La maison commune de la musique peut-elle faire l'unanimité ?
Annoncée comme l'une des premières priorités de Françoise Nyssen lors de sa nomination au ministère de la Culture, le projet d'une maison commune de la musique pourrait voir le jour en 2019, © AFP / Patrick Kovarick

C’est ce qu’on appelle communément un « serpent de mer ». Ce projet de création d’une maison commune de la musique, qui fonctionnerait comme le Centre national du cinéma, faisait déjà parler de lui à l’époque de Marcel Landowski, alors directeur de la musique au ministère de la Culture dans les années 1960-1970. En 2011, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, le projet était ressorti des cartons puis abandonné après l’élection de François Hollande. Il pourrait donc s’agir de la dernière chance pour que les acteurs de la filière musicale s’entendent.

Le rapport commandé à ce sujet par Françoise Nyssen à Roch-Olivier Maistre a été dévoilé lundi 27 novembre. La ministre s’est déclarée « en totale harmonie » avec les préconisations et veut officialiser dès le mois de janvier la création d’une maison commune de la musique. Construit sur les bases du Centre national des variétés et du jazz (CNV), ce centre national de la musique pourrait voir le jour dès 2019 à la Villette dans l'Est parisien avec pour mission principale de « répondre à différents enjeux d’un secteur en pleine mutation » estime Roch-Olivier Maistre, conseiller-maître à la Cour des comptes.

Trois missions principales se dégagent du rapport. La mission de promouvoir l’émergence et la diversité de la création et de la diffusion musicale. Celle d’assurer le rayonnement international de la musique française, grâce au Bureau Export, et enfin de structurer les acteurs en simplifiant l’accès aux financements et en encourageant les projets communs. Invité mardi 28 novembre dans la matinale de France Musique, Roch-Olivier Maistre a rappelé la nécessité de rassembler deux mondes musicaux qui se « regardent en chien de faïence » : la musique dite savante d’un côté et les musiques actuelles de l’autre.

Ces deux mondes fonctionnent avec des économies très différentes. Beaucoup de subventions pour la musique savante et une économie de marché pour les musiques actuelles. Le rapporteur rappelle la « volonté de l’Etat de vouloir traiter tout le monde pareil ». Et il se pourrait bien que tous les facteurs soient enfin réunis pour que ce projet de maison commune voie le jour. D'une part, ce gouvernement est en début de quinquennat (contrairement à la situation du gouvernement Sarkozy en 2011), et la majorité parlementaire est acquise à sa cause. Le volontarisme de la ministre pointe également dans cette direction puisque ce projet figurait dans l’un de ses premiers discours en juin 2017.

Pour tenter d'expliquer les choses plus clairement, il faudrait imaginer une structure commune à l'ensemble des acteurs de la musique qui regrouperait différents dispositifs d'aides unifiés. Peu importe si les structures relèvent du domaine des musiques actuelles ou des musiques savantes, des structures subventionnées ou privées. Cette maison commune aurait également un important rôle d'observation du fonctionnement de la filière afin de déterminer les actions politiques à mener.

Un rapport qui fait l'unanimité

Pour Aurélie Hannedouche, déléguée générale du syndicat des musiques actuelles (SMA) représentant les employeurs du secteurs, notamment les salles de concerts labellisées Scènes de musique actuelles (SMAC), les associations ou les petits et moyens producteurs et festivals, ce rapport est d'une « très grande qualité puisque Roch-Olivier Maistre a pris le temps d'entendre tous les acteurs de la filière ». Déjà consultée lors du précédent essai en 2011, la déléguée générale sent, elle aussi, que les astres semblent alignés pour que cela fonctionne. « Cette maison commune pourra créer des liens forts pour l'ensemble des maillons du secteur de la musique. Si toutes les structures sont reliées entre elles, cela permettra de mieux refléter la réalité du milieu car la mono-activité est de plus en plus rare ».

Le SMA se décrit comme le « monde du milieu ou le tiers secteur », en ce sens que les structures qu'il représente fonctionnent à la fois avec du subventionnement public et des recettes propres. Si pour l'instant le système d'aides sélectives géré par le Centre national des variétés fonctionne « plutôt bien », estime Aurélie Hannedouche, ce n'est pas le cas des aides des Drac vers les musiques actuelles. Pour exemple, les SMAC, qui sont une centaine en France, perçoivent des aides de la Drac, donc des services déconcentrés en région du ministère de la Culture, à hauteur de 100 000 euros maximum par an. La déléguée générale du SMA souligne que les lieux labellisés scènes nationales et qui « ont des cahiers des charges quasi similaires à ceux des SMAC, touchent 600 000 euros des Drac. Il serait bon d'harmoniser tout cela ».

Aurélie Hannedouche voit en ce projet de maison commune de la musique un moyen de rétablir une certaine égalité entre les genres musicaux. Si les musiques actuelles sont nettement moins subventionnées que les musiques savantes, c'est principalement parce qu'elles sont apparues plus récemment et qu'elles ont dû créer elles-mêmes leur place. Notamment en se débrouillant pour trouver des modèles économiques rentables. Pour schématiser, la position de l'Etat revient à dire : « si ça marche comme cela, pourquoi les aider ? ».

Du côté du Profedim, le syndicat professionnel des producteurs, des ensembles, des festivals et des diffuseurs indépendants de musique, ce rapport apporte des garanties plutôt réjouissantes. Aurélie Foucher, déléguée générale du Profedim, reconnaît n'avoir pas été très enthousiaste lorsque le projet est ressorti des cartons. « Nous l'avions signalé à Roch-Olivier Maistre, nous ne voulions pas que la politique musicale en France soit agencialisée et nous souhaitions que soit garanti le rôle prescripteur de l'Etat. Enfin, nous avions signalé que le CNV, qui devrait servir de fondations à cette maison commune, n'était pas assez représentatif. A la lecture des préconisations, il semble que nous ayons été entendus et c'est un signe très positif » estime Aurélie Foucher.

La déléguée générale reconnaît avoir été agréablement surprise par le discours de Françoise Nyssen lors de la remise du rapport puisqu'il s'agissait de la première fois qu'une ministre de la Culture parlait de politique musicale pour l'ensemble des acteurs. « Pour une fois, personne n'a été oublié. Chacun a été pris en compte et c'est ce qui constitue la grande qualité du rapport de Roch-Olivier Maistre ». Aurélie Foucher se montre également très favorable au rôle qu'aura cette maison commune en terme d'observation de la filière. « Il s'agira de pouvoir observer de nombreux facteurs, chose qui n'existait pas pour l'instant, et cela pourra aider les politiques à obtenir des réponses claires pour guider les décisions à prendre ».

« Le plus dur reste à faire »

Aurélie Hannedouche, déléguée générale du SMA, et Aurélie Foucher insistent toutes les deux sur la nécessité d'un Etat qui reste fort et qui ne profiterait pas de cette maison commune pour se désengager. Les deux représentantes syndicales se disent donc très vigilantes sur deux points : la gouvernance et le financement. « Nous craignons qu'il y ait une main mise du marché au dépens des structures indépendantes et que cela génère une concentration des gros acteurs du milieu comme Live Nation, Lagardère ou Fimalac, affirme Aurélie Hannedouche. Ce qui aurait comme effet pervers de lisser la grande diversité de courants musicaux qui existent ».

Pour ce qui est du financement, la maison commune de la musique devrait fonctionner avec un budget de 60 millions d'euros dont la moitié proviendrait de la somme déjà gérée par le CNV, elle-même collectée par une taxe de 3% appliquée sur les billetteries. Les crédits d'impôts musique pourraient augmenter de 11% à 15% ce qui représenterait 9 millions d'euros pour le secteur phonographique et 6 millions d'euros pour le spectacle vivant. Il manquerait donc une quinzaine de millions d'euros qui pourraient provenir d'un réajustement de la taxe Youtube et d'une réorientation de la taxe sur les opérateurs de communications électroniques (TOCE).

« Le plus dur reste à faire » conclut Aurélie Foucher du Profedim. Il va falloir se mettre au travail et faire en sorte que tout le monde puisse s'entendre sur la définition de ce nouvel outil ». Si la plupart des acteurs du secteurs de la musique s'accordent à reconnaître la grande qualité du rapport de Roch-Olivier Maistre en ce sens qu'il a réussi à comprendre et à relayer les visions de chacun, cela pourrait également être sa faiblesse puisqu'en politique, il est souvent compliqué de satisfaire tout le monde.