Le nouveau visage du disque à Berlin

Il y a quelques mois, l’Orchestre philharmonique de Berlin publiait, sous son propre label, le coffret de l’intégralité de ses enregistrements des symphonies de Jean Sibelius. Un objet qui tient autant du disque traditionnel que du manifeste. Explications.

Le nouveau visage du disque à Berlin
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Quoi de plus risqué aujourd’hui que de vendre un disque de musique classique ? Les acteurs du marché sont en pleine mutation : rachat d’harmona mundi, mise en liquidation du distributeur Abeille Musique au profit de la plate-forme numérique Qobuz, finalement elle-même rachetée par Xandrie, doutes sur l’avenir du label Naïve… Et, en creux, la question de la (piètre) rémunération sur les principaux sites d’écoute en ligne (Deezer, Spotify …). Dans ce paysage accidenté, comment l’Orchestre philharmonique de Berlin réussit-il à éditer un luxueux coffret Sibelius ?

La tendance est perceptible depuis plusieurs années : les orchestres créent leurs propres labels et s’orientent de plus en plus vers la distribution numérique. Pourtant, qui dit distribution numérique ne dit pas forcément - ou pas seulement - écoute en streaming ou téléchargement. Si l’Orchestre symphonique de Londres poursuit ses enregistrements en disque, vendus en ligne et dans les commerces, mais intensifie également la promotion de l’écoute en ligne sur les sites spécialisés (en y proposant des enregistrements “live non commercialisés dans les réseaux habituels), l’Orchestre philharmonique de Berlin sépare assez clairement son action. D’un côté une offre numérique en vidéo (le digital concert hall) et d’un autre côté des projets discographiques très ponctuels, et surtout très ambitieux, dont le dernier en date est le coffret Sibelius.

De l’originalité d’enregistrer Sibelius

Si beaucoup de nouvelles questions éclosent avec la montée en puissance de l’écoute en ligne, d’autres, comme la pertinence d’enregistrer une œuvre déjà cent fois enregistrée, sont renforcées par ce nouveau modèle. Combien d’enregistrements existe-t-il des symphonies de Sibelius ? Ce nouveau coffret dirigé par Rattle fait suite à l’intégrale dirigée par John Storgards avec la BBC en 2014, suivie de celle de Sakari Oramo avec l’orchestre de Birmingham en 2012, elle-même suivie par Sir Colin Davis avec le LSO en 2009… Et cela sans compter les multiples rééditions, dont celle de Sir Simon Rattle avec l’orchestre de Birmingham en 2007.

Et pourtant, aussi étonnant que cela puisse paraître, jamais l’Orchestre philharmonique de Berlin n’avait enregistré d’intégrale des symphonies de Sibelius. Herbert von Karajan et James Levine s’en étaient approchés, mais nul chef n’a jamais dirigé la 3ème symphonie du compositeur finlandais avant 2010. Joindre l’expérience de Rattle, fin connaisseur de la musique de Sibelius - à la perfection de la phalange allemande était donc évident.

L’enregistrement est donc inédit, mais cela suffit-il à convaincre le mélomane ?

Réinventer l’objet disque

A la suite de ses prédécesseurs, le coffret Sibelius est une proposition de modèle : produire moins de disques, mais mieux. Depuis son lancement en avril 2014, le label n’a produit que trois coffrets : le premier consacré aux symphonies de Schumann et le second - dirigé par Harnoncourt - aux symphonies de Schubert. Chaque coffret propose à la fois les disques, une version “Pure Audio” en Blu-ray et un documentaire, lui aussi au format Blu-ray, le tout accompagné d’un coupon permettant de télécharger les oeuvres en haute définition.

Cette volonté de faire du disque un objet exceptionnel est particulièrement marquante pour les deux premiers-nés du label, les symphonies de Schumann et de Schubert, également proposées au format vinyl 180g dans une édition limitée à 1 000 exemplaires. Un objet “d’exception” à plusieurs niveaux, du téléchargement en son haute-définition au coffret collector en édition limitée.

Une redéfinition de l’objet disque où le contenant (coffret) tient une importance quasi-égale au contenu (l’oeuvre enregistrée) et qui s’extrait des canaux de distribution habituels : on ne peut se procurer le coffret que sur site Internet et en téléchargement sur quelques sites choisis (dont Qobuz ).

Un modèle économique mieux contrôlé ? Force est de constater que l’Orchestre philharmonique de Berlin allie sa notoriété et sa réputation d’excellence à une offre claire : une salle d’exception (la Philharmonie de Berlin), du streaming de qualité concentré sur les vidéos de concerts, et des disques rares et complets.

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