Le milieu de la musique classique réagit après les réformes chocs du ministère de la Culture

Le document confidentiel du ministère de la Culture que France Musique a pu se procurer fait réagir le milieu de la musique classique. Entre inquiétude et incompréhension, les principaux intéressés regrettent la vision exclusivement comptable des réformes envisagées.

Le milieu de la musique classique réagit après les réformes chocs du ministère de la Culture
Françoise Nyssen, ministre de la Culture, lors d'une séance de questions au gouvernement à l'Assemblée nationale, © AFP / Christophe Archambault

Que de remous depuis la fuite de ce document de travail du ministère de la Culture, dont France Musique vous résumait les principaux enseignements mardi 14 novembre. Malgré une ligne de défense plutôt fébrile de la ministre Françoise Nyssen, qui assure que le document n’a aucune valeur puisque les réformes envisagées n’ont pas été validées, le milieu de la culture et de la musique classique est en émoi.

Intégration de l’Orchestre de Paris à la Philharmonie de Paris, fin des régimes spéciaux à l’Opéra de Paris, fusion des orchestres de Radio France, etc. Les propositions dudit document ont de quoi susciter l’inquiétude voire le mécontentement des principaux intéressés. Evidemment, aucun des dirigeants des structures suscités ne souhaite se risquer à une prise de parole officielle tant que le document n’aura pas d’existence avérée, nous répond-on quasi systématiquement.

Il faut donc aller voir du côté des syndicats pour obtenir les premières réactions déclenchées par le document choc. Jean-Paul Quennesson, délégué Sud à Radio France et corniste de l’Orchestre national de France est l’un des rares à avoir accepté de livrer ses pensées. « Ce document est flou et extrêmement menaçant », exprime celui qui était l’un des principaux animateurs de la longue grève qu’a connu Radio France en 2015. Mouvement social dont l’issue pouvait laisser croire que la fusion des deux orchestres de la Maison de la radio ne se ferait jamais.

« Nous ne sommes pas sans illusion, rappelle Jean-Paul Quennesson. Nous savons que nous devons faire nos preuves au quotidien pour justifier qu’il y a de la place pour ces deux ensembles ». Le musicien et syndicaliste regrette que ceux qui proposent ces réformes ne viennent jamais aux concerts. « Je siège au conseil d’administration de Radio France et il n’y est question que de budgets, d’économies, de faire du chiffre. On ne parle jamais du contenu, du cœur de nos métiers. Il y a un défaut total de prise en compte de l’enjeu de société que représentent la culture et la musique. Nos interlocuteurs ont des visions essentiellement comptables, ils ne mesurent pas les effets bénéfiques de notre action ».

Jean-Paul Quennesson rappelle qu’il sait très bien que personne n’est « au-dessus des contraintes et des économies. Nous sommes tous capables de nous adapter et de démontrer la force de frappe de notre activité. Nous avons cette chance d’avoir ces deux orchestres, deux personnalités bien distinctes et qui ont toutes les deux une âme. Nous n’avons pas le droit de toucher à cela ! ».

Orchestre de Paris et Philharmonie de Paris, fusion imminente ?

La question de la fusion de l’Orchestre de Paris et de la Philharmonie de Paris n’est pas neuve. Déjà, à l’époque de la création de la salle de concert de l’est parisien, la piste était envisagée, sans qu’elle ne soit mise en œuvre. En effet, le projet s’avérerait extrêmement complexe puisque les deux structures ne bénéficient pas du tout des mêmes financements. Il faudrait alors de sérieuses négociations pour que tous les acteurs puissent s’entendre. Benoît de Barsony, premier cor solo de l’Orchestre de Paris estime que « artistiquement, ce ne serait pas une bonne idée. Nous nous retrouverions noyés dans une grosse structure et nous perdrions certainement en fluidité de fonctionnement ».

Un avis que semble partager l’ensemble des musiciens, ainsi que l’administration de l’orchestre qui s’était déjà montrée réservée sur le sujet au moment de la création de la Philharmonie. « L’Orchestre de Paris est une association autonome et la façon que nous avons de travailler avec la Philharmonie fonctionne très bien jusqu’à présent. Je ne suis pas certain que cela permettrait de faire des économies puisque cette fusion aurait un coût et obligerait la Philharmonie à embaucher des profils spécifiques pour garantir notre activité » explique le musicien.

Idem sur la piste envisagée pour opérer un rapprochement entre l’Orchestre de Paris et l’Ensemble Intercontemporain, tous les deux en résidence à la Philharmonie. « Naturellement, il y a déjà un rapprochement qui s’opère, reconnaît le corniste. Nous avons une programmation commune et nous sommes très souvent en relation pour faire vivre des projets. Mais nous sommes deux personnalités très différentes, et personne n’aurait à y gagner si nous lissons nos spécificités ». Benoît de Barsony conclut en estimant que les « politiques sont dans leur rôle à vouloir essayer de faire des économies. A nous de faire valoir nos arguments ».

Réaction similaire du côté des Forces Musicales, le syndicat professionnel des opéras et des orchestres présidé par Fabienne Voisin, directrice de l'Orchestre national d’Ile-de-France. Dans un communiqué, la structure se dit « déçue » puisque les pistes de travail évoquées par le ministère de la Culture s’appuient principalement sur « une course aux chiffres, la suppression de nombreux emplois, la remise en question des conventions collectives et labellisations ». Le syndicat s’étonne de la formulation utilisée par le ministère : « Déroger au cahier des charges de niveau réglementaire pour mieux adapter l’offre de spectacle aux attentes du public et des collectivités ». Les Forces Musicales posent la question : « Est-ce à dire que nous renonçons à surprendre le public par des propositions auxquelles il ne s’attend pas forcément et que nous ne faisons que répondre à une demande ? »

En conclusion, le syndicat professionnel des opéras et des orchestres regrette que « dans une volonté gouvernementale d’agir au plus vite (pour ne pas dire précipitation), les partenaires et acteurs de terrain, et surtout les collectivités territoriales, n’aient pas encore été consultés afin de réfléchir ensemble à ces orientations ». Si dans un premier temps, Françoise Nyssen avait annoncé son intention de porter plainte contre X suite à la divulgation du document, démarche qui avait inquiété puisqu’elle représente une atteinte à la liberté de la presse et à la protection des sources, toujours aucune trace d’action en justice n’est à signaler de la part du ministère de la Culture.