Le metteur en scène russe Kirill Serebrennikov condamné pour fraude

Le metteur en scène russe Kirill Serebrennikov a été condamné à trois ans de prisons avec sursis pour fraude à des fins d'enrichissement personnel. Figure majeure de la culture en Russie, son procès est considéré comme une atteinte à la liberté artistique par ses soutiens.

Le metteur en scène russe Kirill Serebrennikov condamné pour fraude
Moscou, vendredi 26 juin. Kirill Serebrennikov au tribunal en attendant la lecture du verdict, © AFP / Alexander NEMENOV

Le réalisateur et metteur en scène Kirill Serebrennikov, figure célébrée du milieu artistique russe, a été reconnu coupable vendredi 26 juin de fraude à des fins d'enrichissement personnel par un tribunal moscovite dans une affaire controversée. Ce dossier, qui a démarré il y a trois ans, a été considéré par les partisans du réalisateur comme une mise à l'épreuve de la liberté artistique en Russie.

A son arrivée au tribunal Mechtchanski de Moscou, Serebrennikov a été accueilli par les applaudissements de centaines de ses soutiens, tenus à distance du bâtiment par des barrières métalliques. "Serebrennikov (et ses coaccusés), (Iouri) Itine, (Konstantin) Malobrodski ont commis une fraude (...) d'une ampleur particulièrement importante", a dit la juge Olessya Mendeleïeva qui l'a condamné à trois ans de prison avec sursis. "La réhabilitation de Serebrennikov est possible sans peine réelle" de privation de liberté, a estimé la juge qui lui inflige par ailleurs une interdiction de diriger tout organisme culturel ainsi qu'une amende.

Le parquet avait requis six ans contre l'artiste qui a toujours nié les charges pesant contre lui. "Leurs actions ont été commises à des fins d'enrichissement personnel en escroquant les collaborateurs du ministère de la Culture", a ajouté la cour. Une quatrième accusée, Sofia Apfelbaum, n'était "pas au courant" de la fraude, mais la juge lui reproche des "négligences".

Kirill Serebrennikov, 50 ans, a accueilli ce jugement dans le calme et le silence, vêtu d'un pull à capuche et d'une casquette noirs et arborant un masque sanitaire noir, du fait du nouveau coronavirus. Directeur artistique du Centre Gogol, un célèbre théâtre moscovite, il est poursuivi pour avoir détourné entre 2011 et 2014 environ 129 millions de roubles (1,65 million d'euros au taux actuel) de subventions publiques.

La juge a aussi estimé que les accusés avaient agi en bande organisée et que M. Serebrennikov avait "dirigé tous les membres du groupe et pris des mesures pour dissimuler les vols". Le parquet a requis des peines comprises entre quatre et six ans de prison. La défense a demandé l'acquittement. Il devait mettre en scène Parsifal à l'Opéra de Vienne en avril 2021.

L'artiste "paie le prix" de sa liberté d'expression, a affirmé Olivier Py, directeur du Festival d'Avignon. "Le réquisitoire est très dur, c'est beaucoup plus dur que tout ce qu'on pouvait imaginer, pour un procès dans lequel il n'y a pas de preuves, il y a même plutôt des preuves du contraire, pour un procès qui est décidément politique", a assuré M. Py, qui connaît bien cette figure de la culture contemporaine russe.

"C'est un retour à l'URSS stalinienne", a accusé le patron du Festival d'Avignon. En l'absence du metteur en scène russe, sa pièce Outside avait été présentée l'année dernière lors de la célèbre manifestation théâtrale du sud de la France. Une pièce inspirée de la vie du photographe chinois censuré Ren Hang.

"Il est exemplaire en termes de liberté d'expression donc il fallait envoyer un message clair à tous les dissidents. C'est lui qui en paie le prix mais il a lutté pour la liberté d'expression, le droit à la différence, la cause homosexuelle qu'il a souvent mise en scène dans ses spectacles et qui est un point clivant dans la Russie d'aujourd'hui", a ajouté M. Py.

Le directeur d'Avignon indique avoir échangé des lettres avec lui il y a un mois : "Sa lettre était d'un très grand calme, comme il l'est toujours, ne s'apitoyant pas sur son sort, mais c'était une lettre qui me faisait peur à cause de ce détachement. Il ne me parlait pas directement de procès, on a parlé plutôt de ce qui nous faisait vivre, de théâtre et d'amour", a souligné M. Py. Il a appelé "les chancelleries européennes à faire un travail de diplomatie, qu'elles ne laissent pas faire ça, qu'elles ne laissent pas bâillonner ceux qui ont une parole différente qui n'est même pas violente".

Représailles politiques 

Arrêté en août 2017 sur le tournage à Saint-Pétersbourg de son film Leto, Serebrennikov avait été emmené à Moscou, puis assigné à résidence jusqu'en avril 2019. Nombre de personnalités culturelles russes et étrangères lui ont exprimé leur soutien, estimant que son art en contradiction avec le conservatisme des autorités russes a pu lui faire des ennemis à l'origine de ses déboires.

Durant son assignation à résidence, il a achevé le montage de Leto, un film sur la vie du rockeur soviétique Viktor Tsoï primé en 2018 à Cannes. Il a aussi monté à distance un opéra en Allemagne.
En septembre 2019, la justice russe avait remis l'artiste en liberté et renvoyé le dossier au parquet, l'estimant incomplet. Mais une nouvelle expertise a conclu début juin que le réalisateur et son équipe avaient touché un trop-perçu d'environ 129 millions de roubles d'aides publiques, prenant le contre-pied d'une expertise précédente.

"Dans cette affaire, il n'y a aucune preuve de comportement malhonnête de ma part", a déclaré Kirill Serebrennikov lundi accusant les enquêteurs d'avoir fait "pression" sur la principale témoin de l'accusation, l'ancienne comptable du Septième studio, une troupe qu'il a fondée. Pour ses partisans, il paye sa liberté de création et ses pièces parfois osées, mêlant politique, sexualité et religion, dans un pays où les autorités poussent pour un retour en force des "valeurs traditionnelles" conservatrices.

"L'empressement de l'Etat à l'inculper (...) semble être un moyen à peine voilé de représailles contre les critiques politiques de Serebrennikov et pour envoyer un message effrayant aux artistes qui n'ont d'autre choix que de renoncer aux critiques politiques pour bénéficier de fonds publics", ont dénoncé plusieurs organisation internationales, dont Human Rights Watch, dans un communiqué.

Les mises en scène présentées dans son Centre Gogol, qu'il a transformé en un lieu incontournable de la scène théâtrale contemporaine à Moscou, ont parfois été dénoncées par des militants orthodoxes. Les autorités démentent cette interprétation des faits.

Quelque 3.000 personnalités de la culture ont appelé lundi dans une pétition le ministère de la Culture à renoncer aux poursuites, dénonçant une "affaire qui a été fabriquée" par les enquêteurs.
La France l'a décoré de l'Ordre des Arts et des Lettres en 2018.

Avec AFP