Le grand orgue de Saint-Sulpice, “ce trait d’union entre art ancien et art nouveau”

Achevée en 1862, la seconde facture du grand orgue de Saint-Sulpice signée Aristide Cavaillé-Coll, l’élève au rang des orgues les plus prestigieux du monde. Son caractère unique : la qualité de ses factures préservées classiques et romantiques qui lui permet de relier les deux grandes périodes de l’histoire de la musique pour orgue.

Le grand orgue de Saint-Sulpice, “ce trait d’union entre art ancien et art nouveau”
Grand Orgue de Saint-Sulpice / Cavaillé-Coll © Romain Vallée / France Musique

Daniel Roth nous accueille au pied du grand orgue. Une porte en bois s’ouvre et nous gravissons à sa suite l’étroit escalier de pierre en colimaçon, dans une pénombre mystérieuse. Nous traversons un long couloir à l’arrière de l’orgue, passons à côté du mécanisme qui actionnait la soufflerie grâce aux jambes des souffleurs. Il fallait jusqu’à cinq hommes pour produire en continue suffisamment d’air pour faire sonner l'instrument.

Dans les années 1920, les souffleurs furent remplacés par un moteur électrique. Nous arrivons enfin dans la salle de l’organiste, alcôve cossue toute en longueur bordée de chaises et ornées de gravures, vestiges de l’histoire du grand orgue. De son accent alsacien humble et chaleureux, Daniel Roth commence alors à nous conter l’histoire de l’orgue de Saint-Sulpice.

Daniel Roth, titulaire du grand orgue de Saint-Sulpice © Romain Vallée / France Musique
Daniel Roth, titulaire du grand orgue de Saint-Sulpice © Romain Vallée / France Musique

Construit par François-Henri Clicquot, l’un des plus grands facteurs de son époque, le grand orgue de Saint-Sulpice - et son buffet de 20 mètres de haut dessiné par l’architecte Jean-François Chalgrin – est achevé en 1781. Il est alors célèbre dans toute l’Europe occidentale, avec ses cinq claviers, ses soixante-quatre jeux et son plenum de trente-deux pieds.

La Révolution française fait taire les orgues. Les églises sont pillées et la plupart des instruments sont démontés, ou abîmés. Le grand orgue de Saint-Sulpice, lui, fut miraculeusement protégé du vandalisme grâce à l’astuce, dit-on, d’un des souffleurs. Aveugle, ce dernier aurait eu l’idée de placer sur la porte de l’orgue des scellés qui feignaient le passage des insurgés.

L‘église reprend ses fonctions en 1800. Mais en 1833, des témoignages disent que son orgue “sonne comme un chœur de vieilles femmes”. Sa restauration est alors confiée, de 1835 à 1845, aux facteurs Daublaine et Callinet. L’entreprise se révèle être un échec total : les travaux coûtent chers, et le résultat ne satisfait personne.

Il va falloir attendre 1854 et l’arrivée d’un jeune sulpicien nommé vicaire, Pierre-Henri Lamazou pour que le grand orgue reprenne vie. Ce passionné d’orgue convainc alors le curé de reprendre entièrement la restauration. Dès 1855 il confie le contrat d’entretien au facteur le plus réputé de sa génération : Aristide Cavaillé-Coll, qui vient d’achever l’orgue de la basilique de Saint-Denis. La restauration de l’orgue de chœur est achevée en 1856 et en 1857 démarre celle du grand orgue.

“A Saint-Sulpice je veux réaliser ce trait d’union entre art ancien et art nouveau.”
Aristide Cavaillé-Coll

Le début du XIXe siècle a été marqué par un changement radical de style qui a modifié jusqu’à la liturgie, en y introduisant des airs d’opéra et de danses. La musique de Bach - et toute la musique ancienne - est alors perçue comme totalement ennuyeuse. On cherche alors l’expressivité dans l’orgue romantique, des sonorités claires et légères opposées à celles de l’orgue classique. Le jeu de pieds est d’ailleurs délaissé.

Mais Cavaillé-Coll, insatisfait par ce courant trop léger, est alors en quête d’un nouveau type de jeu. C’est en découvrant Jean-Jacques Lemmens lors d’une tournée à Paris qu’il mettra enfin le doigt sur ce que doit être l’orgue moderne. Le succès et la virtuosité de l’organiste permettront de remettre au goût du jour Bach et les anciens, pour enfin sonner le début de la redécouverte de la musique ancienne.

C’est pour cette raison qu’en découvrant les tuyaux anciens demeurés intacts, Cavaillé-Coll dit : “A Saint-Sulpice je veux réaliser ce trait d’union entre art ancien et art nouveau. ” Il conserve alors la moitié des tuyaux Cliquot, et complète l’autre moitié à sonorité romantique. Achevé en 1862 par Cavaillé-Coll au sommet de son art, le grand orgue de Saint-Sulpice resplendit de ses cent jeux et devient l’un des trois plus grands orgues du moment, avec celui de la cathédrale d’Ulm en Allemagne et celui de la salle de concert de Sheffield en Angleterre.

Depuis, aucune des restaurations ne modifiera l’instrument. La robustesse de sa conception lui permet de garder ses sonorités d’origine, alors que beaucoup d’orgues rénovés par Cavaillé-Coll, comme celui de Notre-Dame-de-Paris, ont subi des restaurations qui ont modifié la nature de leur son.

Aujourd’hui, Daniel Roth, titulaire du grand orgue de Saint-Sulpice depuis 1985, contribue à faire vivre cet instrument d’exception. Il accompagne la prière en veillant à ne pas trop lier les notes pour laisser audible l'enchaînement qu’il improvise. La musique doit réconforter. Chaque dimanche à midi, après la messe, il offre une audition du grand orgue pendant une demi-heure. Enfin, avec l’Association pour le Rayonnement du Grand Orgue de l’église Saint-Sulpice (AROSS), il organise un concert chaque mois, de mars à novembre.

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