Au Festival Mini-Musica, la création musicale à hauteur d'enfant

Ce dernier weekend de septembre, le très pointu festival de musique contemporaine Musica de Strasbourg a inauguré la première édition de sa version jeune public, le Mini-Musica. Nous y avons passé une journée.

Au Festival Mini-Musica, la création musicale à hauteur d'enfant
Le Festival Mini-Musica : la création musicale à la hauteur d'enfant, © Christophe Urbain, Mini-Musica

Ateliers d’éveil et de découverte sonore, installations, spectacles scéniques et récitals, ce weekend à Strasbourg la musique contemporaine s’écoutait et se pratiquait en famille. Une programmation jeune public à l’image du très pointu festival strasbourgeois : exigeante et variée, mais dans une forme accessible aux plus jeunes.  Et avec la même thématique qui anime le célèbre festival, la création musicale et l’exploration sensorielle, avec de nombreuses passerelles, comme l'explique Céline Hentz, chargée de médiation : 

« On n'a pas une programmation à part, tout le monde peut s’y retrouver avec beaucoup de facilité.Les artistes programmés au festival viennent animer les ateliers de découverte, les compositeurs qu’on trouve à Musica sont aussi programmés dans Mini - Musica . L’idée était que les habitués du festival puissent avoir une forme adapté dans le mode d’accueil, dans la durée et  dans l’horaire qui leur permet de venir avec leur enfants et petits-enfants. »

Et en cette matinée pluvieuse et froide de samedi, c'est le pianiste Wilhem Latchoumia qui propose un mini-récital à l'église des Boucliers dans le centre-ville. Malgré une forme de concert plutôt classique et des compositeurs qui, à part Maurice Ravel, ne sont pas connus du grand public, l'église est pleine, et de nombreux enfants assistent sagement à un récital de 40 minutes.

A la demande du festival, le pianiste a concocté un programme autour des Valses nobles et sentimentales, avec des œuvres de Henry Cowell et Kaaija Saariaho, « des œuvres du répertoire, » comme il dit, qui donnent à entendre toutes les possibilités de l'instrument. N'empêche que ce répertoire si familier à ce musicien rompu à la musique du XXe et XXIe siècles, l'est peut-être beaucoup moins pour les familles réunies ce matin-là dans l'église. Mais pas question pour le pianiste de faire des concessions sur l'exigence sous prétexte qu'il joue devant un public d'enfants. 

« Le challenge, plus que le contenu, c’est de faire un petit concert qui soit construit . L’idée c’était de rester dans un monde onirique et de construire autour de Ravel des œuvres qui sont assez révolutionnaires et qui datent de la même époque, je propose deux pièces où je joue à l’intérieur du piano. Et justement les petits ont moins d’apriori et sont beaucoup plus enclins à rentrer dans les styles différents, peut-être ils ont plus d’imagination. Ce n’est pas un gros problème, la musique parle d’elle-même finalement. »

Et en effet, un silence de plomb règne dans la nef lorsque le pianiste interprète La harpe éolienne de Cowell, entièrement jouée sur les cordes. Et les petites mains applaudissent à tout rompre après la virtuose Polichinelle de Villa-Lobos. « Ils écoutent du Mozart à la maison, explique la maman d'Emile, 6 ans et demi, qui a beaucoup aimé « qu’à un moment il monte et ça fait boum.» Et qui a été aussi très impressionné par le piano, « deux fois plus grand que chez tata Martine.» 

« C’est génial de pouvoir emmener nos enfants tout petits, de pouvoir y venir en famille, à un horaire en famille et de pouvoir le partager. C'est pour eux et pour nous, c’est mieux que dans notre salon, et je sais qu’il y est sensible, » s'enthousiasme la maman d'Emile. 

Le Village Mini-Musica
Le Village Mini-Musica, © Christophe Urbain, Mini - Musica

Quelques rues plus loin, dans la cour de l'école Saint-Thomas, le Village Mini-Musica a pris ses quartiers. Dans les étages, les ateliers d'éveil battent leur plein, et dans la cour, les enfants s'impatientent devant un drôle d'instrument de musique : un croisement entre un baby-foot-guitare, un billard à anche double et un tambour à manivelle. Tour à tour ils actionnent les baguettes, font résonner les tuyaux et grattent les cordes. Le tambour remporte un franc succès, c'est la bagarre pour faire un tour de manivelle. « C'est une installation  conçue par les designers sonores et les musiciens luthiers spécialement pour Mini-Musica, explique Céline Hentz. L'idée c'est de la garder comme un fil rouge et de rajouter de nouveaux modules d'année en année pour élargir le champs de découverte sonore des enfants,» poursuit-elle.

A l'autre extrémité de la cour, un orchestre de percussions s'installe. Ce sont les élèves de l'école de musique qui occupe le dernier étage du bâtiment. Le festival tenait à les intégrer dans la programmation avec à l'origine une idée d'une création nouvelle pour cette première édition de Mini-Musica. Mais malheureusement la crise de la Covid-19 et le confinement ne leur a pas laissé le temps nécessaire pour la mettre sur pied. Ils joueront des morceaux qu'ils ont dans leur répertoire, ravis de pouvoir reprendre les baguettes devant le public après cette longue pause imposée.

Sous les toits, dans la belle salle de concert de l'école de musique, Frédérique Cambreling, Pauline Bartissol et Marine Perez, du Trio Salzedo s'apprêtent à répéter. Elles viennent de donner un mini-récital à l'église des Boucliers avec des œuvres de Ravel, Saariaho, Toru Takemitsu et Sofia Gubaïdulina autour de la thématique de la nature et de l'environnement. Le lendemain, chacune va donner un court programme solo pour présenter aux enfants leurs instruments respectifs : la flûte, le violoncelle et la harpe.

« C'est un temps plus intime qu'un concert classique qui permet un échange avec les familles, explique la flûtiste Marine Perez. Je prépare des petites surprises, mais aussi des œuvres exigeantes, y compris une création, mais je joue aussi de la flûte alto et la flûte ancienne. C'est une petite forme d'une demi-heure très libre autour de l'expression et de la parole au travers de l'instrument et du souffle.»

Pour Frédérique, le mini-récital sera l'occasion de susciter la curiosité des enfants pour son instrument : 

« J'ai choisi des compositeurs de différents époques qui ont en commun l’impalpable, l'étrange, la magie, une sorte d'imagerie sonore nocturne. J'avais envie de présenter la thématique qui m'était venue et de laisser s'exprimer les enfants sur les sons qui les ont intéressés et la manière dont on les produit. »

Le mini-récital de Pauline Bartissol, Mini-Musica
Le mini-récital de Pauline Bartissol, Mini-Musica, © Christophe Urbain, Mini-Musica

« C'est un temps de proximité avec le très jeune public, explique Pauline, la violoncelliste. On sera au milieu des enfants, l'idée est de dialoguer avec eux. C'est quelque chose qu'on aime bien, nous les artistes, sortir du cadre du concert classique et être en contact avec des jeunes générations qu'on aimerait bien voir dans les salles plus souvent. Ce sont des moments qui très chaleureux qui comptent dans la vie d'un musicien.»

La journée se termine avec une création mondiale : au TJP Grande scène sera présenté Bibilolo « Un opéra de chambre, sans acteur ni chanteur, un ballet pour animaux en plastique, pelleteuses radiocommandées, caméras miniatures, robots exterminateurs et ombres portées, » selon le metteur en scène Arno Fabre, qui a réinventé pour le festival l’œuvre du compositeur Marc Monnet, composée il y a vingt ans pour les Percussions de Strasbourg. Un peu moins d'une heure de musique électronique expérimentale en dialogue avec l'imaginaire artistique du metteur en scène et plasticien. Ce spectacle a-t-il été pensé pour un jeune public ?

« Il n'y a pas de spectacles pour enfants, estime le compositeur. Il y a des spectacles pour tous les âges. Evidemment, pour de très jeunes enfants, un spectacle d'adulte ne fonctionne pas vraiment. Mais c'est une question de forme. Un spectacle qui se renouvelle sans cesse, comme celui d'Arno Fabre, ne pose pas ce problème-là. Un enfant est très réceptif,» estime Marc Monnet. « Je rejoins Marc Monnet là-dessus, renchérit Arno Fabre. Mais dans Bibilolo, qu'est-ce qui fait référence à l'enfance ? Il y a la notion de jeu et d'enfance dans la liberté et le sérieux au jeu,» explique-t-il. 

A la sortie, parmi de rares enfants qui ont assisté à Bibilolo, Lucas, dix ans, est content de ce qu'il a vu et entendu. Avec quand même un petit bémol :  « C'était très bien, par moment ça faisait quand même un peu peur, il y avait la marionnette qui était un peu effrayante, et la poupée, j'étais content de pas tellement la voir, seulement à la fin. Et la musique faisait un peu peur aussi.  Mais la musique contemporaine c'est pas tout le temps comme ça.»

Mais si c'était à refaire, Lucas est prêt à revenir. On ne dit pas pour rien que les enfants sont le public le plus exigeant qui soit.