Festival de Saintes : « Accueillir l'avenir en permanence »

De La Mecque du baroque à un festival qui irrigue tout un territoire, le Festival de Saintes a su évoluer au fil des décennies, tout en gardant une exigence artistique et un souci d'ouverture aux publics de demain. Reportage.

Festival de Saintes : « Accueillir l'avenir en permanence »
Festival de Saintes, vue sur la cour de l'Abbaye des dames, © JB Forgit

La première impression est insolite : en franchissant les hauts murs de l’Abbaye aux dames à Saintes, une vraie cité dans la ville, le regard est attiré par une curieuse construction en aluminium qui trône au centre de la cour. Il s'agit du Carrousel musical, un manège à l’aspect futuriste inauguré en 2018. Sa forme conique rappelle celle de la pomme de pin, caractéristique du clocher de l’église de Sainte-Marie. Le Carrousel, qui permet aux visiteurs de jouer une partition éphémère sur des instruments numériques, est un des trois dispositifs multimédia proposés sur le site qui fait le lien entre patrimoine architectural et musical. 

On peut aussi vivre une journée au festival de Saintes dans la peau du chef de l’ensemble Vox luminis Lionel Meunier, artiste en résidence,  grâce à une paire de lunettes à réalité virtuelle, ou encore visiter le site en écoutant une fiction historico-musicale en son spatialisé. Une façon d’attirer dans ces lieux un public qui autrement n’aurait jamais l’idée d’y passer. 

« Parfois ça fait grincer les dents, sourit Odile Pradem-Faure, directrice générale de l’association Abbaye aux dames, la cité musicale. Certains musiciens baroques, quand ils voient notre carrousel, se demandent "qu’est-ce que c’est que ce truc ?" » 

Dans le Carrousel musical, les visiteurs peuvent jouer sur les instruments numériques
Dans le Carrousel musical, les visiteurs peuvent jouer sur les instruments numériques, © JB Forgit

Et pourtant, il fait des heureux, notamment parmi les enfants qui viennent dans la cour de l’abbaye en cette fin d’après-midi de juillet, souvent après avoir passé la journée dans un des stages musicaux proposés par le festival, gratuits et ouverts à tous. Les nouvelles technologies sont pour les équipes un chantier en perpétuelle évolution

« Je compare cela à la question du retour aux instruments d’époque dans les années 1970. Il faut apprivoiser la nouveauté. Il faut vraiment accueillir l’avenir en permanence, et c'est la raison d’exister de ce festival depuis ses débuts, estime Ode Pradem-Faure. Cela veut dire impliquer des publics qui n’auraient jamais eu l’idée de pousser le portail de l’église pour assister à un concert. » 

Berceau de la « révolution baroque », le festival est toujours une référence. Sauf qu’aujourd’hui il n’est que l'une des déclinaisons des activités du Centre culturel de l’Abbaye aux dames. Une activité centrale, certes, mais indissociable des autres volets : formation professionnelle avec le jeune orchestre de l’Abbaye, saison de concerts qui permet au site de vivre au-delà du festival, et large palette d'actions regroupées sous le terme générique de sensibilisation culturelle : écoles, prisons, hôpitaux, maisons de retraite, centres sociaux…Une ouverture sur la ville indispensable pour faire vivre un festival de niche comme celui-ci. « Tout est né du festival et aujourd’hui c’est le festival qui s’appuie sur ces activités annexes », explique Annie Millot, vice-présidente de l’association de l’Abbaye aux dames. 

Des premiers concerts à la bougie...

Tout a commencé il y a 48 ans, par un stage de flûte à bec et de clavecin. Une histoire de coup de cœur entre un homme et un lieu. Nous sommes au tout début des années 1970 : le journaliste Alain Paquier tombe sur les ruines de l’Abbaye aux dames à Saintes, située en plein cœur de la ville, et qui est alors menacée de destruction. Pour la sauver, il décide d’y lancer un festival. 

« Dans les premières décennies, le festival, c’était une bande de jeunes passionnés par la relecture du répertoire ancien, complètement concentrée sur la question "comment interpréter Bach au XXe siècle" et prêts à faire la révolution pour ça, raconte Odile Pradem-Faure. C’étaient de jeunes fous qui défrichaient un répertoire très particulier, un univers clos, constitué de spécialistes, mais avec quand même une générosité et une conscience qu’il faut expliquer ce qu’ils faisaient » souligne-t-elle.

Annie Millot a travaillé avec Alain Paquier dans les années 1970 pendant qu’il était directeur artistique du festival. En prolongement des concerts qui couraient sur une quinzaine de jours à l’époque,  il y avait déjà des ateliers de musique ancienne. Tous les instruments d’époque étaient représentés, du Moyen-Age au baroque. 

« C’est là que sont nés tous les ensembles de musique ancienne de France et même au-delà. Il y avait des relations avec la Schola cantorum de Bâle, Jordi Savall est venu avec ses élèves, Ton Koopman, William Christie, tous ont mis les pieds ici » raconte Annie Millot. 

« Il y avait une espèce de dynamique et une façon d’être qui s’est complètement perdue après. C’était l’époque qui voulait ça, c’était le Woodstock de la musique ancienne. Pour certains, ils ont fait leur carrière, et d’autres sont restés dans les pratiques amateurs. » Et déjà à l'époque, les artistes allaient jouer partout dans la région, y compris dans des églises très éloignées qui parfois n'avaient même pas l’électricité.  C'était le cas en 1977, année que le ministère de la Culture a dédiée à l'Art Roman :  

« Le festival a évidemment participé avec les ensembles qui se sont constitués pendant les ateliers. On partait avec les musiciens donner des concerts dans des églises romanes qui sont nombreuses en Charente-Maritime, se souvient Annie Millot. Il y avait parfois six concerts en même temps dans des églises de la région, et ça a duré trois semaines, une centaine de concerts en tout dans les environs.Et comme on était en zone rurale, les concerts commençaient à 22h,  pour permettre aux gens qui étaient en pleine période de récoltes d’y assister. Et c'était plein. » 

...à la formation des musiciens de demain

A partir de 1982, Philippe Herreweghe prend la direction artistique du festival. Une équipe de salariés est constituée pour travailler sur le site toute l'année. Différentes associations investissent le site, regroupées par l'Institut de musique ancienne, nouvellement créée, notamment le Chœur de l'Abbaye aux dames et un chœur amateur. En parallèle à la création de l'Orchestre des Champs-Elysées, le festival opère un virage artistique : la réflexion sur l'interprétation sur instruments d'époque s'élargit aux répertoires classique et romantique. Et l'idée de former une nouvelle génération d'interprètes voit le jour, avec le Jeune orchestre de l’Abbaye aux dames (JOA). 

Le JeuneOrchestre de l'Abbaye aux dames en répétition
Le JeuneOrchestre de l'Abbaye aux dames en répétition, © Léa Parvéry

« C’était une initiative voulue par l’Orchestre des Champs Élysées, parce que l’interprétation sur instruments d'époque a mis longtemps avant d’entrer dans les conservatoires ». Aujourd'hui le JOA fête ses 22 ans, et recrute toujours de jeunes musiciens entre 20 et 30 ans pour les former au métier de l’orchestre classique et romantique sur instruments d’époque, avec pour mission d’apprendre aux musiciens à s’octroyer une certaine liberté par rapport au texte qu’ils ont sous les yeux, interroger l’interprétation, ne pas toujours seulement reproduire ce qui leur a été enseigné, revenir aux sources. « Notre grand bonheur, c'est de voir cette transmission à travers trois générations de musiciens : il y a eu Herreweghe, Christie, Christophe Rousset, Marc Minkovski, et aujourd'hui Raphael Pichon ou Sébastien Daucé, qui sont tous passés par ici. C’est la richesse du festival : quelqu’un comme Joos van Immerseel va venir donner un concert avec son ensemble et va diriger une session du jeune orchestre », se félicite Odile Pradem-Faure.

Pour former ces musiciens de demain, il est indispensable de les sensibiliser à l'importance de porter la musique à ceux qui n'y ont pas accès. 

« Aujourd’hui, un jeune musicien ne peut plus être celui du XIXe siècle. Il se doit d’être un citoyen qui est capable de parler aux autres de ce qu’il fait. Dans le milieu, on n’est pas tous d’accord avec ça. Mais ça rentre dans notre cahier des charges de faire comprendre aux musiciens cette difficulté-là. Vous maîtriser un art, mais si vous ne vous souciez pas de le partager, peut-être serez vous tout seul dans la salle. Ces dernières années, la question est devenue cruciale. Et la jeune génération en est consciente », explique Odile Pradem-Faure.

Porter la musique à ceux qui n'y ont pas accès

Aussi bien pendant le festival qu'au cours de l'année, des ateliers pédagogiques, des concerts, ou des rencontres avec les artistes sont proposés dans le milieu carcéral, les maisons de retraite, les hôpitaux ou les centres sociaux, et les musiciens du JOA y sont impliqués au même titre que les artistes qui se produisent sur le festival. Nathanaëlle Jean est chargée des actions de sensibilisation culturelle :

« Il y a là un enjeu formidable et c’est notre responsabilité, parce que la musique est un vecteur social exceptionnel. Aujourd’hui c’est encore perçu comme un acte militant, alors que cela devrait être juste normal », conclut-elle.

Le volet social va de paire avec la pédagogie. L'association travaille sur de nombreux projets avec le Conservatoire de Saintes et les écoles de la ville, qui à leur tour nourrissent le festival. Parmi les projets phares, le projet Chantécole, expérience implantée dans deux écoles primaires de Saintes qui proposent à tous les élèves en enseignement obligatoire, au même titre que le sport ou la lecture, des cours de chant et un premier cycle de formation musicale.  

« Cela a entraîné la fermeture des classes Cham ici à Saintes, parce qu'elles étaient réservées à une minorité d'élèves de familles qui pouvaient se le permettre. Maintenant cet enseignement est totalement démocratique » explique Odile Pradem-Faure. Pour les élèves qui veulent continuer, ils peuvent passer l’examen de fin du cycle et intégrer le conservatoire.  « Bien sur, cela représente un coût pour la collectivité et demande une adhésion de l’éducation nationale, mais tous les gamins chantent, du CP au CM2. Et ils sont ravis de revenir faire les stages de chant pendant le festival. Au point où nous sommes obligés de refuser du monde », explique-t-elle.  Le festival a résolument forgé une identité à la région qui passe par la musique :

« Il ne faut pas croire que la démocratisation culturelle est une idée nouvelle, on a trop souvent eu des politiques qui opposent les choses. On peut avoir le souci de l’exigence musicale, être soucieux de restituer les œuvres dans leur contexte historique, et en même temps avoir une éducation artistique accessible. A Saintes, au moins depuis 20 ans, c’est ce qui anime les équipes tout au long de l’année », conclut la directrice.