Le Duo Jatekok au cœur de l'art de la transcription

L’un des temps forts du Festival Radio France Occitanie Montpellier est construit autour de la transcription. Le Duo Jatekok, composé des pianistes Naïri Badal et Adélaïde Panaget, nous parle de cet art d’adapter des œuvres pour d’autres instruments.

Le Duo Jatekok au cœur de l'art de la transcription
Le Duo Jatekok lors du Festival Radio Fance Occcitanie Montpellier 2018, © Pablo Ruiz - Festival Radio France Occitanie Montpellier

« On se sent comme des poissons dans l’eau ! » Voici comment les deux pianistes du Duo Jatekok résument leur participation en fil rouge de cette journée consacrée à la transcription. Adélaïde Panaget et Naïri Badal donnent deux concerts dans le cadre du Festival Radio France Occitanie Montpellier, l’un sous la forme d’un concert lecture autour de la transcription du Concerto brandebourgois n°3 de Bach par Max Reger, puis les transcriptions du Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy par Debussy, la Sonate en si mineur de Liszt par Saint-Saëns et une adaptation d’airs de Carmen de Bizet par Greg Anderson

« Lorsque le festival nous a demandé si cela pouvait nous intéresser de participer à une journée sur la transcription, nous avons tout de suite accepté, explique Adélaïde Panaget. Ce qui est excitant, c’est qu’on nous a précisément demandé de jouer deux morceaux, que nous n’avions pas encore joués, le Bach et le Liszt ». « C’est un vrai challenge et nous aimons les challenges ! » renchérit Naïri Badal. 

Les deux pianistes, qui se sont rencontrées à l’âge de 10 ans au Conservatoire régional de Paris, ont toutes les deux reçu une formation de soliste. « Concernant la Sonate en si mineur de Liszt, nous ne l’avons jamais jouée à deux, mais nous la connaissons en soliste. Ça aide grandement, on ne part pas de zéro », explique Naïri Badal. Cette version de cet Everest pianistique a été arrangée par Camille Saint-Saëns. « En plus des importantes difficultés techniques, nous avons dû énormément travailler afin d’être ensemble dans le rubato typique de Liszt », explique Adélaïde Panaget.

Le duo de piano est certainement l’une des formations qui se prête le plus à l’art de la transcription. Avec leur expérience, les deux musiciennes savent tout de suite reconnaître une transcription réussie. « Quand le compositeur ou le transcripteur s’adapte réellement à l’instrument et qu’il n’est pas dans une stricte reproduction de l’œuvre originale », analyse Naïri Badal. Le duo se produit aussi bien à quatre mains que sur deux pianos. 

Deux pianos ou quatre mains ?

« Certaines transcriptions sont impossibles à quatre mains parce que nous nous gênons mutuellement. Pour le Concerto Brandebourgeois, nous avons dû enlever quelques notes parce que nous nous gênions trop », précise Adélaïde Panaget. Idem pour la transcription du Prélude à l’après-midi d’un faune par Debussy lui-même. Le Duo Jatekok s’est permis d’ajouter des traits de harpe existant dans l’original mais que Debussy n’a pas retranscrits. 

Pour Adélaïde Panaget, le fait de jouer à deux pianos permet une « vraie théâtralisation du son. Cela permet également d’échapper au cantonnement dans un registre grave ou aigu lorsqu’on joue à quatre mains. A deux pianos, nous sommes deux voix distinctes qui peuvent se mêler ». Le fait de jouer des œuvres originellement orchestrales sur deux pianos nécessite de trouver des astuces ou de tricher afin de reproduire des notes tenues par exemple. 

Naïri Badal (à gauche) et Adélaïde Panaget sur la scène de la salle Pasteur au Corum de Montpellier
Naïri Badal (à gauche) et Adélaïde Panaget sur la scène de la salle Pasteur au Corum de Montpellier, © Pablo Ruiz - Festival Radio France Occitanie Montpellier

« Evidemment, nous utilisons la pédale. Mais tout se passe principalement dans la projection mentale et dans l’attaque de la note. Si on veut faire entendre un solo de flûte, il faut le penser tel quel et cela guidera l’inflexion de la phrase musicale », explique Naïri Badal. Le Duo Jatekok explique avoir débloqué des problèmes techniques liés à l’interprétation au cours d’une résidence avec le Quatuor Artémis. 

« Ne jouant pas de piano, ils nous demandaient sans cesse pourquoi nous ne faisions pas telle attaque ou tel trait de telle façon. Ça a été très libérateur parce que cela nous a permis d’assumer une certaine dose de triche qui est nécessaire pour faire sonner l’œuvre le mieux possible » poursuit Naïri Badal. « Les interprètes font souvent de bons transcripteurs car ils connaissent parfaitement leur instrument et ce qui fonctionne ou pas à deux pianos » renchérit Adélaïde Panaget.

Le Duo Jatekok estime qu’à deux pianos, la hiérarchie entre l’interprète et l’instrument n’est pas la même qu’en soliste. « Un pianiste concertiste doit faire en sorte de s’affranchir de l’aspect technique pour que l’instrument s’efface au profit de la musique. À deux, c’est différent. C’est justement en s’intéressant à la technique qu’on peut parvenir à créer des effets orchestraux et à magnifier l’œuvre. Il y a un aspect quasiment technologique qui est très intéressant », analyse Naïri Badal. 

De plus en plus, le Duo Jatekok se tourne vers les œuvres à deux pianos, plutôt qu’à quatre mains. Les compositeurs du XXe siècle ont beaucoup plus écrit pour cette formation, ce qui est tout à fait dans l’esthétique musicale de prédilection des deux musiciennes. « A deux pianos, cela donne plus d’envergure, plus de puissance. Visuellement, c’est aussi plus impressionnant. Cela nous permet aussi d’éviter le côté cliché ‘jeunes filles mignonnes et bien sages’ qui jouent à quatre mains sur un même piano » précise Adélaïde Panaget. 

Le duo, qui doit son nom à une œuvre du compositeur Kurtág signifiant « jeu » en hongrois, a récemment sorti un disque intitulé « Les Boys » rendant hommage au célèbre duo composé par les pianistes Arthur Gold (1917-1990) et Robert Fizdale (1920-1995). Au programme, Poulenc, Brubeck et trois pièces contemporaines de Baptiste Trotignon.