Le conservatoire de Limoges à l'heure baroque

Le conservatoire de Limoges se met à l'heure baroque. Pendant deux ans, les élèves du 3e cycle bénéficient de masterclasses dispensés par les formateurs du Centre de musique baroque de Versailles avec à la clé, une vraie production scénique : l'opéra La Vénitienne de Michel de la Barre. Reportage.

Le conservatoire de Limoges à l'heure baroque
La Vénitienne, atelier de gestuelle baroque, conservatoire de Limoges, © Suzana Kubik

C'est un projet qui donne de l'espoir en cette période pendant laquelle les jeunes musiciens se retrouvent privés de scène : en partenariat avec Le Centre de musique baroque de Versailles, le conservatoire de Limoges prépare la création scénique de l'opéra La Vénitienne de Michel de La Barre, flûtiste solo à l'orchestre de l'Académie Royale de Musique et contemporain de Jean-Philippe Rameau, opéra qui a eu un bref moment de gloire en 1705 avant de passer aux oubliettes. 

Mais le projet n'est pas limité à cette production, bien au contraire. Il s'agit d'une vraie immersion : pendant deux ans, la vénérable institution versaillaise dédiée à la musique française des XVI et XVII siècles forme les élèves du troisième cycle à l'esthétique et à l'interprétation baroque. Ateliers, tables rondes, masterclasses, et plusieurs fois par trimestre, les weekends entiers où les élèves enchainent le chant, la danse, la gestuelle baroque et les répétitions par groupes, autour d'une partition ressuscitée.

Mireille Podeur est professeure de clavecin et initiatrice du projet. Au départ limité au conservatoire de Limoges, le projet s'est étendu sur plusieurs conservatoires de la Nouvelle Aquitaine. 

« Nous avons une grande tradition des projets scéniques depuis 15 ans, c'est le quatrième opéra que l'on monte. La politique du conservatoire est de monter énormément de projets transversaux, pour bâtir les liens forts entre différents départements, entre les instruments et la voix, qui est un département très fort. Et quel est le projet transversal idéal ? L'opéra, bien sûr ! » , se réjouit Mireille Podeur.

Mais pour monter un opéra baroque, il faut en maîtriser les codes. Danseurs classiques et contemporains, instrumentistes, chanteurs solistes et  chœurs, les élèves apprennent en plus de leur discipline, à intégrer une production dans les conditions professionnelles. 

« Ce qui est difficile pour eux, c'est l’environnement baroque, un environnement qui est extrêmement riche et qui est lié à la danse, à la gestuelle, au jeu théâtral. Il faut être prêt à   s'investir totalement dans une notion musicale  qui n'est pas seulement une lecture de partition. Il faut une tête bien faite, » précise Mireille Podeur.

Se mesurer avec les difficultés qui sont à leur portée

Scénographie, costumes, danse, gestuelle et jeu théâtral baroque, sans oublier l'initiation sur les instruments d'époque qui formaient les 24 violons du Roy, prêtés par le CMBV, les élèves sont nombreux à découvrir pour la première fois la complexité de l'esthétique baroque. Pour la claveciniste Lola Giry qui assure le continuo, c'est une révélation : 

« Je ne connaissais pas tant que cela la musique baroque avant, et là je me retrouve dans une vraie production, à accompagner des chanteurs pendant les répétitions scéniques, ce qui est exceptionnel. Comme je suis initialement pianiste, cela m'a demandé un gros travail d'analyse et de chiffrage de la partition, en fonction de la dramaturgie, des consignes des formateurs et des chanteurs, chose que je n'avais jamais fait avant, » confesse Lola.

Un travail important avec les chercheurs du CMBV a précédé le montage du projet, afin d'adapter les exigences musicales de la partition au niveau des élèves, ce qui donne une vraie portée pédagogique à ce projet, selon Deda Cristina Colonna, formatrice en charge de la gestuelle et du jeu théâtral.  

« La Vénitienne est une pièce très bien choisie. Des fois on privilégie des grands titres du répertoire - du Rameau, du Haendel, avec de jeunes artistes qui n'ont pas forcément les heures de vol nécessaires pour ce type de travail. La Vénitienne donne la chance de se mesurer avec les difficultés qui sont à leur portée et que la mise en scène peut façonner, » explique la professionnelle. 

Mais la tâche n'est pas pour autant plus facile pour les jeunes chanteurs qui doivent à la fois maîtriser la technique vocale, l'interprétation et la diction baroques, et la gestuelle scénique selon les codes de l'époque. 

« Des fois c'est le coté athlétique de la voix et de la production du son qui est privilégié, et je vois que plus ou moins partout la formation au jeu théâtral, à la conscience physique, la conscience d'espace et la connaissance de la technique du geste manque, alors que c'est une étape nécessaire dans la formation d'un artiste. D'ailleurs, rappelons-nous que du temps de la Vénitienne, les chanteurs de l'opéra s'appelaient 'acteurs chantants' et les danseurs, 'acteurs dansants',» souligne la formatrice.

A la sortie de l'atelier de la gestuelle baroque, après une séance dédiée à chanter, déclamer, gesticuler et jouer tout en essayant d'insuffler de la musicalité à son interprétation, le ténor Christophe Bonnet alias Octave, a le souffle coupé :  

« Souvent on imagine des chanteurs comme des personnes qui disent un texte derrière un pupitre. Grâce à la mise en scène, on se rend compte que le texte porte un message émotionnel ce qui permet un vrai travail d'acteur derrière. Ça demande une énergie considérable, mais permet aussi d'exprimer son plein potentiel à la partition et de donner vie à la musique, » conclut-il.