Le ballet de l’Opéra de Paris revisite Le Rouge et le Noir de Stendhal

Mis à jour le jeudi 14 octobre 2021 à 14h26

Un incontournable de la littérature française adapté en un grandiose ballet : malgré un difficile contexte financier, l'Opéra de Paris frappe fort avec Le Rouge et le Noir et renoue avec une rareté, une création classique et narrative.

Le ballet de l’Opéra de Paris revisite Le Rouge et le Noir de Stendhal
Le danseur étoile Mathieu Ganio, en costume de Julien Sorel, personnage principal du ballet Le Rouge et le noir., © AFP / Joël Saget

Sur les 154 danseurs du Ballet de l'Opéra, plus d'une centaine sont sollicités sur cette production qui a failli ne jamais voir le jour en raison d'une grève historique en 2019 puis de la pandémie.

Signé de l'éminent chorégraphe Pierre Lacotte, 89 ans, le ballet en trois actes (et de trois heures) compte pas moins de 400 costumes, une cinquantaine de parures et 35 toiles peintes, tous confectionnés par les ateliers de l'Opéra, sans compter un patchwork d'une vingtaine d'extraits de musique de Jules Massenet. Dans les ateliers de l’Opéra, Pierre Lacotte a suivi de près toutes les étapes de la conception de son ballet. « C'est merveilleux, parce que tout d'un coup, les dessins que l'on a faits, les gravures qu'on a collées, tout prend vie et c'est un plaisir absolument extraordinaire, surtout de voir à la perfection comme chaque chose est faite en trompe-l'œil comme on le faisait au XVIIIe siècle, et ça c'est tellement rare maintenant », s’émerveille le chorégraphe devant les décors et les costumes de sa pièce.

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« Il me tarde de voir ce spectacle que j'ai rêvé de monter et qui tout d'un coup prend forme, prend une envergure, des petits dessins comme ça, tout d'un coup ça a pris la proportion de la salle de l'opéra, c'est sublime, je suis très heureux. C'est comme un livre que l'on ouvre et les personnages qui sont enfermés s'échappent du livre, pour vivre leur drame. » - Pierre Lacotte, chorégraphe.

« Le classique vit toujours »

Le nombre de danses est tel que le danseur étoile Mathieu Ganio, qui incarne le héros Julien Sorel, s'y perd. « J'ai deux variations et huit...non, dix pas de deux », dont six avec « ses amours », Mme de Rênal et Mathilde de la Mole, affirme à l'AFP le danseur qui évoque « pression et effervescence » avant la première samedi au Palais Garnier. La représentation du 21 octobre sera diffusée en direct dans les cinémas en France et en Europe, puis ultérieurement dans le monde.

Si la création de grands ballets narratifs est plus courante au Royal Ballet de Londres, au Ballet de Hambourg avec John Neumeier ou encore au Bolchoï de Moscou, l'Opéra de Paris en a connu une petite poignée ces dernières 20 années, notamment la reconstruction de Paquita du même Lacotte ou l'adaptation des Enfants du paradis par José Martinez.

« On développe plein d'autres formes de danse, mais c'est important de montrer que le classique vit toujours, qu'il n'est pas forcément figé dans le temps, qu'il n'est pas ringard », indique Mathieu Ganio.

Dans un entretien avec l'AFP au printemps, Pierre Lacotte, considéré comme un « archéologue » du ballet pour avoir reconstruit de nombreuses œuvres du XIXe siècle, avait plaidé pour que la France n'oublie pas ses racines en la matière, rappelant que « c'est Louis XIV qui a lancé le classique » et que le vocabulaire du ballet est en français dans le monde entier.

« C'est important pour l'Opéra de pouvoir faire des créations avec autant de monde sur scène, avec beaucoup de rôles de solistes », affirme Mathieu Ganio, d'autant plus que la compagnie est l'une des plus grandes au monde. « On parle beaucoup de la génération Noureev - le légendaire danseur et ex-directeur de la danse à l'Opéra qui a recréé de nombreux ballets pour la compagnie - mais c'est important que notre génération aussi s'inscrive dans des créations d'envergure », ajoute l'étoile.

À 37 ans, le danseur, que Pierre Lacotte décrit comme un interprète à la « pureté de style incomparable », rêvait d'un rôle classique créé sur lui. « C'est un super cadeau. J'attendais (cela) depuis longtemps », assure l'artiste nommé étoile très jeune, à 20 ans.

Un challenge « vertigineux »

Cette grande production intervient après deux ans mouvementés pour la compagnie et la maison en général : une grève sans précédent - immortalisée par des ballerines dansant un extrait du Lac des Cygnes sur le parvis du Palais Garnier - suivie de la crise sanitaire, qui a perturbé les habitudes des abonnés dans les théâtres et provoqué des pertes à l'Opéra malgré une aide substantielle de l'Etat, l'obligeant à suspendre son éternel projet de troisième salle.

Pandémie oblige, les répétitions pour Le Rouge et le Noir avaient commencé via Zoom. En plein deuxième confinement en novembre dernier, Pierre Lacotte était dans le sud, « nous au studio montrions les pas via écran, et Lacotte rectifiait », raconte Mathieu Ganio. 

Comme dans le récit d'apprentissage de Stendhal, le personnage de Julien Sorel « a une ambition dévorante, une volonté de s'extraire de sa condition sociale, d'être reconnu pour son talent et pas par sa naissance. Même dans ses rapports amoureux, c'est toujours au service de sa propre ascension », raconte le danseur. 

« Le challenge ? Exprimer tout ça en dansant du ballet. C'est assez vertigineux. On a travaillé sur les nuances parce que, en tant que danseur classique, on a tendance justement à tomber dans le côté prince charmant », explique-t-il. Car dans l’adaptation, les pièges sont nombreux pour les metteurs en scène et les artistes. Alléger, retirer, ou même créer des personnages : l’adaptation se joue aussi parfois dans la réécriture de l’histoire. Ainsi, dans sa version scénique du roman de Stendhal, Pierre Lacotte a « gonflé » le personnage d’Elisa. Idem dans les décors et dans les costumes. Ici non plus, pas question de copier les détails du livre, mais plutôt de les imaginer pour l’épreuve de la scène : 

« On ne fait pas de la reconstitution historique comme on en fait pour le cinéma, explique Xavier Ronze, adjoint à la directrice de la couture de l’Opéra de Paris. On est dans une époque, quand même on s'inspire des lignes d'époque mais on les adapte à la danse. Et après on donne des codes qui vont permettre aux spectateurs de se retrouver dans une époque, de se situer, donc ça peut être avec des volumes, avec des couleurs. » Cette version, très attendue par le public, sera donnée à partir de ce vendredi 15 octobre à l’Opéra de Paris.