La rentrée au CNSMD de Paris : « Cette année, on essaye de trouver les meilleures façons de faire »

Les étudiants du CNSMD de Paris retrouvent eux aussi les salles de classe depuis ce lundi. Qu'est-ce qui les attend en cette rentrée pleine d'incertitudes ? Entretien avec la directrice Emilie Delorme.

La rentrée au CNSMD de Paris : « Cette année, on essaye de trouver les meilleures façons de faire »
Rentrée au Conservatoire Supérieur de Musique et de Danse de Paris, © Maxppp / OLIVIER BOITET

Ils sont un peu moins de 1400 à retrouver les classes et les couloirs du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse à Paris, dont un peu plus de 300 d'étudiants étrangers, après quasiment six mois d'interruption physique. Comment leur conservatoire s'est préparé pour les accueillir, et qu'est-ce qui les attend en cette rentrée pleine d'incertitudes ? Nous avons fait le point avec la directrice, Emilie Delorme.

France Musique : Comment le CNSMD de Paris s'est préparé pour cette rentrée ? 

Emilie Delorme : On s'est prépare à faire une rentrée qui permette une distanciation physique, c'est à dire un mètre cinquante pour les instrumentistes, deux mètres pour les vents et les chanteurs, et quatre mètres pour les danseurs. Au niveau des espaces, c'est très compliqué, et encore plus pour l'orchestre et le choeur. Donc on a regardé dans chaque salle combien d'étudiants on pouvait accueillir et puis, en fonction du nombre d'étudiants par salle, on a décidé soit de dupliquer certains groupes, soit de travailler en demi groupe. 

On cherche aussi des espaces en dehors du Conservatoire. Autre possibilité c'est de reporter d'une année ou limiter certaines options pour que les jauges ne soient pas trop grandes. Et puis, il y a certaines salles que l'on a équipé d'écrans pour pouvoir faire du mixte distanciel-présentiel. Parce que nous avons des étudiants qui arrivent de quatre coins du monde et du coup n'arriveront pas à faire une rentrée physique. Cette année, on essaye de trouver les meilleures façon de faire, et si jamais la situation s'améliore, ce sera toujours facile de revenir à une configuration plus confortable. Par contre, si elle se dégrade, il nous sera difficile d'aller au-delà de ces restrictions. 

Des solutions que vous n'avez jamais pu mettre à l'épreuve parce que le CNSMD est resté fermé depuis le confinement...

On a juste rouvert aux pratiques individuelles et à la musique de chambre. 

A ce sujet, comment s'est terminée l'année académique après le confinement ? 

Tous les examens de fin d'année ont été faits à distance et pendant l'été, on a juste mis à disposition les espaces pédagogiques pour les étudiants qui doivent pratiquer leur instrument : organistes, clavecinistes, percussionnistes. 

Quels sont leurs retours? Ont-ils beaucoup souffert pendant le confinement ?

Je pense que globalement, c'est à l'échelle de la France. Ils ont vécu le confinement de façon très différente, selon leur situation personnelle et l'instrument qu'ils jouent et selon la façon dont ils étaient confinés. Certains d'entre eux n'avaient pas accès à leurs instruments. 

Le weekend avant le confinement, on a essayé de mettre à disposition notre parc instrumental : on a fait sortir tous les instruments qu'on pouvait sortir pour que les étudiants puissent les avoir chez eux. Après, ils n'ont pas tous l'espace ni la tolérance des voisins pour jouer. Il y a eu des choses très inégales. Après, évidemment que pour la population des étudiants les plus fragiles, notamment économiquement, ça a été certainement plus dur. 

Est ce que vous avez eu des situations radicales à gérer? Notamment parmi les étudiants étrangers qui voulaient partir chez eux ?

On a essayé d'aider chacun à regagner son domicile, notamment des étudiants asiatiques qui étaient confinés seuls ici. Leur permettre de vivre cette période difficile dans les meilleures conditions, tout en suivant leur enseignement à distance. 

Avez-vous pu identifier et accompagner les étudiants les plus précaires ?

Je ne sais pas si on a pu tous les identifier, mais on a fait notre maximum, c'est à dire qu'on a mis en place un système d'alerte via les chargés de scolarité et les enseignants. Et puis, on a envoyé beaucoup de messages aux étudiants en leur disant qu'on était prêts à les aider. On a levé du mécénat pour donner des fonds d'urgence et on a distribué énormément de fonds d'urgence à tous les étudiants qui étaient en situation de précarité, pour les aider à faire face avec la situation jusqu'à la rentrée. 

Ont-ils pu valider leur année ? Comment se sont passées les évaluations ?

La situation était assez complexe, parce que selon la discipline, selon les départements, les solutions étaient très différentes. Pour les disciplines instrumentales, on est passé en contrôle continu parce qu'on a considéré qu'il était difficile de faire un examen à distance. Typiquement, la direction d'orchestre. On a opté pour le contrôle continu, même si la continuité pédagogique n'a pas pu se faire de la même façon - les étudiants ont notamment travaillé sur les partitions et sur le geste. Et puis, le concert du prix de direction d'orchestre est reporté à la rentrée pour que l'étudiant qui a passé son prix cette année puisse diriger son concert à la rentrée. 

Pour d'autres, il y a des examens qu'on a pu tenir à distance, mais dans des conditions particulières. Par exemple, pour les épreuves d'orchestration, on les a fait sur des temps plus longs, dans des conditions différentes, et chaque discipline a dû revoir son organisation et chercher la meilleure solution avec à chaque fois le principe d'équité. C'est à dire qu'il fallait que l'on s'assure que tous les candidats pour une même discipline pouvaient passer les épreuves de la même façon. Et puis, de maintenir une exigence dans les résultats.

Ce qui va rester un grand regret pour les étudiants sortants, instrumentistes et chanteurs, c'est l'impossibilité de se produire en concert, l'aboutissement de tout un parcours...Pourront-ils quand même se produire au cours des prochains mois ?

Non, absolument pas parce que juste dans les disciplines instrumentales, on avait 166 Masters cette année. Donc, c'est totalement impossible de reporter un tel nombre. En temps normal, les prix de tous les examens de fin d'année mobilisent pendant deux mois toutes les capacités de la maison, donc il est impossible de les reporter sans empiéter sur les cours et la nouvelle saison. 

C'est non seulement un moment très fort pour chaque étudiant, mais aussi une opportunité pour montrer leur travail et une amorce de leur insertion sur le marché du travail... 

Alors c'est extrêmement triste. Et puis, c'est un symbole. C'est le symbole du passage de la vie étudiante à la vie adulte. On a bien pesé cette décision, mais ça ne semblait pas possible.  Là, je pense qu'il y a un deuil à faire. Symboliquement, on va produire un livre qu'on a appelé le « récital imaginaire », dans lequel chacun a pu exprimer le projet qu'il aurait porté s'il avait pu le porter jusqu'au bout. Cela ne remplace absolument pas une exécution publique, mais ça nous permettra de diffuser ce livre aux professionnels qui seraient venus pour qu'au moins ils connaissent ces musiciens qu'ils souhaitent découvrir. 

Ensuite, on offre à certains la possibilité de faire un enregistrement d'une vidéo qu'on mettra à disposition sur notre site et de montrer leur travail. Et puis, on leur propose de prolonger, s'ils le souhaitent, leur scolarité jusqu'en décembre, et prolonger ainsi leur statut d'étudiant. Cela leur permet d'accéder à nos ressources, de pouvoir continuer à prendre quelques cours et aussi de se produire dans le cadre de la programmation pendant l'année. 

Avez-vous pu échanger avec les étudiants en fin de parcours ? La situation reste quand même assez inquiétante pour les sortants, notamment au niveau de l'insertion professionnelle. ..

Le problème pour beaucoup va être l'accession à l'intermittence, parce que c'est en général pendant l'année qui suit le conservatoire qu'ils arrivent à accumuler le nombre d'heures nécessaires pour accéder au régime de l'intermittence. Donc, là, on est très inquiets. 

On essaye de multiplier des partenariats pour trouver des dispositifs d'insertion professionnelle, comme avec l'orchestre des lauréats du Conservatoire, qui permet à certains de faire des heures ou avec l'Orchestre de Paris, avec lequel on travaille sur une académie rémunérée qui permettrait aussi d'accumuler des heures. Mais la situation reste très incertaine.