L'Union Européenne ressuscite la vie culturelle polonaise

Premier pays bénéficiaire de fonds européens, la Pologne a considérablement développé ses infrastructures culturelles. De 2011 à 2015, le pays a inauguré 15 nouvelles salles de concert dédiées à la musique classique. Un boom sans précédent pour ce pays qui se remet tout juste de l'ère soviétique.

L'Union Européenne ressuscite la vie culturelle polonaise
L'ICE Krakow congress centre, nouvelle salle de Cracovie dont la construction a été rendue possible par les fonds européens, © ARTUR WIDAK / NURPHOTO

Les Polonais sont en ce moment dans un curieux paradoxe. Alors qu’ils ont élu en 2015 un gouvernement conservateur et eurosceptique - le parti PiS (Droit et Justice) - leur pays est pourtant le premier bénéficiaire des fonds européens. Entre 2014 et 2020, la Pologne recevra 82,5 milliards d’euros, soit l’équivalent de son budget annuel. En clair, si la santé économique du pays est au beau fixe, c’est clairement grâce à l’Europe. Mais le dynamisme et les retombées n’ont pas forcément bénéficié à tous les Polonais, ce qui explique cette défiance de l'Union. La situation est telle qu'on estime à 2,5 millions le nombre d'expatriés en Europe occidentale pour des raisons économiques.

Voilà en partie ce qui explique la victoire du parti PiS malgré les bons résultats économiques obtenus par le précédent gouvernement, la PO, celui dont est issu Donald Tusk, actuel président du Conseil européen. Le gouvernement inquiète le milieu culturel polonais qui craint que ce formidable développement culturel ne soit réduit à néant. En effet, l’euroscepticisme étant le fonds de commerce du PiS, les infrastructures culturelles et les acteurs qui y travaillent craignent que l’élan formidable dont bénéficie la Pologne depuis son adhésion à l’Union Européenne en 2004 ne s’effrite. Grâce aux fonds européens, la Pologne a inauguré 15 salles de concerts entre 2011 et 2015. Certaines uniquement dédiées à la musique classique comme celle de Katowice, lieu de résidence de l’Orchestre symphonique national de la radio polonaise, celle de Szczecin, lauréate du prestigieux prix d’architecture Mies van der Rohe ou celle de Wroclaw. Des salles conçues sur le modèle des philharmonies avec une programmation à dominante classique tout en laissant une place de choix au jazz, aux musiques actuelles et du monde.

La Pologne a également profité de ces fonds européens pour se doter de salles au statut hybride : mi-philharmonie, mi-centre des congrès. C’est le cas du ICE Krakow, un gigantesque bâtiment installé à Cracovie au bord de la Vistule et inauguré en 2014. La structure accueille deux salles, dont une en vignoble de 1915 places, idéale pour les concerts symphoniques (première salle de ce type en Pologne) et une autre plus petite pour les récitals et la musique de chambre.

Une salle dont le chef d’orchestre Mark Minkowski a dit que l’acoustique était « okay » rapporte le porte parole du ICE Krakow, Michal Zalewski tout sourire. L’actuel directeur de l’Opéra de Bordeaux s’est régulièrement produit en Pologne et a la réputation d’être exigeant en matière de salle. Pourtant, et c'est assez déconcertant, les fauteuils sont tous équipés de tablettes dépliantes afin de pouvoir prendre des notes durant les conférences. On ne peut alors s'empêcher d'imaginer l'impact que cela doit avoir sur les qualités acoustiques de la salle. Michal Zalewski explique qu’une douzaine de prototypes de fauteuils ont été réalisés afin de réduire au maximum l’impact que pouvaient avoir ce système sur la salle.

Quand la culture dope l'économie

La construction du ICE Krakow a coûté 84 millions d’euros dont 20 millions proviennent des fonds européens. Le reste a été financé par la ville de Cracovie, très active en matière de politique culturelle. Michal Zalewski insiste pour dire qu’il s’agit d’un « budget important pour la Pologne. Mais si cette même salle avait été construite en France ou en Espagne, cela aurait coûté 3 à 4 fois plus cher ». La salle appartient donc à la ville de Cracovie et est gérée par le KBF, l’acronyme polonais du Bureau des festivals de Cracovie, structure qui a la charge d’une soixantaine de festivals durant l’année – dont Misteria Paschalia – et qui organise 50% de la vie culturelle de la ville. La structure fête ses 10 ans cette année et emploie 170 personnes, dont 70 pour le fonctionnement du ICE Krakow. Si le budget de fonctionnement provient à grande majorité de la ville, puis du gouvernement, la salle tente de diversifier ses ressources en se concentrant sur le mécénat. 10 personnes sont actuellement employées en ce sens.

A lui seul, le ICE Krakow est un symbole de la réussite de la politique culturelle polonaise, rendue possible par les fonds européens. A Cracovie, de nombreux panneaux sont installés dans la rue pour signaler que la rénovation de tel parc ou de tel monument historique a été financée par l'Europe. Il est en effet frappant de constater qu’entre 2007 et 2013, 2 milliards d’euros de fonds européens sont allés dans les caisses de la Pologne afin de construire ou rénover les infrastructures culturelles. Le reste de l’Europe a dû se partager 7,6 milliards d’euros. Il y a d’ailleurs une blague roumaine assez fameuse qui raconte qu’il ne sert à rien de demander de l’argent à l’UE puisque les polonais ont déjà tout pris.

La salle principale de l'ICE Krakow Congress Centre de 1915 places
La salle principale de l'ICE Krakow Congress Centre de 1915 places, © ICE Krakow

Le ICE Krakow est un véritable succès, tant dans ses activités de centre des congrès que dans ces activités de concert. En 2016, le bâtiment a accueilli 250 000 personnes. « L’aspect centre des congrès est très important pour le rayonnement de Cracovie, explique Michal Zalewski. Deux années de suite, nous avons remporté le prix du meilleur centre des congrès d’Europe. Nous accueillons des grands rassemblements internationaux et nous nous apprêtons à recevoir le comité du patrimoine mondial de l’Unesco en juillet 2017. Ces événements apportent un grand dynamisme à la ville, il y a de nombreuses retombées économiques. On construit des hôtels, des restaurants, on développe les offres de transport en commun, les pistes cyclables etc. Et cela nous permet par la suite de doper notre offre culturelle ».

Grâce au ICE Krakow, Cracovie peut enorgueillir d'être sortie des villes européennes de seconde zone. C'est ce qu'explique Robert Piaskowski, directeur de la programmation du Bureau des festivals de Cracovie dont la nouvelle salle fait partie. « Cracovie est une depuis longtemps et le restera toujours, une ville européenne et cosmopolite. Et c'est grâce au choix de la culture que nous avons réussi à nous développer et à concurrencer certaines villes de pays voisins comme Vienne ou Prague. La culture est la première ressource de la ville, 35% des habitants travaillent dans le tourisme ou la culture ». Robert Piaskowski explique à demi-mots qu'il s'agit là d'un formidable pied de nez au gouvernement eurosceptique polonais puisque c'est précisément sa dimension européenne qui fait le succès de la ville de Cracovie.

C'est en effet ce qui permet à Cracovie d'accueillir des grands orchestres internationaux comme le Philharmonique de Vienne ou Diana Damrau en mai prochain. Concerts que la philharmonie historique ne pouvait organiser avec sa jauge de 400 places. Cette attractivité propre à Cracovie fait d’ailleurs des jaloux dans le reste de la Pologne, notamment à Varsovie, capitale du pays mais qui ne possède pas d’équipements dignes du ICE Krakow. En effet, l’organisation de congrès se révèle être une activité très lucrative et les recettes permettent de financer l’offre culturelle, moins rentable, de la salle.

Pourtant ces structures, ces « nouvelles philharmonies » comme les appelle Lucie Pierron, auteur d'un mémoire sur le sujet, ne sont pas vues d'un bon œil par les autres directeurs des salles de concert plus traditionnelles. Ils parlent d'une « réussite en demi-teinte » en estimant que les « concerts de musique classique n'ont pas leur place dans des salles de cette nature ». Il est pourtant indéniable que ces salles et les fonds européens ont grandement participé au dynamiste culturel de la Pologne. Sans l'Europe, le pays n'aurait pas pu se doter d'équipements lui permettant de s'aligner avec l'offre des pays européens occidentaux. Lucie Pierron exprime néanmoins des réserves et des craintes. « Si les grandes salles de Katowice, Wroclaw ou Szczecin sont promises à un grand avenir, on peut s'interroger avec plus de retenue sur le futur des salles comme Kielce ou Bialystok ». L'auteur du mémoire fait le parallèle avec l'Espagne qui a connu une situation similaire à la fin des années 1980 avec la construction de salles qui « après une période de développement sans précédent, sont restées à l'abandon ».