La musique classique britannique à l'heure du Brexit

Presque trois mois après le victoire du "Leave", le Royaume-Uni se remet difficilement d'un des événements les plus marquants de l'histoire européenne. Le milieu de la musique classique tente de se mobiliser contre un processus qui pourrait gravement l'affaiblir. De son côté, le gouvernement britannique essaie de retarder au maximum le début des négociations avec l'Union Européenne. Reportage.

La musique classique britannique à l'heure du Brexit
Des anti-Brexit distribuent des drapeaux européens devant le Royal Albert Hall de Londres quelques heures avant la Last Night of the Proms. (© Victor Tribot Laspière / France Musique)

Il tombe un crachin typiquement londonien sur le quartier de South Kensington. Ce samedi 10 septembre, le Royal Albert Hall s'apprête à recevoir la mythique Last Night of the Proms, point d'orgue de huit semaines de concerts dans la capitale britannique. De part et d'autre de l'escalier qui mène à l'entrée principale, des centaines de personnes font la queue pour espérer obtenir une place de dernière minute. Parapluie à la main, la plupart d'entre eux arborent l'Union Jack sous la forme d'un petit fanion, d'autres portent un costume trois-pièces entièrement composé du drapeau du Royaume-Uni.

A réécouter, la Last Night of the Proms sur France Musique

Pour la première fois depuis la création de cette soirée de gala aux accents très patriotiques, un autre drapeau fait une apparition plutôt remarquée sur le parvis du Royal Albert Hall, le drapeau européen. La coutume veut que pendant la Last Night, les Prommers agitent frénétiquement l'Union Jack en chantant en choeur des morceaux considérés comme des hymnes quasi-officiels du Royaume-Uni : Rule Britannia, Jerusalem ou encore Land of Hope and Glory. Une tradition qu'a voulu bousculer un groupe d'anti-Brexit en organisant une opération de financement participatif. L'idée était simple : récolter de l'argent pour acheter des drapeaux européens et les distribuer aux spectateurs de la dernière nuit des Proms.

Paolo Arrigo fait partie du collectif et porte un T-Shirt bleu sur lequel on peut lire "Thanks EU for the music " (merci à l'Europe pour la musique). Il se décrit comme un italo-londonien farouchement opposé au Brexit. « Nous sommes des musiciens, des mélomanes et nous sommes consternés d'imaginer que notre pays puisse se couper de l'Europe. La musique britannique fait partie des domaines qui s'exportent le mieux et nos conservatoires sont parmi les plus prestigieux au monde, attirant chaque année des milliers d'étudiants de l'Union Européenne. Ces étudiants auront peut-être besoin de visas pour continuer à venir étudier chez nous et cela aura certainement un impact sur nos écoles qui se retrouveront menacées. »

Le choc du Brexit aura permis à une majorité de pro-Union européenne de se découvrir une forme d'engagement politique. C'est le cas de Paolo. « Jamais je n'ai milité pour une idéologie politique. J'ai voté à chaque fois car c'est important, mais je ne me suis jamais senti assez concerné par le militantisme. Mais le Brexit est quelque chose d'énorme qui pourrait avoir des conséquences désastreuses ». Avec une dizaine de personnes, Paolo a distribué près de 2 500 drapeaux européens aux spectateurs de la Last Night of the Proms. La plupart acceptent volontiers le fanion, quelques uns le refusent poliment. « Nous ne voulons pas faire d'idéologie. Notre but premier est de célébrer l'apport de l'Union Européenne dans la musique britannique. Nous disons aussi qu'il est hors de question de partir de l'Europe. Nous en faisons partie et nous en sommes fiers »déclare Paolo.

 (© Victor Tribot Laspière / France Musique)
(© Victor Tribot Laspière / France Musique)

Les écoles de musique menacées

Si cette initiative est bien accueillie à Londres, cela n'aurait pas forcément été le cas ailleurs dans le pays. La capitale, comme les autres grandes villes du Royaume-Uni, a majoritairement voté pour le maintien dans l'UE. C'est aussi l'un des grands enseignements du référendum, la fracture sociale s'est clairement révélée entre le monde rural et urbain. « Cela a été un choc pour de nombreuses personnes, dont moi » se souvient Barry Ife, le principal de la Guildhall School of music & drama : « Beaucoup de gens de mon âge, de ma classe sociale et de ma profession ont découvert qu'ils vivaient dans une bulle. Des citadins, internationalistes, ayant fait des études supérieures et ayant beaucoup bénéficié de l'idéal européen. Le résultat du vote montre que la moitié de mes compatriotes ne semblent pas vivre dans le même pays que moi. Ce sera certainement le plus grand défi que nous aurons à relever : retrouver une unité et une envie de vivre ensemble ».

Quelques mois avant le référendum, la Guildhall School avait publié un communiqué pour rappeler tous les bienfaits de l'Union Européenne en matière de culture et d'accès à l'enseignement. Deux photos accompagnaient le texte, sur la première se trouvait l'Orchestre symphonique de la Guildhall au grand complet, sur la deuxième, le même orchestre mais sans ses membres venant de l'Union Européenne. 42 fauteuils sur 109 sont vides...

Située dans la City, adossée au Barbican Centre, la Guildhall School a été fondée en 1880. Il s'agit de l'une des plus prestigieuses écoles de musique du Royaume-Uni. C'est également la seule du pays à être à la fois un conservatoire et une école de théâtre, ce qui lui donne naturellement un leadership sur les formations aux métiers de l'opéra : « L'autre aspect de référendum qui m'a beaucoup choqué, c'est le fait qu'en tant que baby-boomer, j'ai grandi avec cette volonté forte de construire l'Europe pour garantir la paix. J'ai personnellement vécu le Brexit comme une trahison » analyse Barry Ife qui se trouvait en France du côté d'Avignon lorsqu'il a appris le résultat du vote.

La Guildhall School attire des étudiants du monde entier et spécifiquement en provenance des pays membres de l'UE. Sur les 900 élèves, 200 sont européens. Barry et ses homologues britanniques du monde universitaire se sentent donc particulièrement menacés par ce que pourrait impliquer le Brexit. « Cela pourrait avoir des conséquences catastrophiques sur la survie de notre école » assure le principal. « Jusqu'à présent ces étudiants bénéficiaient des mêmes frais d'inscriptions que les étudiants britanniques, et des mêmes conditions d'accès à la société publique des prêts étudiants. Quand le Royaume-Uni aura quitté l'Union Européenne, comment allons-nous pouvoir faire pour maintenir ce système ? ».

Une année d'enseignement musical à la Guildhall coûte environ 11 000£ par an (environ 13 000 euros) à un étudiant britannique ou européen. Mais une fois la sortie de l'UE actée, l'année pourrait dorénavant coûter entre 18 000£ et 23 000£ (21 300€ à 27 200€ par an), c'est-à-dire le même tarif que celui appliqué aux autres étudiants internationaux. « C'est ce qui pourrait nous arriver de pire, reconnaît Barry Ife. Nous pourrions nous couper de ce formidable réservoir de talents. Londres est depuis longtemps une ville à fort rayonnement culturel, c'est un des meilleurs endroits au monde pour se forger en tant que musicien ou en tant qu'acteur. Nous devons tout faire pour que cela continue. Nous ne pouvons pas compter uniquement sur les talents britanniques pour faire émerger les meilleurs musiciens de demain, et même si nous le pouvions, il faudrait que ces étudiants puissent se confronter aux meilleurs de monde entier. C'est exactement la même situation qu'en sport. Si le football anglais est si bon, c'est que les joueurs viennent du monde entier et qu'ils se sont mesuré et jouent avec les meilleurs joueurs européens ».

 (© Victor Tribot Laspière / France Musique)
(© Victor Tribot Laspière / France Musique)

Si le scénario du Brexit devait se passer de cette façon, ce serait surtout un danger pour les finances des grandes écoles et universités du pays. Heureusement, l'excellence universitaire britannique est un enjeu que prennent sérieusement en considération les politiques. Dès le 24 juin 2016, au lendemain du vote, le ministre de l'enseignement supérieur recevait le Univerisities UK, une organisation de représentantes des grandes universités, pour envoyer un message fort. « Le rayonnement et l'attractivité des universités du Royaume-Uni est un problème crucial. Je suis donc confiant sur le fait que notre secteur sera au coeur des négociations » assure Barry Ife.

Même son de cloche du côté du Royal College of Music, l'autre école prestigieuse de Londres. Son directeur, Sir Colin Lawson, se dit plutôt optimiste. « Dès le lendemain du vote, nous avons envoyé un message à nos étudiants et à ceux qui souhaitaient s'inscrire : Business as usual (comme d'habitude, ndlr). Cette école existe depuis 130 ans et ce n'est pas le premier coup dur qu'elle rencontre. Et elle ne perdra pas du jour au lendemain son rayonnement. » Faisons comme si rien n'avait changé, c'est le message que les acteurs du monde de la musique classique répètent inlassablement. Un positionnement totalement justifié puisque pour l'instant, rien n'a changé. Le Royaume-Uni fait toujours partie de l'Union Européenne et les négociations sur les conditions de son retrait n'ont toujours pas débuté. Theresa May, la Première ministre, tente de gagner le plus de temps possible, malgré les injonctions de l'UE à agir rapidement. L'échéance de mai 2017 est avancée comme date butoir à l'invocation de l'article 50 du Traité de Lisbonne. Après quoi, le Royaume-Uni aura deux ans pour négocier les modalités de son départ, espéré avant les élections européennes de mai 2019.

Côté britannique, on vante les mérites de cette patience afin de trouver le meilleur arrangement possible. Pour Barry Ife, la Première ministre a « une tache très compliquée qui l'attend. Elle va devoir mettre en oeuvre quelque chose contre lequel elle s'opposait. Elle a absolument raison de prendre son temps parce que je pense que le résultat du référendum était un choc pour tout le monde. La classe politique n'y était absolument pas préparée. C'est comme un divorce. Cela sera douloureux, cela prendra du temps et il faut absolument faire de notre mieux pour que tout le monde, le Royaume-Uni et l'Europe, soit satisfait des négociations. Et qui sait, peut-être qu'il en sortira quelque chose de positif ».

Les orchestres britanniques fragilisés

Du côté des musiciens professionnels aussi, on joue la carte du business as usual. L'autre grand risque que représente le Brexit pour le milieu de la musique classique, c'est la potentielle fin de la libre circulation des personnes et le changement de statut pour les travailleurs. Une inquiétude qui occupe une grande partie du quotidien de Mark Pemberton, directeur de l'Association des orchestres britanniques (ABO).

Selon lui, le Brexit est le résultat d'une très mauvaise campagne des politiques en faveur du maintien ainsi que de la propagande utilisée par les défenseurs du Brexit. « Les deux côtés ne se sont pas couverts de gloire dans ce débat. Aucun d'entre eux n'a réussi à mesurer les implications d'un tel choc ». En colère, Mark Pemberton a écrit dès l'annonce des résultalts un communiqué au nom de son association pour mettre en garde contre les multiples dangers qui attendent les orchestres britanniques. « C'était comme apprendre la mort d'un proche. Beaucoup de colère, de tristesse. Je suis en train de surmonter ma période de deuil pour entamer celle de la reconstruction ».

« La plupart des orchestres que nous représentons sont inquiets pour leur avenir. Ils craignent la mise en place de frontières qui auraient des conséquence dramatiques pour nous. Tout simplement parce que lorsqu'il s'agit de musique classique, il n'y a pas de frontières. Chaque orchestre est composé de différentes nationalités, nos musiciens vont également travailler à l'étranger. Si jamais, il devenait obligatoire de se procurer des visas de travail, cela engendrerait une lourdeur administrative et un coût financier qui menaceraient l'existence même de ces formations » avertit Mark Pemberton.

Un peu plus tôt ce jour-là, le directeur de l'ABO a assisté à une réunion de travail avec la secrétaire d'Etat à la Culture, Karen Bradley. Il en ressort que le gouvernement envisagerait, pour compenser d'éventuelles complexifications administratives à l'embauche de musiciens européens, d'assouplir ses règles sur l'immigration non-européenne. « Si cette mesure est vraiment appliquée, cela pourrait signifier que nous pourrions avoir un système plus simple que l'existant. Mais ce ne sont que des mots, soyons prudents. Surtout que la seule façon de faciliter l'embauche de musiciens étrangers serait de jouer sur les grilles de salaires qui sont déjà extrêmement basses au Royaume-Uni » explique Mark Pemberton.

The Last Night of the Proms retransmis en direct dans Hyde Park à Londres. (© Victor Tribot Laspière / France Musique)
The Last Night of the Proms retransmis en direct dans Hyde Park à Londres. (© Victor Tribot Laspière / France Musique)

L'autre crainte à laquelle doivent faire face les orchestres, c'est la fébrilité des financeurs. Contrairement aux orchestres français, qui pour la plupart sont adossés à une collectivité territoriale et donc financés en grande partie par des subventions publiques, or les formations britanniques sont toutes privées, à l'exception des orchestres de la BBC. Elles ne peuvent compter que sur leurs recettes et sur le mécénat pour fonctionner. Mais en attendant d'y voir plus clair dans les négociations sur la sortie de l'UE, les investisseurs se montrent prudent, au point de rogner sur leurs dons, voire de les suspendre.

La baisse de la livre sterling observée depuis le 24 juin commence aussi à poser des problèmes aux salles de concert et opéras britanniques. Certains contrats signés avant le Brexit sont clairement au désavantage des artistes. Exemple, un cachet pour un chanteur fixé à 10 000£ avant le 23 juin dernier valait environ 13 100€, depuis le Brexit, il ne vaut plus que 12 000€. Un manque à gagner qui rend frileux les artistes, dont on craint déjà une baisse d'intérêt à l'idée de venir se produire au Royaume-Uni.

Cette problématique, Françoise Clerc en entend de plus en plus parler. Française résidant à Londres depuis 12 ans, elle est responsable de la musique classique et contemporaine pour les services culturels de l'ambassade de France au Royaume-Uni, pour l'Institut Français et pour le Bureau Export, une organisation qui vise à faire rayonner la musique française à l'étranger. Cette spécialiste du milieu de la musique classique britannique se souvient très bien de la sensation de « gueule de bois » lorsqu'elle a appris les résultats du Brexit, le lendemain matin du vote. Elle résume l'ambiance actuelle des professionnels du secteur avec une expression très british : « wait and see » (« attendons de voir »). « Pour l'instant, ce Brexit est encore très abstrait. Personne ne sait comment cela va se passer. Certains continuent à croire que rien ne se passera au final, comme une sorte de déni ». Pas question du côté de l'ambassade de ralentir ou de stopper des projets de collaboration avec le Royaume-Uni. « Au contraire, de nombreuses institutions, comme le British Council, nous ont immédiatement contacté pour nous assurer de leur volonté de poursuivre les projets, de manière presque plus étroite qu'auparavant d'ailleurs ».

Françoise Clerc ne s'inquiète pas vraiment pour la santé de la musique classique outre-manche. Si elle reconnaît que le Royaume-Uni souffre également d'un vieillissement du public, elle rappelle l'incroyable vitalité des Proms. Huit semaines de musique classique qui attirent un public très varié. Elle loue aussi le travail fourni par de nombreuses formations classiques pour aller chercher le public partout où il se trouve.

Si l'horizon est plus que flou ces jours-ci au Royaume-Uni, jamais le milieu de la musique classique et celui de la culture en général n'aura manifesté autant de volonté de faire partie de l'idéal européen. Comme un symbole, pendant la retransmission de la Last Night of the Proms projetée sur écran géant dans Hyde Park, un spectateur du Royal Albert Hall a réussi à entièrement recouvrir le champ de la caméra avec un drapeau européen. Resté à peine deux secondes à l'image, ce drapeau aura réussi à déclencher une clameur plus que bienveillante de la part des dizaines de milliers de spectateurs présents. Rule Britannia... and Europe !

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