Enseigner la musique pendant le confinement : plus que jamais une nécessité

Quelle place pour l'enseignement musical dans la Continuité pédagogique voulue par le ministre de l'Education nationale pendant le confinement ? Primordiale, répond Anne-Claire Scébalt, professeure et présidente de l’Association des professeurs d'éducation musicale.

Enseigner la musique pendant le confinement : plus que jamais une nécessité
Enseigner la musique pendant le confinement, © Getty / Sisoje

Au contexte inédit, mesures inédites. Vendredi dernier le ministre de l'Education nationale Jean-Michel Blanquer a annoncé que, suite à l'épidémie du Coronavirus, les épreuves de Baccalauréat seraient remplacées par le contrôle continu, à l'exception de l'oral du français. Or, pour l'option musique, l'évaluation en contrôle continu ne devait rentrer en vigueur qu'en 2021, l'année de l'application de la réforme qui passe toutes les options en contrôle continu, provoquant de vives réactions des professionnels de l'enseignement artistique. 

Cependant, la crise du Coronavirus a accéléré les choses. Le Bac Musique sera évalué en contrôle continu, c'est à dire à partir des notes obtenues au cours de l'année, dès juin prochain. Quelles sont les conséquences de cette mesure pour les élèves ? Et comment, d'ailleurs, continuer avec l'enseignement de la musique, matière optionnelle et par définition orientée vers la pratique et le collectif, dans ce contexte de confinement ? Réponses avec Anne-Claire Scébalt, professeure d'éducation musicale et présidente de l'Association des professeurs d'éducation musicale (APEMu).

France Musique : Le ministre de l'Education nationale a décidé de remplacer toutes les épreuves du Baccalauréat par le contrôle continu, sauf l'oral en français. Qu'est-ce que cela implique pour les élèves qui passent l'option musique cette année ?

Anne-Claire Scébalt : Cela veut dire qu'ils seront évalués sur leur travail au cours de l'année, mesure qui a été annoncée par la réforme, mais qui ne devait concerner les options artistiques qu'à partir de 2021. C'est la moins pire des solutions vu le contexte, mais en même temps une grande déception, parce qu'il faut savoir que les élèves qui préparent le Bac Musique, préparent certes l'épreuve orale théorique devant un jury, mais ils préparent surtout un projet musical. Le Bac est pour eux une belle occasion de se produire en public, et pour cela ils montent des programmes, jouent ou chantent avec d'autres camarades, se préparent pendant des mois. La principale motivation dans leur démarche leur est malheureusement enlevée, et ils n'y ont pas été préparés, comme le seront les élèves qui passeront le Bac dans sa nouvelle mouture en 2021.

C'est d'ailleurs ce qui arrivera à tous les projets si nombreux de pratique musicale qui sont montés tous les ans dans les collèges et les lycées, par les chorales, les classes ou les groupes d'élèves. Les restitutions et les spectacles de fin d'année qui ne se font en général jamais avant juin et qui ont impliqué des équipes entières et des mois de préparation, sont au mieux reportés, au pire annulés.

France Musique : Avec le confinement, tout s'est enchaîné si vite, avec la mise en place des dispositifs à distance pour continuer à faire classe. Or, au bout de trois semaines, on se rend compte que, même pour les fondamentaux, la continuité pédagogique est un vrai casse-tête. Les parents dépassés, les professeurs débordés, les clivages sociaux plus accentués que jamais...L'enseignement musical n'est peut-être pas prioritaire dans cette nouvelle organisation ?

Anne-Claire Scébalt : Au contraire. Les élèves n'ont jamais autant fait et écouté de musique. Regardez l'Internet et les réseaux sociaux : qu'est-ce qui est le plus partagé ? La musique ! Evidemment, nous ne pouvons pas continuer à enseigner comme on le faisait il y a à peine quelques semaines. D'ailleurs, nous avons très vite réagi à l'appel du ministre et avons mis en place des plateformes pour proposer la classe virtuelle et échanger des outils pédagogiques entre collègues. Mes collègues d'ailleurs, membres de l'APEMu, rivalisent d'idées et de propositions, les unes plus créatives que les autres. Mais il nous faut redéfinir l'objectif de notre renseignement :  nous ne sommes plus dans les acquis et les compétences, la musique est là pour faire du lien.

Ce que nous vivons, c'est inédit. Notre région [Le Grand Est, ndlr] est extrêmement touchée par le Covid-19. Ici à Epinal, j'entends tous les jours au-dessus de ma tête les hélicoptères qui transfèrent les patients des hôpitaux surchargés à 300% de leur capacité. 

Les gens sont scotchés devant les informations. Nous passons notre temps à prendre des nouvelles des collègues et des proches, l'un a perdu un père, un autre un oncle, la situation est très critique. Alors la musique, notamment à l'adolescence, devient une nécessité. Je n'ai jamais été aussi contente d'enseigner la musique : elle est un vecteur de la parole, du vécu, des émotions, elle est réconfortante, même salvatrice. Vous vous imaginez les adolescents enfermés chez eux, alors qu'à cet âge, la socialisation est si importante ? Nous sommes dans la survie, et continuer à faire de la musique, ou d'en écouter, permet d'apporter de l'humain.

France Musique : Mais le côté « pratique musicale » et la dimension collective est forcément difficile à maintenir pendant le confinement...

Anne-Claire Scébalt : Pas du tout ! Il suffit de faire de la musique autrement. En ce moment, avec les élèves, on essaye justement de monter des groupes en ligne...ce n'est pas évident, nous ne sommes pas l'Orchestre national de Radio France, mais c'est passionnant, et les élèves sont motivés, ils travaillent au casque, on bricole. On peut faire plein de choses. En plus, ce contexte est propice aux retrouvailles en famille : pourquoi ne pas se rappeler des chansons qu'on a écoutées dans notre jeunesse, les partager avec nos enfants ? Jouer aux chaises musicales, faire des blind test à partir de sa discothèque ? Se lancer des défis musicaux, comme a fait un collège de Puteaux, qui propose 30 chansons pour 30 jours, chaque chanson avec une thématique.  Comme par exemple, une chanson qu'on destinerait à notre pire ennemi, ou une chanson qui donne envie de danser... et comme ça pendant 30 jours.  On peut aussi composer, jouer à reconnaître des instruments... C'est le moment ou jamais de s'autoriser à tout imaginer.