Avec la création de la Dixième symphonie de Beethoven, le rêve de Pierre Henry devient réalité

Créée en 1979 sur bandes magnétiques à partir d'extraits audio des 9 symphonies de Beethoven, la Dixième symphonie de Pierre Henry n'avait jamais été jouée par un orchestre, comme en rêvait le pionnier de la musique concrète. Ce sera chose faite samedi 23 novembre à la Philharmonie de Paris.

Avec la création de la Dixième symphonie de Beethoven, le rêve de Pierre Henry devient réalité
Pierre Henry lors d'un concert pendant le festival d'Avignon en 2007, © AFP / Boris Horvat

Oui, vous avez bien lu le titre. Il s'agit bien de la Dixième symphonie de Beethoven qui sera créée ce samedi 23 novembre à la Philharmonie de Paris, et bientôt retransmise sur France Musique. Mais c'est le compositeur Pierre Henry (1927 - 2017) qui l'a écrite, ou plutôt assemblée. L'oeuvre a été créée en 1979 à Bonn, ville natale de Beethoven. A l'époque, il s'agissait d'un collage sur bandes d'une multitude d'extraits audio provenant des neuf symphonies du compositeur allemand. 

Un simple accord provenant de la Sixième symphonie, un bout de thème de la Cinquième empilé avec des des traits de violons de la Deuxième ou encore des extraits de la Neuvième diffusés à l'envers, etc. Au total, près de deux heures de musique qui constituent l'hommage de Pierre Henry à Beethoven, qui le considérait comme son véritable professeur de composition. Pierre Henry aura remanié plusieurs fois son oeuvre pour en tirer différentes versions, mais son rêve était de la faire jouer par un orchestre, sur scène. 40 ans après sa création, la Philharmonie de Paris relève le défi. 

C'est au chef d'orchestre Pascal Rophé que l'institution a fait appel pour relever le défi. L'actuel directeur musical de l'Orchestre des Pays de la Loire, en lien avec Isabelle Warnier, veuve et collaboratrice de Pierre Henry, et la maison d'édition Ona, s'est lancé dans la tâche colossale de rendre possible, instrumentalement parlant, l'exécution de la Dixième symphonie. « C'est une sorte de remix des neuf symphonies de Beethoven. Et plus que cela, c'est aussi la création d'un nouvel objet. Comme ce qu'a pu faire Picasso en son temps, en collant des morceaux de papier peint, pour construire quelque chose de nouveau » explique Pascal Rophé. 

Afin de rendre cette Dixième symphonie techniquement jouable par les musiciens, Pascal Rophé a décidé de scinder l’orchestre en trois groupes, disposés autour du public. Et chaque groupe a son propre chef d’orchestre, avec Bruno Mantovani et Marzena Diakun. Cet orchestre est composé du Philharmonique de Radio France et de l’orchestre du Conservatoire de Paris, accompagnés par le chœur de Radio France et le jeune chœur de Paris. 

Pour rester synchronisés, les trois chefs sont assistés d'un timecode, une horloge qui permet de donner des points de repère dans la partition. Car la grande difficulté est de respecter les tempos choisis par Pierre Henry, à partir des enregistrements des symphonies qu'il avait choisi à l'époque. « On passe d'un extrait d'une symphonie qui dure 15 secondes, collé dos à dos avec un extrait d'un autre mouvement et qui s'enchaîne avec le thème d'une autre symphonie, etc. Dans le domaine des réflexes des musiciens, c'est certainement ce qu'il y a de plus compliqué. Il faut balayer l'inflexion naturelle que nous avons lorsque nous jouons les symphonies originales. C'est inscrit en nous, on sait que tel développement va nous amener à tel endroit alors que là, Pierre Henry nous emmène vers une autre tonalité, avec un autre tempo. C'est assez compliqué, c'est un challenge mais c'est un travail tout à fait excitant » poursuit Pascal Rophé. 

Autre difficulté, les trois orchestres jouent parfois en même temps, avec des tempos différents. Mais la plus grande prouesse a sans doute été le travail mené en amont des répétitions : la transcription de la partition. Pierre Henry n'avait pas écrit une véritable partition mais plutôt une sorte de conducteur renvoyant vers les références des enregistrements audio sélectionnés pour chaque extrait. C'est la Maison Ona, jeune maison d'édition créée en 2003, qui s'est chargée de la tâche colossale. 

« Pour chaque extrait, nous avons dû retrouver la version des symphonies qu'il avait utilisé, explique Misael Gauchat, co-directrice de la maison d'édition. Heureusement, Pierre Henry était très organisé et nous avons pu retrouver la trace de tous les extraits dans une multitude de classeurs. Nous avons dû conclure la notation à l'oreille parce qu'il manquait des informations ou alors parce qu'il y avait des petites erreurs. Finalement, notre référence était la version audio de la Dixième symphonie de 1979 ». 

Pour les aider dans ce travail, qui leur a pris un an pour aboutir à une partition de plus de 700 pages, les éditeurs ont pu compter sur l'aide précieuse d'Isabelle Warnier, directrice artistique de Son/Ré, la structure qui poursuit la mise en valeur de l'oeuvre de Pierre Henry. Ils ont également bénéficié du soutien de la Bibliothèque nationale de France, qui s'est récemment vu confier l'intégralité des archives sonores du compositeur.