La difficile reconversion des chanteurs lyriques

Alors que recule l'âge de départ à la retraite, selon le souhait du gouvernement, se pose la question de la reconversion des chanteurs lyriques en dernière partie de carrière. Que faire lorsque la voix commence à décliner et que les offres d'emploi se raréfient ?

La difficile reconversion des chanteurs lyriques
Image d'illustration, © Getty / suteishi

A l’instar des danseurs qui, passé la quarantaine, ne peuvent plus danser comme avant, les chanteurs sont concernés par le problème naturel du vieillissement du corps, et donc de la voix. Passé un certain âge, les musiciens intermittents évoluant dans le monde lyrique et vocal peuvent connaître un ralentissement dans leur carrière. Les ensembles ou les maisons d'opéra qui les employaient préfèrent généralement se tourner vers des voix plus jeunes, par souci de préservation de la qualité du son. De moins en moins d'engagements pour des concerts, synonyme parfois de fin de la carrière pour les chanteurs. 

Comment anticiper cela ? Surtout, comment éviter que ces musiciens ne sombrent dans la précarité, faute de reconversion professionnelle ? Certains ont préféré quitter la scène avant que cela ne se produise. C'est le cas de Sébastien Lagrave. Ténor, il connut une belle carrière lyrique de ses 28 à 40 ans, en collaborant notamment avec le metteur en scène Olivier Py : « C'est un métier qui repose sur la narcissisation. Pour monter sur scène, il faut avoir une dose de vanité incroyable. Cela peut donc être très compliqué d'être lucide sur ce qu'on est, sur le niveau que l'on a. J'avais conscience de mon niveau et je connaissais mes limites. Il y avait donc un certain nombre d’œuvres que je ne pouvais pas chanter malgré mon intérêt. J'ai donc compris que dans ce marché très segmenté et très concurrentiel de l'art lyrique, j'avais des limites dans la construction technique de ma voix » se souvient le chanteur, devenu directeur du festival Africolor en 2011.

Cette première prise de conscience a marqué le début d'une réflexion profonde chez le ténor, qui s'est poursuivie par la volonté de quitter la scène. « J'ai également compris à cette époque qu'il y un jeunisme très clair dans le métier. On vous écoute une fois en audition, mais pas deux. Vous avez beau travailler d'arrache-pied pendant trois ans pour améliorer votre voix, rien n'y fait. Ce qui fait qu'à partir de 35 ans, les directeurs d'opéra se disent "celui-là on le connaît déjà, on ne vas pas le réécouter en audition" » poursuit l'ancien ténor

A l'âge de 40 ans, Sébastien Lagrave décide d'anticiper une situation professionnelle qui pourrait lui échapper. Et principalement à cause d'un sujet assez tabou dans le milieu lyrique : l'ennui. « La répétition du métier, toujours les mêmes hôtels, les mêmes tournées, etc. Ce que j'appelle une vie en plastique, où on est pris en charge de A à Z, ce qui fait qu'on ne vit pas, d'une certaine façon. Et j'ai commencé à m'ennuyer dans l'absence de sens de ma pratique musicale. On en parle peu mais c'est un vrai sujet dans le milieu. A l'époque, je me souviens avoir discuté avec des chanteurs autrement plus aguerris que moi, avec un niveau international, et qui m'avouaient que s'ils continuaient à chanter, c'était pour se payer une Ferrari » explique-t-il. 

Après la grève des intermittents en 2003, Sébastien Lagrave a constaté un grand décalage entre une partie du public, très hostile au mouvement, et ce qui l'animait, lui, ce qu'il voulait transmettre par son art vocal. Il prend alors la décision d'entamer une reconversion professionnelle. Il suit une formation des métiers de la culture et songe à continuer à travailler dans le milieu lyrique, mais du côté production et administration. Plusieurs opportunités imprévues font en sorte qu'il se verra proposer de reprendre la direction d'un festival dédié aux musiques du continent africain. « Ça a vraiment été pour moi une seconde vie, une sorte de renaissance. Je ne chante plus du tout et ça ne me manque absolument pas » confie-t-il avec un sourire. 

Isolement et illusions

Malheureusement, les exemples de reconversion réussie comme celle de Sébastien Lagrave, ne sont pas si courants. Nombre de chanteurs réalisent trop tard que leur carrière est derrière eux. C'est ce qui a frappé Laetitia Auphan qui a travaillé près de 12 ans pour le chœur Accentus et qui s'est rendu compte que les chanteurs intermittents étaient souvent très seuls et mal épaulés pour ces questions de reconversion. 

Elle a souhaité prendre à bras le corps cette problématique en suivant un master en ressources humaines, s'attaquant à un mémoire sur la sécurisation des parcours professionnels des chanteurs lyriques en France. Elle a ensuite effectué une mission pour Audiens, groupe de protection sociale des métiers de la culture, sur l’accompagnement des chanteurs lyriques. « Souvent, ils ne sont pas formés, ils n'ont pas continué à développer d'autres compétences pendant leur parcours. Les chanteurs ont tendance à considérer la formation continue comme une remise en cause de leur talent. Ils ont tellement étudié en début de parcours qu'ils n'estiment pas devoir continuer à le faire » analyse Laetitia Auphan. 

Selon elle, le métier est surtout victime des illusions qu'on se fait en début de parcours. Les chanteurs vont avoir tendance à se projeter dans une carrière très longue et n'imaginent pas du tout devoir développer une autre compétence. « Il faut une prise de conscience de la profession sur ce sujet, parce que les carrières sont inégales. Chez les danseurs, c'est très net : la carrière est courte et on sait qu'à l'âge de 40 ans, il y aura une reconversion nécessaire et ils ont des conseillers dédiés pour les aider. Chez les chanteurs, il n'y a aucune structuration de la filière » poursuit Laetitia Auphan, aujourd'hui administratrice de la compagnie d'opéra l'Arcal. 

Elle ne compte plus les situations de grande précarité qu'elle a pu rencontrer chez les chanteurs, à partir de la quarantaine. « C'est un sujet très tabou et c'est très souvent vécu dans la honte ou dans la gêne d'avoir moins de travail. J'ai rencontré des personnes qui avaient des difficultés vocales liées à des problèmes de santé, mais qui n'en parlaient pas. Ils passent des mois tout seuls, sans en parler, ni à leurs employeurs, ni à leurs collègues. C'est un milieu tellement concurrentiel que les chanteurs ne veulent pas prendre le moindre risque de ne plus se faire embaucher » explique Laetitia Auphan. 

Pour elle, le manque de structuration de la filière et l'absence de données statistiques sont pénalisants. On ignore le nombre de chanteurs lyriques professionnels en France, et donc leur âge moyen. Sans ces chiffres, impossible de créer une synergie pour trouver des solutions. « Il faut vraiment que la filière se structure. Il y a un certain nombre de chanteurs qui sont prostrés chez eux, dans des situations de surendettement, qui ont emprunté de l'argent pour se produire eux-mêmes sur scène. Ils n'ont aucun interlocuteur. Et pourtant ce sont des chanteurs que l'on peut voir chanter sur les plus belles scènes d'opéra de France, en costume, etc. Personne ne peut se douter de la précarité dans laquelle ils se trouvent » regrette-t-elle. 

Laetitia Auphan conseille aux chanteurs de mieux se préparer aux aspects concrets de leur métier, et pointe du doigt par la même occasion, l'absence totale d'enseignements de ce type au conservatoire. « Beaucoup de chanteurs ne connaissent même pas leur convention collective. Il faudrait qu'il puisse être formés sur les aspects administratifs, travailler leur communication, leur réseau » préconise-t-elle. « Et surtout, il faudrait faire attention à ne pas donner trop d'illusions aux élèves, il y a une responsabilité des professeurs de chant et des écoles » conclut-elle.

Inégalités hommes - femmes 

Toute la difficulté est de savoir anticiper ces changements de carrière. Il est en effet beaucoup plus difficile d'envisager une reconversion à 55 ans, plutôt qu'à 40. C'est ce qu'a compris Kristina Varhenkamp, chanteuse allemande installée en France depuis 18 ans. A 46 ans, cette soprano qui collabore régulièrement avec le chœur Accentus ainsi que dans Les Métaboles, a entrepris une formation de cheffe de chœur au conservatoire de Gennevilliers. « A 40 ans, je me suis demandée ce que je pourrais faire si jamais ma carrière de chanteuse venait à décliner. Je savais simplement que je ne voulais pas quitter le milieu musical, alors la direction de chœur s'est rapidement imposée à moi » explique-t-elle

Avec ses collègues chanteuses du même âge, elle reconnaît que c'est un sujet de conversation récurrent. Notamment face à l'arrivée de nombreuses jeunes chanteuses qui sortent du conservatoire.  « Nous savons toutes qu'à partir de 50 ans, ça devient difficile. Et ce sont surtout les femmes qui sont concernées. Dans les ensembles, les hommes peuvent chanter plus longtemps. Pour les femmes, que ce soit justifié ou non - et ce n'est souvent pas justifié - c'est compliqué. Les employeurs ont peur que ça sonne moins bien. Il y aussi une question d'image, de physique. Il y a un moment où les ensembles ne veulent plus engager des chanteuses à partir d'un certain âge » regrette Kristina Vahrenkamp

De nombreux ensembles fonctionnent avec le système des auditions. Un système qui peut être brutal pour certains chanteurs qui ont collaboré parfois pendant 20 ans avec la même structure. « Dans le chœur Accentus, on nous fait savoir qu'après 55 ans, c'est compliqué d'être engagé. Ils nous font passer des auditions mais il y a toutes ces jeunes et belles voix qui arrivent derrière, et c'est normal, il faut aussi renouveler. Le problème c'est qu'à 50 ou 55 ans, on n'a pas envie d'arrêter. Et avec la réforme de la retraite qui va reculer l'âge de départ, on ne sait même pas à quoi s'attendre » s'inquiète la soprano. 

Grâce à sa formation, Kristina Vahrenkamp espère pouvoir continuer à chanter le plus longtemps possible, tout en dirigeant des chœurs d'enfants ou d'amateurs en parallèle. Cette double activité rend néanmoins l'organisation de son emploi du temps compliquée. La chanteuse ayant conscience que plus elle s'engagera dans la direction de chœur, moins elle aura de créneaux pour des concerts. Cercle vicieux. La soprano a essayé de faire financer sa reconversion par l'Afdas, un fonds dédié à la formation professionnelle des intermittents, sans succès. L'organisme estime que son cursus au conservatoire n'est pas en formation continue, ce qui n'entre pas dans les critères d'attribution. 

C'est l'un des autres problèmes qui concerne le secteur, les organismes de soutien ne connaissent généralement pas bien la réalité du milieu. De nombreux musiciens attendent parfois de perdre leur statut d'intermittent pour se tourner vers eux, mais il est généralement trop tard puisqu'il faut encore avoir le statut pour faire financer sa formation.