La baisse des contrats aidés mine le secteur de la musique vivante

La baisse des contrats aidés annoncée cet été par le gouvernement se heurte à une mobilisation importante. Le secteur culturel est l'un des plus concernés, et certaines structures pourraient être contraintes de mettre la clé sous la porte. Exemple : Le Triton, salle de concerts située Aux Lilas.

La baisse des contrats aidés mine le secteur de la musique vivante
Jean-Pierre Vivante, directeur du Triton situé Aux Lilas, © Radio France / Victor Tribot Laspière

Les emplois aidés sont dans le collimateur du gouvernement. Accusés d’être inefficaces pour lutter contre le chômage et la précarité, le Premier ministre Edouard Philippe a décidé de mettre ce dispositif à la diète dès 2018. L’année prochaine, 200 000 contrats aidés seront garantis, contre 320 000 pour 2017 et ils seront uniquement déployés dans le secteur non marchand, c’est-à-dire pour les associations et les services, avec un taux de prise en charge par l'Etat de 50%. La priorité est donnée aux jeunes en insertion et aux chômeurs de longue durée embauchés dans les secteurs de l'urgence sanitaire et sociale ainsi que l'accompagnement des enfants handicapés en milieu scolaire. Une décision qui a fait l’effet d’une douche froide, particulièrement dans le secteur culturel, grand oublié de cette mesure. S’il est compliqué de connaître le nombre exact d’emplois concernés, cette baisse va fragiliser un secteur qui n’avait pas besoin de plus d’incertitudes.

Dans un communiqué, plusieurs instances du secteur musical ont fait savoir leur inquiétude. Signé par l’Association française des orchestres, la Fevis, l’Association Jazz Croisé, Grands Formats, France Festivals et Futurs Composés, le texte rappelle que les emplois aidés sont « souvent l’unique façon de créer un emploi pour les petites associations » et la « condition pour faire vivre et développer leurs projets artistiques ». Les signataires soulignent également le rôle important que les emplois aidés tiennent pour « l’insertion professionnelle ou [un] retour à l’emploi efficace ».

Pour étayer leur propos, les organisations ont réalisé une enquête auprès de leurs adhérents. Il en ressort que les emplois aidés sont majoritairement utilisés par les structures les plus fragiles, notamment les ensembles de musiques anciennes de musiques contemporaines et de jazz et musiques improvisées. On y constate également que 61% des contrats aidés ont été transformés en CDI lorsque l’aide attribuée arrivait à échéance.

C’est ce qui est arrivé au Triton, salle de concert jazz, musiques improvisées et musiques actuelles située Aux Lilas (Seine-Saint-Denis). Sur une équipe de 35 personnes, 12 ont été embauchées en CDI après avoir été en contrat aidé. La salle employait donc 24 personnes grâce à ce dispositif. Jean-Pierre Vivante, le directeur du Triton, estime que cette suppression des aides va coûter 130 000 euros en 2018, c’est-à-dire la « mort annoncée de la structure ». Le préfet de Paris et d’Ile-de-France ainsi que la ministre de la Culture ont été prévenus de la situation, sans qu’aucune réponse ne soit apportée jusqu’à présent.

Jean-Pierre Vivante n’a pourtant rien contre cette mesure. « Cela fait 17 ans que je pense et que je dis qu’il faut arrêter les contrats aidés. Ca ne devrait pas être au ministère du travail de s’occuper de cela mais plutôt au ministère de la Culture. Ce que je regrette, c’est le manque de préparation, c’est la brutalité de cette mesure. Il n’y a eu aucune concertation et aucun plan de transition » déclare le directeur du Triton. Pour l’instant, les employés concernés se sont vus proposer un CDD jusqu’à la fin de l’année. « L’objectif, c’est de ne mettre personne dehors mais on ne pourra pas continuer longtemps avant déposer le bilan » analyse Jean-Pierre Vivante.

Le directeur aurait souhaité que le ministère du Travail ou de la Culture proposent des plans à l’embauche personnalisés pour chaque salarié. « On a joué le jeu depuis le début en accentuant notre collaboration avec Pôle Emploi. Les règles changeaient sans cesse, on s’adaptait à chaque fois et du jour au lendemain, tout s’arrête. Un contrat aidé coût 500 euros par mois à l’Etat, un chômeur en coûte 850. J’ignore comment l’Etat compte faire des économies avec les nombreuses personnes qui vont se retrouver au chômage ». Le directeur du Triton estime que le processus était « indigne dès le départ puisque l’Etat finance les structures à condition qu’ils embauchent ». C’est notamment le cas des Drac qui conditionnent les aides aux artistes à l'embauche d'une personne. « Il faut que le ministère de la Culture s’empare du problème et qu’il augmente les dotations des organismes culturels afin d’assurer cette baisse des emplois aidés » assure Jean-Pierre Vivante.

Cas atypique depuis sa création, le Triton est tout d’abord né d’une initiative privée. Raison pour laquelle la mairie ne subventionne que très faiblement cette salle labellisée Smac (Scène de musiques actuelles). Seulement 82 000 euros par an, alors que les Smac reçoivent en moyenne 450 000 euros de la part des villes où elles se trouvent. « Dès le départ, nous avons dû trouver des moyens pour embaucher et remplir notre mission de service public, celle de défendre les artistes de musiques qu’on entend rarement ailleurs. Nous avons toujours été engagés dans l’insertion professionnelle en donnant leurs chances à des personnes aux situations difficiles, très éloignées du monde du travail. Nous avons des salariés qui dorment encore dans les logements Emmaüs. Nous n’avons pas touché les subventions que nous aurions dû recevoir avec un tel projet » regrette Jean-Pierre Vivante.

Du côté des salariés, c’est l’inquiétude la plus totale. Fabien Boucheron fait partie des derniers arrivés. A 44 ans, cet ancien responsable process et financier chez Bouygues Telecom a décidé d’opérer une reconversion professionnelle et a été embauché en tant que chargé de production au Triton. A la fin du mois de juillet dernier, il a signé son contrat qui devait être validé en contrat aidé. Problème, Pôle Emploi ne s’en est pas occupé à temps et la validation s’est faite après l’entrée en vigueur de la baisse des contrats aidés. « J’aurai dû être embauché pour une année renouvelable. Ce contrat aidé me donnait la possibilité de me former à ce nouveau métier. Mais depuis l’annonce, je vis dans l’incertitude la plus totale ». Comme les autres contrats aidés de l’équipe, Fabien a été embauché en CDD jusqu’à la fin du mois de décembre. Il n’y a pour l’instant aucune visibilité au delà. Payé au smic, l’Etat devait financer 70% de son salaire.