L'Opéra national de Grèce, un nouveau souffle pour compter sur la scène lyrique internationale

Avec sa nouvelle salle conçue par l'architecte Renzo Piano, l'Opéra national de Grèce veut monter en puissance. En partie financée par une fondation privée, la structure a réussi à attirer des grands noms de l'opéra pour intégrer le circuit lyrique international.

L'Opéra national de Grèce, un nouveau souffle pour compter sur la scène lyrique internationale
Athènes. Le toit du Centre culturel de la fondation Stavros Niarchos qui abrite l'Opéra national de Grèce, ainsi que la Bibliothèque nationale, © AFP / Franck Guiziou

Si la Grèce a donné naissance à Maria Callas, la plus grande star de l’opéra de tous les temps, le pays fait peu parler de lui sur la scène lyrique internationale ces dernières années. Ce qui devrait changer avec la modernisation de l’Opéra national de Grèce. Jeune et unique compagnie du pays qui fêtera ses 80 ans cette année, elle a récemment reçu le plus beau des cadeaux : une toute nouvelle salle ultra moderne conçue par l’architecte italien Renzo Piano. 

L'opéra se trouve dans le Centre culturel de la Fondation Stavros Niarchos, gigantesque temple situé en front de mer à Kallithéa, dans la banlieue sud d'Athènes, qui héberge également la bibliothèque nationale de Grèce. Le complexe est situé au cœur d'un parc de 17 hectares où près de 1 500 oliviers ont été plantés. Officiellement ouvert en 2017, les Athéniens se sont rapidement appropriés ce lieu pour se promener en famille et admirer la vue sur la baie de Saronique, ou sur la ville et l'acropole.

« C'est un grand cadeau pour nous. C'est la première fois que la Grèce a un outil qui va lui permettre de mettre en oeuvre tout ce qu'il est possible d'imaginer dans l'art lyrique » explique Giorgos Koumendakis, directeur artistique de l’Opéra national de Grèce. Nommé à la tête de l'institution en 2017, année de l'ouverture, il doit maintenant passer à la deuxième phase de développement de l'opéra, celle de son internationalisation. « Nous avons développé de nombreuses collaborations avec d'autres opéras, comme des co-productions, ce qui va nous permettre d'exporter les œuvres que nous montons ici » poursuit Koumendakis.

Auparavant, l’Opéra national de Grèce occupait une petite salle du centre d’Athènes, le théâtre Olympia, petite salle mal adaptée aux œuvres lyriques. Le nouvel opéra de Renzo Piano a deux salles, la plus grande de 1 400 places, conçue sur le modèle des théâtres à l’italienne, et une plus petite et modulable permettant de programmer des œuvres plus expérimentales. 

Un financement privé, mais une gestion publique

Entièrement financée par des fonds privés de la fondation Stavros Niarchos - du nom d’un armateur milliardaire, rival d’Onassis - la construction a coûté 3 milliards d’euros au total, dont 600 millions pour l’opéra. Le lancement du projet a eu lieu en 2007, juste avant la crise de la dette. Le parlement grec est même allé jusqu'à voter une loi pour s'assurer du maintien du projet en 2009. 

Mais la gestion de l’opéra a ensuite été confiée à l’Etat grec. Celui-ci, via son ministère de la Culture, finance le fonctionnement à hauteur de 12,5 millions d’euros par an. A titre de comparaison, l’Opéra de Paris reçoit 100 millions d’euros par an de l’Etat. Un budget complété par une enveloppe de la fondation Stavros Niarchos, 20 millions d’euros étalés pendant 4 ans pour aider l’opéra à s’internationaliser. 

Le public grec semble avoir tout de suite répondu présent. Selon Giorgos Koumendakis, si l’opéra n’est pas très ancré dans les pratiques culturelles de ses concitoyens, le public grec se montre très ouvert. « Nous avons un public très vivant, assez jeune, qui vient du théâtre ou de la musique populaire. Depuis l'ouverture, toutes nos représentations ont affiché sold out » affirme le directeur. 

« En Grèce, nous n’avons pas le poids de l’histoire de l’opéra, comme en France ou en Italie . Nous sommes un pays lyrique très jeune et cela nous rend beaucoup plus libres, nous pouvons expérimenter » explique le directeur de l’Opéra national de Grèce. Giorgos Koumendakis estime que la crise grecque est presque terminée. « Cela nous a donné l’opportunité de faire évoluer les mentalités, de nous tourner davantage vers l’Europe, vers la culture. Par contre, il faut être prudent parce qu'une nouvelle crise de ce type signifierait une destruction totale… ».

Grâce au soutien de la fondation Stavros Niarchos, l'opéra peut proposer une programmation plus audacieuse. La maison lyrique grecque a tissé des liens avec plusieurs institutions : l’Opéra Comique à Paris, le Royal Opera House à Londres, La Monnaie de Bruxelles, l’Opéra royal du Danemark, de Göteborg en Suède, d’Helsinki en Finlande, mais aussi avec des festivals d’art lyrique comme celui d’Aix-en-Provence, de Pesaro en Italie ou de Baden-Baden en Allemagne. 

Grâce à ces partenariats, l’Opéra national de Grèce a intégré un circuit lui permettant de co-produire des œuvres plus ambitieuses avec des grands noms de la mise en scène. Le premier acte fort est en ce moment-même à l’affiche. Pour la première fois en Grèce est présenté Wozzeck d’Alban Berg, opéra majeur du XXe siècle mis en scène par Olivier Py. Le directeur du festival d'Avignon monte lui aussi pour la première fois cet opéra. 

« Je suis venu travailler au théâtre national grec en plein cœur de la crise. J'ai assisté à quelque chose d'une violence incroyable. Et c'est à cette époque que j'ai découvert qu'on était en train de construire ce bâtiment absolument prodigieux. Quand on m'a proposé de venir mettre en scène Wozzeck, j'ai évidemment tout de suite accepté » explique Olivier Py.

Le metteur en scène avoue avoir été surpris de la rapidité avec laquelle la Grèce s'est redressée, « malgré des inégalités certainement ». Sa vision de l'oeuvre et surtout la conception des décors, sorte de blocs d'escaliers modulables labyrinthiques qui se transforment sans cesse imaginés par le scénographe Pierre-André Weitz, ont quelque peu éprouvé les équipes techniques, pas encore tout à fait rodées à leur nouvel outil de travail moderne. « Nous nous sommes posés la question de simplifier notre geste, et puis finalement, non. Nous avons fait ce spectacle exactement comme on l'aurait fait ailleurs, à Salzbourg ou Vienne, par exemple » poursuit Olivier Py, qui tient à souligner l'émulation culturelle en Grèce. 

« Il y a une émergence de grands talents sur les plateaux, c'est incroyable. Cela me fait penser à ce qui s'est passé dans les Flandres, il y a 20 ans. Ce qui est paradoxal, parce qu'ici au niveau financier, c'est la galère » conclut-il.

La grande salle de l'Opéra national de Grèce à Athènes conçue par Renzo Piano, lors de son inauguration en 2017
La grande salle de l'Opéra national de Grèce à Athènes conçue par Renzo Piano, lors de son inauguration en 2017, © AFP / Menelaos Myrillas / SOOC

Un pays victime de la centralisation

Vassilis Christopoulos dirige l'orchestre, le chœur et la maîtrise de l'Opéra national de Grèce pour cette production de Wozzeck. Dans ce pays à la très riche culture et histoire, l’opéra n’est pas très répandu. Il n’y a guère qu’à Athènes qu’on peut en écouter. « Le problème principal de la Grèce, c'est la centralisation. Tout est concentré à Athènes et les autres villes en souffrent. Il est très dommage qu'il n'y ait qu'un seul opéra en Grèce, il faudrait créer d'autres institutions. L'autre problème, c'est le système éducatif. Nous n'avons pas de formation d'excellence, comme le conservatoire national supérieur en France. Tous les musiciens de talents sont obligés d'aller se former à l'étranger, et souvent ils y restent parce qu'il n'y a pas assez de travail pour tout le monde ici » regrette Vassilis Christopoulos qui lui-même vit à Francfort en Allemagne. 

Mais le chef d'orchestre insiste sur la formidable opportunité que représente cette nouvelle salle. « On est tous conscients de la chance que nous avons avec ce nouvel opéra. Nous avons enfin les moyens de jouer des grandes œuvres qui n'avaient jamais pu être montées ici en Grèce » affirme avec fierté le chef. « La grande réussite de ce projet, c'est le centre culturel qui est un lieu ouvert à tout le monde. Les gens viennent avec leurs enfants, pour se promener, pour écouter des concerts gratuits en plein air ». Un lieu ouvert qui devrait permettre à la Grèce de constituer un public de lyricophiles.

La Grèce a une histoire récente avec l’opéra. A Athènes, il faut attendre 1864 et la rétrocession des îles ioniennes, alors sous domination britannique, pour que l’opéra occidental fasse son arrivée. Le style musical se développe rapidement et de nombreuses opérettes grecques voient le jour. Mais l’occupation allemande, la guerre civile puis le marasme économique que connaît le pays vont réduire l’essor de l’opéra. 

« Si vous demandez à un Grec s’il aime aller à l’opéra, il va vous répondre : oui, mais ce que je préfère c’est aller écouter de la tragédie grecque au Théâtre d’Epidaure en été. Parce que pour les grecs, la tragédie, c’est notre opéra », explique Anastasia Georgaki, directrice de la faculté de musicologie à l'université d'Athènes. La volonté de la fondation Stavros Niarchos et de l'Etat de doter le pays et la capitale d’un opéra moderne est donc significative. Mais le projet artistique est un peu confus selon Anastasia Georgaki. 

« Ce nouvel opéra a la chance d’avoir deux salles, une grande pour donner le répertoire italien, allemand, français... et une plus petite pour expérimenter et donner des œuvres appartenant au théâtre musical. Lors de la première saison, il y a eu des œuvres d’Aperghis, etc. Ils ont du mal à remplir la salle donc ils ont abandonné et à la place ils programment de l’opérette. Il y a surtout une absence d’œuvres grecques, de ce qui constitue notre histoire, c'est-à-dire une musique influencée et par l'occident et par l'orient », regrette-t-elle.

Selon Anastasia Georgaki, le grand problème du ministère de la Culture, c’est évidemment l’argent. « Avec ces pierres, ces temples, ces ruines partout dans le pays, il faut énormément d’argent pour les maintenir en l’état et les rendre accessibles aux touristes. Donc il ne reste plus rien pour le spectacle vivant et pour le secteur de la musique classique. Il y a un tout petit budget pour les grandes salles de concert, dont l’opéra, mais c’est vraiment minuscule ». 

Anastasia Gorgiaki plaide pour l’ouverture de nouveaux opéras plus tournées vers le répertoire contemporain, pluridisciplinaire et surtout pluriculturel. Elle regrette également le cynisme qui consiste à mettre beaucoup d’argent pour construire puis financer l’opéra alors « que juste à côté, il y a les pauvres et les réfugiés qui n’ont rien à manger. C’est incompréhensible pour eux. Je pense que justement, l’opéra devrait être un endroit, un moyen politique pour montrer l’indifférence de la société ».

Elle pointe aussi du doigt l’état économique et le marché du travail en Grèce. « Traditionnellement, mes étudiants partent à l’étranger vers l’âge de 23 ans et reviennent au pays vers 33 ans. Et la plupart reviennent avec un doctorat en poche. Nous avons énormément d’étudiants sur-diplômés mais aucun travail à la clé. C’est dramatique ». Elle les encourage à s'installer en province et de tenter de convaincre les élus de créer des festivals de musique classique, ce qui manque cruellement dans le pays. 

C'est d'ailleurs ce qu'espèrent tous les acteurs du milieu culturel en Grèce, que ce nouvel opéra d'Athènes devienne une locomotive pour tirer tout le monde vers le haut. Surtout pour consolider un secteur encore très fragile dans ce pays qui se remet à peine de l'une des plus importantes crises économiques récentes.