L’étrange relation entre Erik Satie et les artistes de son époque

Mis à jour le mardi 17 mai 2016 à 10h45

Erik Satie est un artiste à part entière. Compositeur, pianiste mais aussi dessinateur, poète, passionné de littérature et d’art, il entretiendra toute sa vie des relations complexes, mais créatives, avec les artistes de son temps.

L’étrange relation entre Erik Satie et les artistes de son époque
Portrait d'Eric Satie à l'harmonium peint par Santiago Rusinol

Le 17 mai 1866, Erik Satie naît à Honfleur. Un siècle et demi plus tard, sa musique et ses écrits révèlent une personnalité unique dans le monde de la musique. Un « Monsieur précurseur », comme aimait à l’appeler son ami Claude Debussy. Un avant-gardiste qui inspirait ses contemporains, tant dans la musique que dans les arts.

Ses premières rencontres artistiques remontent à la fin du XIXe siècle. Erik Satie fréquente alors les cabarets dont Le Chat Noir où il croise Verlaine, Mallarmé, Maupassant… Ou la Librairie de l’Art Indépendant où se retrouvent Huysmans, Redon ou Toulouse-Lautrec.

Plutôt indifférent aux groupes de réflexion artistique qui se constituent à cette époque, Erik Satie est souvent sollicité par les artistes et les intellectuels pour porter l’émergence d’une musique nouvelle. Un phénomène qui le poursuivra jusqu’à la fin de sa vie et auquel il restera toujours très distant.

Satie et les artistes : une inspiration à double sens

Plongé au coeur des problématiques artistiques de l’époque, l’oeuvre de Satie devient une source d’inspiration pour les artistes. Le jeune Marcel Proust, alors méconnu, écrit un pastiche de Flaubert intitulé Mondanité et mélomanie de Bouvard et Péruchet. Un texte qui cite Erik Satie (lui aussi encore peu connu) au même titre que les compositeurs populaires comme Gounod, Verdi ou Wagner.

Si l’oeuvre de Satie inspire, le compositeur puise aussi dans les ressources des autres artistes. Pour Sports et divertissements par exemple, il s’associe avec le dessinateur Charles Martin et créé un album en trois dimensions mêlant musique, textes (qu’il écrit) et dessins.

Grâce à cette ouverture d’esprit sur le monde artistique, Erik Satie provoque des rencontres fructueuses. Pendant la guerre, son ami Blaise Cendrars organise un festival, Instant musical Erik Satie, avec des concerts et une exposition des tableaux de Picasso, Kisling et Modigliani. Jean Cocteau se rend à la manifestation et entend Trois morceaux en forme de poire joué par l’interprète favori de Satie, Ricardo Viñes.

►Ecoutez Les Greniers de la mémoire, Erik Satie (1/2) : « L’inconnu d’Arcueil » en témoignages de Jean Cocteau, Francis Poulenc,Blaise Cendras …et des extraits de la correspondance du compositeur incarné par le comédien Laurent Poitrenaux

Cocteaucherchera alors la compagnie de Satieet lui proposera de nombreuses collaborations dont Parade. Un ballet auquel Picasso prend part en créant les décors et les costumes. Un immense scandale... Et la naissance d’une première brouille entre le poète et le compositeur, qui ne sera pas la dernière.

Malgré leurs différents, la relation amicale entre Cocteau et Satie durera sept ans. Une période ponctuée de projets comme la naissance du célèbre Groupe des Six avec Georges Auric, Louis Durey, Arthur Honegger, Darius Milhaud, Francis Poulenc et Germaine Tailleferre. Un groupe dans lequel Erik Satie fait office de mentor, sans qu’il ne l’assume complètement. Il continue à vivre sa vie indifféremment des groupes de réflexion, jusqu’à l’arrivée du dadaïsme.

Satie et le dadaïsme : je t'aime, moi non plus

Après la guerre, l’émergence du mouvement Dada met une fois de plus en lumière les oeuvres de Satie, perçues comme de l’anti-musique, de l’anticonformisme. Tout ce qu’il faut pour alimenter les envies de ces jeunes artistes comme Picabia, Aragon, Tzara, Breton… Et placer Satiede nouveau comme un mentor, malgré lui.

►Ecoutez Les Greniers de la mémoire, Erik Satie (2/2) : Erik Satie en témoignages de Man Ray, Blaise Cendrars,Darius Milhaud, Aldo Ciccolini ouMaurice Ohana...

Il se retrouve à présider des soirées organisées pour apaiser les tensions entre artistes du mouvement Dada. Des soirées qui finissent généralement en bagarre générale, et qu’il préférerait éviter. Si le compositeur participe à sa manière au mouvement, c’est en écrivant pour les revues et en se rapprochant de certains artistes, notamment ceux qui appartiennent au groupe mené par Tristan Tzara. Un choix qui lui vaudra les critiques de Bretonet de ses camarades jusqu’à la fin de sa vie.

Le biographe Romaric Gergorin avance dans son livre Erik Satie une hypothèse qui expliquerait en partie le désintéressement du compositeur à ce courant artistique : « Dada était l’élément dans lequel Satie aurait pu s’épanouir, mais il venait trop tard. Il avait déjà suffisamment donné dans l’avant-garde outrancière dans sa jeunesse. »

Loin des préoccupations dadaïstes, Erik Satie continue de fréquenter les artistes et de s’inspirer des mouvements artistiques comme pour son oeuvre Socrate, pensée à partir d’oeuvres cubiques. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’il s’entoure de Picabia, Picasso, Braque, Brancusi, Derain, Léger, Duchamp… Tant de génies avec lesquels il tisse des liens plus ou moins étroits.

Il continue de créer des oeuvres collaboratives comme La statue retrouvée, en 1923, mis en scène par Cocteauavec les costumes de Picasso. L’une de ses dernières collaborations avec le poète avant leur brouille définitive.

Satie trouve alors en Picabia un nouvel ami. « Une rencontre et non un coup de foudre », précise le pianiste Jean-Pierre Armengaud dans son livre Erik Satie. Les deux artistes créent un ballet, Relâche, et l’unique chef d’oeuvre cinématographique du mouvement Dada : Entr’acte de René Clair, sur un scénario de Picabia et une musique de Satie.

Les dernières relations que Satie entretient avec les artistes seront les plus fortes. Car à la fin de sa vie, le compositeur essuie les critiques et se retrouve très seul, et très pauvre. Braque, Derain, Léger, Picasso, Brancusi restent des soutiens précieux qui veilleront sur lui jusqu’à son dernier souffle, le 1er juillet 1925.

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