L'éducation musicale en Suisse inscrite dans la constitution, et après ?

Mis à jour le mardi 27 septembre 2016 à 16h48

En 2012, 72% de Suisses ont voté pour que l'éducation musicale soit inscrite dans la constitution et devienne un droit fondamental pour chaque enfant. Quatre ans plus tard, quelles sont les répercussions de ce vote sur le paysage de l'éducation musicale en Suisse ?

L'éducation musicale en Suisse inscrite dans la constitution, et après ?
© Lisa Stirling/gettyimages

Les Suisses et la musique, c'est une longue histoire d'amour. Selon l'Office fédéral des statistiques, dans cette confédération de 8 millions d'habitants divisée en 26 cantons, une personne sur quatre possède un instrument de musique et en joue, une sur six chante dans une chorale, et plus de 70% de la population a assisté à un à trois concerts ou spectacles musicaux au cours de l'année 2014. Le Conseil suisse de la musique compte 51 associations membres et 650 000 membres individuels, professionnels de la musique tous secteurs confondus. L' Association des écoles de musique compte 434 écoles membres, 280 000 élèves et 12 000 enseignants.

Et pourtant, il y a quatre ans les citoyens suisses ont décidé de franchir un pas historique : ils ont été plus de 72% à vouloir inscrire l'éducation musicale dans la constitution, afin qu’elle devienne un droit fondamental pour tous les enfants. Un acte sans précédent au monde dans un pays où l'éducation musicale tient déjà une place de choix, à la fois dans la sphère privée et dans l'éducation dès le plus jeune âge.

« Tout le monde était surpris par le pourcentage qui traduisait le soutien massif à l'éducation musicale » se souvient Stephan Schmidt, directeur de la Musik-Akademie et des Hautes Ecoles de Musique à Bâle. « Les politiques ont eu peur des moyens que cette décision drainerait pour qu'une réforme suive les principes énoncés dans l'article 67a de la constitution. Mais pour nous les professionnels, c'était une reconnaissance sans équivoque et à l'échelle nationale du rôle que l'éducation musicale doit avoir dans la construction d'un être humain et d'une société. »

Une reconnaissance du droit à l'éducation musicale pour tous qui a provoqué une vague d'enthousiasme parmi les professionnels. « Peu après, l'état fédéral a organisé à Berne une conférence afin de réunir autour d'une table les professionnels et les politiques et de définir une ligne de conduite. Nous sommes arrivés avec un catalogue énorme de ce qu'on voulait faire. Du coté des politiques, il y a eut beaucoup d'hésitations. Mais aujourd'hui, quatre ans plus tard, nous commençons à mettre en pratique certains des principes et les choses évoluent dans le bon sens ».

►Ecoutez le reportage Pourquoi la Suisse a inscrit la formation musicale dans sa Constitution

Si les réformes sont difficiles à mettre en place, c’est parce que la Suisse est composée de 26 cantons qui défendent bec et ongles leur autonomie totale quant aux affaires touchant à l'éducation ou à la culture. L' Etat n'intervient pas, les cantons et les municipalités se partagent le financement et la politique. En matière d'éducation musicale aussi, bien évidemment, même si les grands principes de la loi fédérale sont partagés par tous, explique Stephan Schmidt. Lorsque l'on cite les grands pôles musicaux avec une vie et une tradition musicale bien ancrées - comme c'est le cas à Genève ou à Bâle - l'offre musicale et sa qualité sont plutôt enviables. Mais cela n'est pas le cas partout.

Harmoniser les politiques cantonales

En 2005 déjà, le rapport du Conseil fédéral sur l'éducation musicale en Suisse précisait que « la Suisse dispose d’un large spectre de possibilités de formation et de formation continue » en matière d'éducation musicale, mais que « l’enseignement de la musique est actuellement dispensé à des niveaux très hétérogènes ».

Si le rapport souligne la nécessité de mieux définir les objectifs et les moyens au niveau fédéral, il constate par la même qu'il est difficile de donner un aperçu global de la formation musicale en Suisse. Les programmes d’enseignement, le matériel didactique, les méthodes, les dotations horaires sont des domaines incombant aux régions. Tout comme la formation des enseignants, différente d’un canton et d’une institution à l’autre.

« A Bâle, » raconte Stephan Schmidt, « nous avons mis en place déjà il y a trente ans un programme d'éducation musicale à l'école à raison de plusieurs cours par semaine obligatoires pendant six ans (4 ans dans d'autres villes), et ensuite à raison d'une heure facultative par semaine. C'est un programme qui est plus complet que dans d'autres cantons, et dispensé par les professeurs de la Musik Akademie. Depuis il a fait ses preuves et a rencontré un grand succès. Nous recrutons les professeurs qui ont une formation complète, y compris dans le domaine de l'éveil que nous appelons ici 'Musique et mouvement'. Les enfants y sont initiés dès leur plus jeune âge, dès trois ou quatre ans ».

Berceau de la pédagogie Dalcroze, Genève en fait bon usage dans ses écoles. Les élèves sont initiés à la musique par le mouvement, la rythmique et le chant, comme l'explique Stefan Hoerrmann, professeur au Conservatoire de Genève et enseignant de musique au collège. « Pendant les premières huit années d'école, les enfants ont un cours obligatoire de musique par semaine qui commence par l'initiation selon la pédagogie Dalcroze. Nos professeurs sont tous formés en Hautes écoles, et spécialisés en l'enseignement musical à l'école, et certains à l'institut Dalcroze de Genève. Petit à petit, on introduit la formation musicale, et lorsqu'au collège la musique devient optionnelle, on s'oriente vers les projets scéniques impulsés par les élèves. En dernière année du collège, par exemple, j'ai une heure de musique par semaine avec une demi-classe de 12 élèves autour d’un projet pendant toute l'année. »

Du coté des programmes extra-scolaires, dispensés par des écoles de musique, le contraste est encore plus flagrant.

« En Suisse alémanique, les élèves composent eux-mêmes leur parcours en école de musique. Ils choisissent les modules et les niveaux en fonction de leurs intérêts personnels, chaque parcours est individualisé. A moins de s’orienter vers un cycle de professionnalisation, il n’y a pas de solfège, ni de concours d'entrée ou d’auditions. Nous sommes convaincus que pour développer la personnalité, y compris musicale, de chaque enfant, il faut une approche individualisée au maximum. Le contexte de chaque enfant est différent, jusqu’au contexte social ou familial. Si l’on est trop strict ou répressif, on risque de créer un concours de préparation qui marche sur l’exclusion, qui n’aide pas à créer des personnalités stables et créatives.»

Pour Eva Aroutunian, directrice du Conservatoire de Genève, le Conservatoire reste un lieu de formation artistique, et le parcours des élèves ressemble au parcours des élèves en France. Par contre, depuis six ans, elle a initié MusicEnsemble, un programme d’initiation à la musique par la pratique collective inspiré d’El Sistema, qui fait sortir le Conservatoire de ses murs à la rencontre des publics défavorisés. « Alors que le Conservatoire de Genève reste un lieu d’enseignement ‘classique’, grâce à MusicEnsemble nous nous ouvrons aux amateurs ou aux enfants qui n’auraient pas eu une pratique musicale par ailleurs. Et ça marche bien ».

Mais au-delà de deux exemples plutôt rassurants, l'éducation musicale reste éloignée des nombreux enfants, en dépit d'un réseau dense d'écoles de musique et d'une législation qui inclut la musique dans les programmes scolaires, et cela notamment pour des raisons financières. Une année au Conservatoire de Genève coûte en moyenne 1 500 euros, et ce coût augmente au fur et à mesure du parcours. Stephan Schmidt déplore une détérioration de la qualité de l'enseignement dispensé dans les écoles et de la formation des enseignants. Certains cantons ne possédant pas un cadre législatif clair, les écoles de musique luttent pour leur survie ou deviennent trop chères pour tous les élèves. Autre urgence : les jeunes talents n'ont pas à leur disposition de programme d'accompagnement qui leur permettrait de suivre en parallèle les cours à l'école et un cursus musical exigeant, comme c'est le cas des classes CHAM en France.

« Le fait d'inscrire l'éducation musicale dans la constitution suisse a pour conséquence l'engagement de l'état d'assurer une continuité et une homogénéisation sur tout le territoire, quels que soient les événements politiques dans le pays », explique Stephan Schmidt.

Une base encore plus solide pour l'éducation musicale

En réponse au vote populaire de 2012, les autorités fédérales se mobilisent : l'article constitutionnel 67a a comme objectif de renforcer la formation musicale, notamment des enfants et des jeunes. Trois mesures phares ont été plébiscitées par le vote des citoyens : une éducation musicale de bonne qualité à tous les niveaux des écoles publiques via une formation adaptée à tous les enseignants du pays, l’accès aux écoles de musique spécialisées pour tous les enfants, sans regard de leur milieu social ou possibilités financières et un soutien financier et éducatif aux musiciens talentueux.

« L’acceptation sans équivoque en 2012 par le peuple de l’article constitutionnel sur la formation musicale (art. 67a) a servi de déclencheur au lancement du programme « Jeunesse et musique », explique Lorenzetta Zaugg de l'Office fédéral de la culture (OFC). « Défini comme prioritaire, ce programme est adopté par le Conseil fédéral en novembre 2014 et par le Parlement en juin 2015. En novembre 2015, le chef du Département a approuvé l’ordonnance instituant un régime d’encouragement relatif au programme 'Jeunesse et musique' pour les années 2016 à 2020. Et enfin, un mois plus tard, en décembre 2015, un cadre financier était alloué à ce programme.»

Comme l'explique Lorenzetta Zaug, le programme 'Jeunesse et musique' a pour objectif principal« d'amener les enfants et les jeunes à pratiquer des activités musicales et de promouvoir leur développement et leur épanouissement sous un triple aspect pédagogique, social et culturel ». Parmi les axes qui sont déjà en chantier, le soutien à des cours de musique pour enfants et jeunes de 6 à 20 ans, le soutien à des camps de musique pour enfants et jeunes de 6 à 20 ans et le soutien à la formation de base et continue de leurs encadrants. Première de 30 mesures formulées par l'OFC, le programme 'Jeunesse et musique' vise surtout à soutenir les pratiques amateur en leur donnant la possibilité de s'ouvrir à plus de jeunes. Un petit pas vu de l'extérieur, mais un grand pas pour la Suisse, vu la complexité de son système politique , comme l'explique Stefano Kunz de l'OFC : « Les gens s'attendent que les choses évoluent très vite. En réalité, le fait de commencer à mettre en pratique les préconisations de l'article 67a seulement quatre ans après le vote est une vraie victoire. La spécificité de la Suisse fait que les cantons gardent la main sur leurs compétences et nous n'avons pas les moyens de leur mettre la pression. Et donc, la mise en place de la totalité des 30 mesures qui touchent à l'éducation musicale, préconisées par la loi fédérale, prendra en effet un certain temps.»

Les premières actions ont débuté à la rentrée, mais les professionnels préparent d'autres initiatives, et notamment celle destinée à l'encouragement des jeunes talents. Et tiennent à préserver les acquis qui ont par le passé fait preuve de l'exigence et de la qualité, comme le souligne Stephan Schmidt :

« L'accès à l'éducation musicale ne peut pas se faire sans tenir compte qu'il s'agit d'un vrai enseignement.Il ne suffit pas seulement de démocratiser l'accès à la formation musicale, il faut veiller à ce qu'elle soit de qualité. L'article 67a devrait en être la garantie. »

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