L'éducation musicale en Grande Bretagne : je t'aime moi non plus

Mis à jour le vendredi 09 septembre 2016 à 15h42

« Nous sommes dans une situation paradoxale : l'éducation musicale à l'école est un enjeu national, nous avons les infrastructures pour la mettre en place, mais en même temps, nous devons lutter pour sa survie ». Analyse de Richard Hallam, président du Conseil national de l'éducation musicale.

L'éducation musicale en Grande Bretagne : je t'aime moi non plus
©Lisa Stirling/gettyimages

« Le gouvernement s’engage à assurer que l’éducation musicale de qualité ne soit pas le privilège d’une élite, mais qu’elle soit à la portée de chaque enfant » déclarait le Ministre d'État pour les Écoles du Royaume-Uni Nick Gibbau Sommet pour la musique à l’école de Londres en mars dernier. « C’est pour cela que le financement de nos très performants Music Hubs(Centres musicaux) sera maintenu pour l'année 2016/2017 à hauteur de 75 millions de livres ».

Lorsqu'en novembre 2011 le département de l’éducation britannique rend public son plan pour la réforme de l’éducation musicale, intitulé L’importance de la musique – plan national pour l’éducation musicale, l’accueil parmi les professionnels de l’éducation, et particulièrement de la musique, est enthousiaste. Le texte précise que «Toutes les écoles devront dispenser une éducation musicale de qualité en tant que part intégrante de leur curriculum». Le plan n’affiche pas que de bonnes intentions : il prévoit 77 millions de livres sterling en 2013, 65 en 2014 et 60 en 2015 pour mettre en place la réforme annoncée.

Dès septembre 2012, la réforme est fondée sur un réseau d'entités de droit privé, appelés Music Hubs, dont la vocation principale est de garantir accès, opportunités et excellence dans l’éducation musicale à tous les enfants et à tous les jeunes. Au nombre de 123 aujourd’hui, parsemés sur tout le territoire britannique, ces centres agissent localement afin de regrouper et coordonner les partenariats entre écoles, autorités locales, structures associatives et professionnelles du domaine artistique afin de répondre aux besoins d’un territoire ou d’une communauté. Les enfants qui apprennent à jouer d’un instrument peuvent, grâce aux Music education hubs, bénéficier de cours individuels, apprendre avec des musiciens professionnels locaux, pratiquer la musique collectivement, bénéficier de prêts d'instruments ou de financements échelonnés pour avoir accès à la musique, même dans les zones les plus défavorisées.

Egalité d'accès et qualité pour tous

Selon le Plan national pour l'éducation musicale, chaque enfant de 5 à 14 ans doit avoir accès à l’apprentissage d’un instrument, à la pratique musicale collective en ensemble instrumental et en chorale. Chaque centre est censé analyser les besoins du territoire auquel il est affilié, et établir un plan d’éducation musicale avec les écoles et les partenaires selon les spécificités locales. Chaque centre doit justifier sa stratégie par rapport au financement reçu du gouvernement, qui s'élève de 15 à 35% en fonction du contexte géographique, culturel et social d'un centre.

Avant les Music Education Hubs, c’était le réseau de Music Services qui jouait ce rôle, suivant l’initiative de promotion des partenariats avec les professionnels initié par le gouvernement, afin de faire sortir l’éducation musicale du cadre scolaire et élever le niveau de l'enseignement de la musique. « Nous avons des ensembles destinés aux jeunes qui ont un excellent niveau, comme le National Youth Orchestra, le National Brass Band, ou le National Youth Quoir. Ils permettent aux jeunes musiciens de talent de se perfectionner, mais ils ne sont pas accessibles à tous les jeunes. Avec le Plan national pour l'éducation musicale, l’égalité et la qualité d’accès sont au cour de la réforme » explique Richard Hallam, ancien Président du Conseil national pour l’éducation musicale et conseiller au Département de l’éducation musicale de Grande Bretagne.

L’idée n’est pas tout à fait nouvelle : nos voisins d’outre-Manche ont engagé une réflexion sur l’avenir de la musique et l’éducation de son public depuis plus de 25 ans. Après les années noires de l'ère Thatcher, qui a vu la musique disparaître des programmes scolaires au début des années 1980, une prise de conscience de l'importance de l'enseignement artistique à l'école gagne du terrain.

Le Arts Council of Englandparticipe au financement des structures professionnelles qui développent des programmes de renouvellement des publics. Pionniers quant aux initiatives à destination des scolaires mis en place par les grandes formations - dont le brillant exemple du LSO Discovery - les gouvernements successifs britanniques ont à cœur de défendre aussi la place de l’éducation musicale à l’école. « Nous avons eu de la chance : depuis 2000, tous les gouvernements successifs ont été favorables à l’éducation musicale, et c’est en quelque sorte un enjeu politique depuis longtemps. Un enjeu politique relatif, parce qu’il y a un clivage entre ce qui est souhaité pour l’éducation musicale à l’école, et ce qui est souhaité pour l’éducation en général » nuance Richard Hallam.

La musique pour tous ? Pas partout

Et c'est précisément là où le bât blesse. Depuis la mise en place des Music Education Hubs en 2012, on constate une grande disparité au niveau national. Selon le rapport publié fin 2013 par l'Ofsted (Office for Standards in Education ), l’organisme britannique qui organise les inspections des établissements scolaires en Angleterre et au Pays de Galles, l'éducation musicale de qualité est accessible seulement à une minorité d'élèves dans les écoles britanniques. Le rapport précise que les Music Education Hubs ont en effet insufflé une vitalité et une énergie nouvelles et une méthode collaborative dans le travail avec les jeunes. Cependant, il dénonce un enseignement médiocre dispensé dans les écoles, avec peu d'exigences et une approche superficielle de la matière : « L'origine du problème est la méconnaissance ou le désintérêt et le peu d'exigence en matière de musique de la part des directeurs des écoles, et leur incapacité à provoquer une amélioration dans leurs équipes enseignantes ou chez les intervenants » note le rapport.

Quatre ans plus tard, les disparités entre les différentes régions sont encore présentes, avec pour certaines écoles une éducation musicale complètement absente du curriculum, alors que dans d'autres, les actions des Hubs font des merveilles. Richard Hallam explique : « Il y a le cadre prévu par la loi d’un côté, et la situation réelle. En Angleterre, la loi sur l’enseignement définit l’accès obligatoire à la musique pour tous les enfants de 5 à 14 ans. De 5 à 11 ans, ce sont les instituteurs qui enseignent la musique en plus des autres matières, et ne reçoivent qu'une formation très sommaire pour le faire. Ensuite, jusqu’à l’âge de 16 ans, les étudiants qui souhaitent poursuivre un enseignement en musique doivent pouvoir choisir une matière artistique. La musique est enseignée par des professeurs spécialisés et formés à l'université, mais aucun établissement n’est obligé de proposer la musique dans son curriculum. Dans ce sens, c’est l’autonomie des établissements scolaires qui pose problème, dans la mesure où le directeur a l’entière responsabilité dans la manière dont il répartit les fonds accordés par le Ministère sur l’organisation du curriculum. Par conséquent, rien ne garantit la place de la musique dans l’enseignement proposé par son établissement. La situation sur le terrain est la suivante : dans le primaire, si un enseignant qui a une affinité particulière pour la musique commence un travail avec les élèves, mais quitte l’établissement, le directeur ne cherchera pas nécessairement un remplaçant qui pourrait avoir les mêmes qualifications, même si la loi l’y oblige. Il ne sera pas sanctionné : le focus des inspections se porte toujours sur les matières ‘principales' du curriculum : Anglais, mathématiques et sciences. »

Plus l’élève avance dans le parcours scolaire, plus la pression des matières ‘principales’ menace la place de la musique : « Dans le secondaire, les résultats obtenus dans les matières principales permettent de classer l’établissement sur l’échelle nationale, comme le EBacc, qui ne prend pas du tout en compte les matières artistiques . Du coup, les écoles misent sur ces disciplines au détriment des disciplines artistiques, qui deviennent au mieux optionnelles, ou passent au rythme semestriel, sinon disparaissent complètement. C'est le serpent qui se mord la queue : moins il y a d'heures pour la musique, plus il sera difficile de recruter les professeurs compétents, moins il y aura de projets. Cela rend difficile le travail des Hubs, parce que dans certaines régions, seulement 10% des écoles répondent à l’appel à collaboration ».

La musique n'a pas bonne presse

Même son de cloche du côté des familles, comme le montre la récente étude menée par l’Institut de l’éducation de l’University College London. Andrea Creech, Jo Saunders et Graham Welch ont analysé la situation dans trois villes : Leicester, Luton et Slough, trois villes qui font partie du programme national des Music Education Hubs. Ils ont constaté que les obstacles dans l’accès à l’éducation musicale relèvent de la compétitivité dans le milieu scolaire, de la valorisation ou non de l’éducation musicale par les enseignants et les parents, des contraintes d'emplois du temps et des difficultés financières. En comparaison avec d'autres matières, l'éducation musicale n'a pas bonne presse.

« En général, quand il faut choisir entre plusieurs matières, la musique passe souvent à la trappe, parce qu’elle n’est pas valorisée au même titre que les autres matières. Les familles ne sont pas toujours convaincues de sa pertinence en termes de choix de carrière, et n’encouragent pas souvent leurs enfants à entreprendre un cursus musical. Elle n’est pas non plus privilégiée face aux activités extra-scolaires, comme le sport, par exemple. (...) Par conséquent, les élèves musiciens ne reçoivent pas assez de soutien ni des enseignants ni des parents ».

Sans surprise, les chercheurs ont constaté que les enfants venant des familles plus aisées, qui peuvent acquérir des instruments ou payer les cours de musique, et chez qui la musique fait partie d'une tradition familiale, ont un accès facilité à l‘éducation musicale.

« Même si nous avons le Plan national pour l'éducation musicale avec toute l’infrastructure nécessaire pour l'appliquer et une volonté de faire de l’éducation musicale un vrai enjeu, paradoxalement c'est la place de la musique à l'école qui se joue et qui est aujourd'hui menacée. C'est pour cette raison que les infrastructures extra-solaires sont si importantes. L'école reste quand même le seul endroit où véritablement chaque enfant peut avoir accès à l'éducation musicale. Reste à convaincre le monde enseignant de sa nécessité et de son importance pour le curriculum tel que nous l'imaginons ». Un premier pas : The Power of Music, une campagne de sensibilisation aux bienfaits de la musique fondée sur différentes études scientifiques et destinée aux équipes pédagogiques dans les écoles...

*Comme l'a précisé Richard Hallam, l'éducation au Royaume-Uni est gérée par la législation spécifique et propre pour chaque de ses nations constitutives : Grande Bretagne, Ecosse Pays de Galles et Irlande du Nord. Il en va de même pour l'éducation musicale, mais les grands principes, et notamment concernant la nécessité de rendre l'accès à l'éducation musicale de qualité le plus équitable, sont partagés par toutes les politiques éducatives. Notre analyse porte notamment sur la situation en Grande Bretagne.

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