L'éducation musicale en Espagne : et s'il n'y en avait plus du tout ?

Mis à jour le mardi 27 septembre 2016 à 15h44

En 2013, l'Espagne supprimait l'éducation musicale des programmes scolaires obligatoires. Une première en Europe, à suivre de près au regard de la menace qui pèse sur la place de l'éducation musicale à l'école en Europe.

L'éducation musicale en Espagne : et s'il n'y en avait plus du tout ?
©Tom Sibley/gettyimages

« A partir d’aujourd’hui, une nouvelle génération d’élèves espagnols émerge, dont un grand nombre finira les dix années de scolarité obligatoire (de 6 à 16 ans) sans avoir pris un seul cours de musique de leur vie. Dans notre contexte actuel, où l’on consomme plus de musique que jamais dans l’histoire de l’humanité, le fait qu’ils n'aient acquis aucune culture musicale pendant leur scolarité les exposera sans qu’ils le sachent aux diktats des marchés de l’industrie musicale. Et ils n'auront pas non plus accès aux bénéfices qui proviennent de la pratique musicale en groupe, une pratique qui participe à l’éducation civique dans une société démocratique.»

Vision fataliste, scénario catastrophe ? Une réalité, répond José A. Rodríguez-Quiles y García, musicien, pédagogue et musicologue espagnol. Dans la patrie de Cervantes, Goya, García Lorca ou de Falla, les politiques néolibérales ont fini par rayer l’éducation artistique, et donc musicale, du curriculum scolaire obligatoire. Une régression dramatique passée sous le silence en Espagne, une première en Europe qui pourrait, à terme, emporter tous les pays dans son sillon, estime José A. Rodríguez-Quiles y García. En tant que coordinateur national pour l’Espagne auprès de l’Association européenne pour la musique dans les écoles (EAS ), il constate que, malgré le fait que l’éducation musicale figure dans les législations sur tout le continent comme une partie importante de l’éducation des jeunes générations, cela reste pour la plupart une déclaration d’intention.

« Les recommandations de l’EAS de consacrer à l’éducation musicale au moins deux heures hebdomadaires et obligatoires, sont ainsi non seulement ignorées par une partie des autorités éducatives européennes, mais les gouvernements de certains pays agissent dans le sens contraire aux recommandations des experts, comme c’est le cas de l’Espagne, » affirme-t-il.

Une éducation artistique gadgetisée

Comment en est-on arrivé là ? En 2013 le gouvernement conservateur au pouvoir en Espagne vote une nouvelle loi sur l’éducation – la LOMCE - encore en vigueur aujourd’hui, qui supprime l’éducation artistique du cursus obligatoire. « La décision de supprimer l’éducation musicale des programmes scolaires a été prise unilatéralement par l’équipe ministérielle du Parti populaire (Partido Popular) alors majoritaire au gouvernement, et à l'encontre de l’opinion des autres partis politiques. Elle considère l’éducation musicale non plus comme une partie intégrante de l’éducation, mais comme un élément accessoire qui doit relever de la sphère privée, mesure qui a fait reculer l’Espagne à la situation d’avant 1990 concernant l’éducation musicale des jeunes. »

En clair, la LOMCE laisse libre choix à chaque administration éducative des communautés autonomes de proposer ou non la musique dans le cadre de son programme scolaire du primaire et du secondaire. Elle supprime également l'option Musique, danse et arts de la scène du Baccalauréat espagnol. Rapidement après l'entrée en vigueur de la LOMCE, les professionnels de tout le pays se mobilisent en défense d'une éducation musicale, et artistique, qu'ils jugent nécessaire. Parmi leurs arguments, les classements PISA des autres pays en Europe qui réservent une place importante à l'éducation musicale à l'école. « Nous sommes fatigués de devoir justifier sans cesse notre métier de professeur de musique, de devoir expliquer pourquoi l'éducation musicale est si importante, » affirme Blanca Domínguez, représentante de la Confédération des associations de l’éducation musicale (COAEM) pour El Pais. Et pour cause : la LOMCE a mis fin à deux décennies d'un élan sans précédent , pendant lesquelles le pays s'est donné les moyens de placer l'éducation artistique des jeunes au cœur du projet éducatif.

En effet, c’est en 1990 que le parti socialiste promeut la LOGSE, loi sur l’éducation qui inscrit pour la première fois la musique dans les programmes scolaires. Selon la LOGSE, pendant les huit années en primaire, et en collège, la musique devient une matière obligatoire du curriculum, optionnelle pour les quatre dernières années du lycée, avec une option Musique, danse et arts de la scène intégrée aux épreuves du Baccalauréat. « Dans l'enseignement général », explique Nicolás Oriol de Alarcón, auteur de l'étude 'La musique dans l'enseignement général en Espagne et son évolution au XXe et début du XXIe siècle', « la musique devait atteindre tous les élèves, y compris ceux qui n'ont ni aptitudes ni intérêt particulier pour cette matière. Différentes méthodes ont pour vocation de rendre les études musicales moins abstraites et moins difficiles, afin qu'il y ait une progression et une continuité à travers tout le parcours éducatif, basé non seulement sur l'acquisition du langage musical et ses différentes applications techniques, mais qui vise tout d'abord à familiariser l'élève avec l'expérience de la musique à travers l'expérimentation et la participation, dans une perspective large et globale. »

Parallèlement, par ricochet au soutient que la politique éducative réserve à la musique, un réseau d'écoles de musique subventionnées par les municipalités se crée sur tout le territoire, avec comme objectif « de dénicher les nouveaux talents, renforcer la cohésion sociale, enrichir le paysage culturel des quartiers et aider le développement des jeunes par la musique.»

Mais la mesure-phare pour les défenseurs de l'éducation musicale en Espagne, c'était la mise en place par les universités dans tout le pays, d’un master spécifique et très complet dédié à la formation des enseignants de musique : « La conséquence directe de cette loi fut la création pour la première fois du Diplôme de l’éducation musicale par l’université espagnole, qui formait pendant trois ans - 6 semestres - les enseignants de musique dans le primaire. Et même si un équivalent n’a jamais vu le jour pour les professeurs de musique dans le secondaire, cette étape fut historique parce qu’elle a permis à l’Espagne de se mettre à niveau avec les autres pays de l’Europe en se dotant d’un diplôme supérieur des professeurs de musique. Malheureusement, suite à la loi LOMCE de 2013, l’Université espagnole est revenue sur cette avancée en estimant qu’il n’est plus indispensable de former les enseignants de musique spécialisés comme partout ailleurs et le diplôme fut tout simplement supprimée de toutes les universités du pays. Une vraie catastrophe pour ce domaine de connaissances du point de vue pédagogique, mais aussi scientifique. »

Retour à la case de départ

Comme l’explique le spécialiste, l’université espagnole ne propose plus aucune formation spécialisée destinée aux enseignants de musique à l’école et la matière est au point mort en ce qui concerne la recherche. Elle fait toujours partie du cursus de formation des enseignants généralistes mais elle reste optionnelle, sans aucun cadre quant au contenu, au volume d’heures et aux objectifs de cette formation. En résulte une hétérogénéité de compétences et du niveau qui n’inquiète ni les autorités politiques ni les universités, selon José A. Rodríguez-Quiles y García. Quant aux écoles, la place de la musique n’est plus garantie et l’éducation musicale dépend du bon vouloir des équipes dirigeantes : avec la rentrée en vigueur de la LOMCE, les établissements scolaires ont la possibilité de proposer une heure d’éducation musicale facultative par semaine ou la substituer complètement par une autre option : langues étrangères, informatique…que les élèves choisissent ou non.

Une option qui reste peu attractive, vu la formation insuffisante et inadaptée des enseignants. D'où l'inquiétude exprimée par José A. Rodríguez-Quiles y García : « A partir d’ aujourd’hui une nouvelle génération d’élèves espagnols émerge dont un grand nombre finira les dix années de scolarité obligatoire (de 6 à 16 ans) sans avoir pris un seul cours de musique de leur vie. Ce serait un vrai miracle qu'au vue de la situation décrite, les jeunes en Espagne se sentent attirés par la musique. Pour y prendre goût, il faut la connaître de l'intérieur. Il faut que l'éducation musicale réinvestisse les bancs de l'école, portée par les enseignants formés de manière adéquate, dans des programmes dispensés par nos universités ».

A voir si l'Espagne pourra revenir sur ses acquis d'avant 2013, et se réapproprier l'éducation musicale qu'elle a su si bien défendre pendant deux décennies.

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