L'école harmonique : quand la musique apprend le vivre ensemble

A Rouen, 140 apprentis musiciens sont montés sur scène mardi dernier pour un concert couronnant toute une année d'initiation musicale à l'Ecole harmonique, dispositif pédagogique du Poème harmonique de Vincent Dumestre. Un apprentissage à la musique, mais aussi, et surtout, une école du vivre ensemble. Récit.

L'école harmonique : quand la musique apprend le vivre ensemble
Le concert final de L'école harmonique à la Chapelle Corneille © Benjamin Girard

Sur scène, ils sont tous égaux : 140 élèves et leurs enseignants se préparent pour le concert final qui couronnera une année entière de travail à l'Ecole harmonique. Pour ce concert final, c'est la somptueuse Chapelle Corneille de Rouen qui accueillit tout ce petit monde. Mais au cours de l'année, c'était l'école qui est allée à la rencontre de ses élèves dans les Hauts de Rouen, un quartier dont la Chapelle Corneille semble être à mille lieux. Du plateau isolé qu'occupe le quartier, Rouen semble au bout du monde.

Marie Emond a chapeauté le projet pédagogique : « L'école élémentaire Debussy se trouve dans un quartier isolé, et les familles ne se déplacent que rarement au centre de Rouen. Il n'y a pas de conservatoire dans ce quartier, et les populations sont loin de toute offre culturelle. Pour nous, le pari était d'emmener le répertoire du Poème harmonique dans un milieu qui en est culturellement et socialement, mais aussi géographiquement, éloigné. »

Or, le Poème harmonique est un ensemble spécialisé en musique baroque, qui joue sur des instruments d'époque. Un répertoire qui pourrait facilement être assimilé à une culture élitiste ?

« C'est un faux débat, » tranche Vincent Dumestre, directeur artistique du Poème harmonique. « Notre répertoire fait partie de la culture classique, mais il suffit de déplacer le curseur dans l'approche pédagogique. Notre objectif principal était de rassembler les élèves autour d'un projet musical. Imaginer des interventions ponctuelles une fois de temps en temps n'aurait eu aucun sens. Nous avons eu envie de proposer un vrai accompagnement pédagogique. Il était logique pour moi de fonder le projet sur la pratique, commencer tôt, s'inscrire dans la régularité et réfléchir à long terme. Et comme l'école Debussy nous a accueillis les bras ouverts, c'était le bon choix. »

Tous les élèves des CP et CE1 font partie de l'orchestre, ainsi que douze élèves scolarisés en ULIS, dispositif pour la scolarisation des élèves en situation de handicap. « Tous les élèves, sans différence, font de la musique, avec leurs compétences et leurs capacités, y compris les enseignants, qui ont, eux aussi, été initiés au jeu d'un instrument. Le travail avec les enfants en situation de handicap a été mené avec l'encadrement des éducateurs spécialisés en plus. » précise Marie Emond, coordinatrice du projet. Une leçon de musique, certes, mais surtout, une leçon de vivre ensemble.

  • « C'est comme à l'orchestre, on attend, on patiente. »

Raphaële Chopard est enseignante au CP. Elle a intégré l'école il y a peu de temps, après avoir travaillé dans un établissement socialement plus favorisé. « Dans l’école Debussy, vous ne trouvez pas d'enfant qui ferait de la musique à l'extérieur. Pour eux, tout était un apprentissage nouveau : l'initiation à l'instrument, mais aussi le fait d'intégrer un orchestre. Se poser, patienter, écouter les consignes du musicien intervenant, écouter les autres, attendre son tour, être responsable par rapport à son instrument et à sa place dans le collectif. Depuis, la discipline et la concentration en classe se sont beaucoup améliorées. Depuis le début du projet, les enfants répètent souvent : ‘C'est comme à l'orchestre, on attend, on patiente.’ »

Depuis septembre, tous les élèves d'un niveau ont suivi trois heures obligatoires d'orchestre par semaine. Lorsqu'il fallait trouver une pédagogie adaptée, le choix s'est porté sur celle d'El Sistema. « La pédagogie d' El Sistema était pour nous une réponse à la question de savoir comment on vient au plaisir d'apprendre un instrument. Le travail de groupe sur l'écoute, le chant, le corps, le corps en interaction avec l'instrument font de l'enseignement musical des moments joyeux qui petit à petit mènent à la prise de conscience que la technique fait partie de ce cheminement. Toutes ces étapes suscitent l'envie d'apprendre à jouer correctement, de s'améliorer, et la technique prend sa vraie place dans l'apprentissage. »

Le Poème harmonique a recruté les musiciens intervenants spécifiquement pour ce projet. Les musiciens d'El Sistema vénézuéliens les ont régulièrement accompagnés. Barbara Boccoli, musicienne intervenante au CP, a encadré le travail pendant toute année scolaire. « Nous avons adopté le principe d'apprentissage intensif, du travail par immersion. Tout le premier trimestre, les élèves ont travaillé tous ensemble, au début sur la découverte des instruments à cordes, les notes, les rythmes. On a écouté de la musique, on a travaillé sur l'orchestre comme entité musicale. Ils ont appris à écouter et chanter les mélodies. Il fallait aussi les responsabiliser par rapport aux instruments à cordes qu'ils auront à jouer. Pendant la première étape, ils ont appris les gestes et les positions sur les instruments en carton qu'ils ont rassemblés eux-mêmes, et avec des baguettes de bois. Cela n'est peut-être pas évident, mais un enfant de 6 ans ne se rend pas forcément compte qu'un violoncelle peut se casser si l'on ne le manie pas avec précaution. De plus, de manipuler les instruments fabriqués à créé une vraie envie d'enfin entendre sonner les 'vrais' instruments de musique. »

A L'école harmonique, les enfants apprennent la position avec des instruments en carton © Benjamin Girard
A L'école harmonique, les enfants apprennent la position avec des instruments en carton © Benjamin Girard

Les « vrais » instruments, mis à disposition par le Poème harmonique, sont arrivés en janvier. « C'était un peu comme des cadeaux de Noël en retard, » raconte Raphaële Chopard. « Les enfants étaient très fiers d'avoir acquis assez d'autonomie pour pouvoir jouer sur de vrais instruments. Au point même de faire des jaloux parmi les enfants de l'école qui ne participent pas au projet. »

L'instrument, un lien entre l'école et la famille

Hannah, six ans, est violoniste dans le petit orchestre des CP. Elle aime beaucoup jouer La Bataille (de Heinrich Ignaz Franz von Biber, adapté pour l'occasion par les musiciens du Poème harmonique). Ce qui la motive, surtout, c’est de pouvoir emmener son violon à la maison et en jouer devant sa famille. Sa maman, Malika Dridi, accompagne Hannah aussi le mercredi après-midi pour les cours supplémentaires que proposent les musiciens intervenants pour une vingtaine d'enfants volontaires dans le centre culturel André Malraux : « Les cours et les instruments sont gratuits. Hannah aime beaucoup l'orchestre et veut continuer. Nous n'avons pas eu cette chance, la soutenir c'est la moindre des choses. »

L'instrument permet aussi de créer le lien entre l'école et la famille. « Confier un instrument de musique à l'enfant, c'est le valoriser. Du coup, la famille reconnaît cette valorisation et se sent plus impliquée. Les parents viennent nous voir pour nous raconter les petits concerts que les enfants leurs organisent à la maison ,» raconte Raphaële Chopard.

Chaque petit instrumentiste apprend la responsabilité de s'occuper de "son" instrument © Benjamin Girard
Chaque petit instrumentiste apprend la responsabilité de s'occuper de "son" instrument © Benjamin Girard

L'école harmonique entre dans sa troisième année. La prochaine étape, selon Vincent Dumestre, c'est de la pérenniser. « Nous sommes partis sur trois ans au départ. Vu l'enthousiasme de tous, le plus logique serait de continuer. Nous aimerions aussi resserrer les liens avec l'ensemble, proposer plus de petits concerts dans le quartier, organiser des masterclass. Et rester dans l'idée de la musique pour tout le monde, dans la logique des pratiques amateurs dans le sens noble du terme, où les envies et les capacités de chacun sont pris en compte et respectés. »

Porté majoritairement par le mécénat privé, le projet de l'Ecole harmonique est aussi soutenu par les pouvoirs publics : « La ville met à disposition des locaux, la DRAC de la Normandie nous soutient aussi. » explique Marie Emond. « Pour le moment, nous sommes à la recherche des financements qui nous permettraient d'élargir la palette d'activités et d'inscrire le projet dans la durée. »

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