Jakob Lenz, les arcanes de la folie

Pour son édition 2019, le festival d’Aix-en-Provence présente Jakob Lenz, un opéra de Wolfgang Rihm. Une production qui explore toutes les facettes de la folie, portée par la mise en scène d’Andrea Breth et la grande prestation scénique du baryton Georg Nigl.

Jakob Lenz, les arcanes de la folie
Jakob Lenz, mis en scène par Andrea Breth à Aix, © Patrick Berger

« Si j’étais tout puissant, je ne supporterais pas la souffrance. » C’est pourtant cette souffrance, grandissante, que chante le baryton autrichien Georg Nigl pendant 1h15 sur scène, en incarnant le rôle de Jakob Lenz dans l’opéra éponyme de Wolfgang Rihm présenté cette année à Aix-en-Provence. L'opéra sera diffusé sur France Musique vendredi 12 juillet à 20h. 

Créé en 1979, cet opéra met en scène un passage de la vie du poète allemand du XVIIIe siècle, touché par la schizophrénie, dont l’existence a inspiré à Georg Büchner sa nouvelle Lenz. «  Jakob Lenz c’est une histoire de la folie », résume Camille Merckx, mezzo qui participe à la production. Sur scène, elle incarne l’une des six voix intérieures du personnage principal, qui termine la pièce en camisole et interné, sur une musique qui « ne cesse d’illustrer les états de sa folie. C’est tendu, aride, très fort, puis d’un seul coup très piano », ajoute-elle. 

C’est un « langage musical de l’extrême fait de nuances, de fortissimo et de pianissimo», confirme le chef Ingo Metzmacher, qui dirige la production à Aix. Un langage brillamment interprété par le baryton autrichien Georg Nigl, qui, accompagné par 13 instruments de l’ensemble Modern, passe du Sprechgesang (parlé-chanté) à la voix de tête, des cris de douleur à l’intériorité, Wolfgang Bankl dans le rôle d'Oberlin et John Daszak en Kaufmann.

Jakob Lenz mis en scène par Andrea Breth à Aix
Jakob Lenz mis en scène par Andrea Breth à Aix, © Patrick Berger

Ne jamais cesser de construire le personnage

Sur scène, Georg Nigl incarne le personnage de Lenz, dans la mise en scène expressive d’Andrea Breth, créée en 2014 et récompensée du prix Faust un an après. « L’univers scénique montre un monde intérieur, qui se métamorphose d’une scène à l’autre, à la manière d’un montage cinématographique », explique Andrea Breth. « Dans cet espace, les symétries se développent à l’infini, les perspectives se modifient constamment ». Le décor évolue en 13 tableaux, faits de roche, d’eau et de noir. 

« Andrea Breth est l’un des grands professeurs de ma vie, affirme Georg Nigl. C’est elle qui m’a fait devenir acteur. » Le baryton décrit l’importance de son travail avec la metteuse en scène pour construire son personnage, un processus qui ne s’arrête jamais « sinon je m’ennuierai ». « La semaine dernière j’ai par exemple relu la nouvelle de Büchner et j’ai redécouvert des choses que j’avais oubliées. J’ai donc encore modifié le personnage », raconte Nigl, qui cite également le travail de Michel Foucault parmi les lectures qu'il emprunte. 

Jakob Lenz mis en scène par Andrea Breth à Aix
Jakob Lenz mis en scène par Andrea Breth à Aix, © Patrick Berger

Comment gérer la folie ?

« On m’a récemment demandé si pour moi Lenz est un génie ou juste un fou. J’ai beaucoup d’empathie pour le personnage. Et quand on ouvre les journaux, je pense parfois que Lenz a raison. Ce n’est pas lui le fou, mais c’est le monde qui l’est ». Des propos qu’a tenus d’ailleurs le poète Jakob Lenz, avant de totalement sombrer : « Tous les autres ne font divaguer. » « Cet opéra m’a fait m’interroger sur l’universalité de la folie, comment trouver des artifices pour la rendre humainement et sociétalement acceptable », affirme également Camille Mercks. Et face à la dureté des autres personnages - des hommes vêtus de blouses blanches - le public peut aussi se demander, comme le fait Ingo Metzmacher lorsqu’il parle du spectacle : « Et si au fond, il était un peu plus humain que nous ? »