Interview - Alexander Neef s'exprime à propos de son arrivée anticipée à l'Opéra de Paris

Suite à la démission anticipée de Stéphane Lissner, directeur actuel de l'Opéra de Paris, son successeur Alexander Neef prépare son arrivée alors que l'institution traverse la pire crise depuis sa naissance. Interview au micro de Jean-Baptiste Urbain.

Interview - Alexander Neef s'exprime à propos de son arrivée anticipée à l'Opéra de Paris
Alexander Neef, © Getty / Michael Stuparyk

France Musique : Vendredi vous jugiez “difficilement envisageable” une prise de fonction anticipée à l’opéra de Paris. Stéphane Lissner ne vous a pas prévenu avant de s’exprimer dans Le Monde ?

Alexander Neef : Si, il m’a bien prévenu, ainsi que le ministre, mais avec un délai de quelques jours, c’est tout simplement impossible de s’organiser aussi rapidement. Il m’a fallu informer mon conseil d’administration, ma compagnie ici à Toronto, et nous allons commencer un dialogue sur ma situation ici. Il va nous falloir un peu de temps, puisque je souhaite traiter mon employeur actuel avec le respect que je lui dois.

La crise est partout dans tout le monde, y compris à la Canadian Opera Company de Toronto que vous dirigez actuellement. Pour que les choses soient claires, vous vous parlez régulièrement avec Stéphane Lissner ?

Oui bien sûr, on se parle, on se voit quand il est possible pour moi de venir à Paris ! C’est une transition qui, jusque là, se passe très bien. On travaille avec les équipes de l’Opéra sur la préparation de mes prochaines saisons. Tout est en train de se mettre en place. Maintenant il y a un changement de calendrier, et on verra comment on peut s’y adapter.

Entre la longue grève contre la reforme des retraites, et ensuite cette crise sanitaire, l’opéra de Paris connait l’une des plus graves crises de son histoire avec 45 millions d’euros de dettes. DansLe Monde, Stéphane Lissner a parlé d’un opéra « à genoux ». Soyons bien clair Alexander Neef, vous venez toujours à Paris ? 

Oui je viens toujours à Paris, c’est sûr !

Le ministère de la culture vous a demandé dans un communiqué vendredi, de proposer, dès l’automne 2020, des orientations pour maintenir l’excellence et le rayonnement de l’opéra, tout en revisitant son modèle économique, social et organisationnel. Que veut dire « revoir » le modèle de l’opéra de Paris ? Quelles sont les pistes que vous envisagez déjà ?

C’est un travail qui s’inscrit assez logiquement dans la mission qui m’a été confiée comme directeur « préfigurateur » il y a un an, dans la préparation de mes saisons futures. Effectivement on ne peut pas concevoir un projet artistique sans les possibilités économiques, organisationnelles et sociales d’une maison. Logiquement, cela nécessite que l’on se penche sur la question maintenant car, comme vous dites, l’Opéra a vécu des moments assez difficiles depuis le mois de décembre dernier. Il va donc falloir développer un projet pour nous en sortir.

Par exemple, du point de vue artistique, cela veut-il dire moins de productions qui coûtent cher, ou reprendre des productions qui ont été abandonnées ou les reprendre plus longtemps, comme cela se fait beaucoup en Amérique du nord, où vous êtes, comme par exemple au Metropolitan de New York. Est-ce quelque chose qui est envisagé, et envisageable ?

Je pense tout d’abord qu’on ne peut faire souffrir le côté artistique pour sauver une maison, puisque c’est la face qui nous projette vers l’avenir. Un projet artistique c’est donner des spectacles qui font venir un public, mais aussi des spectacles donnent envie aux artistes de venir à Paris, de jouer et chanter, mettre en scène à Paris. Tout cela est très important et c’est pour ça qu’il faut regarder la totalité de tout ce qu’est un opéra et de tout ce qui fait un opéra. C’est ça l’idée derrière cette mission que le ministre a bien voulu me confier.

Le Ring de Wagner est prévu dans une mise en scène de Calixto Bieito, pour le départ de Stéphane Lissner et celui d’ailleurs du directeur musical, Philippe Jordan : ce Ring pourra-t-il avoir lieu ou tombe-t-il malheureusement à l’eau?

Il tombe à l’eau là où il était prévu. C’est un moment difficile pour la vie artistique de la maison, et surtout pour la dernière saison de Philippe Jordon dont on ne peut pas sous estimer la contribution à l’Opéra de Paris pendant plus de dix ans. 

Calixto Bieito est effectivement un très grand metteur en scène que j’apprécie beaucoup, on avait déjà prévu d’autres projets avec lui pendant mon mandant. J’ai justement commencé hier une discussion avec lui pour voir s’il était possible de reprogrammer la Tétralogie dans les saisons futures, justement pour sauver l’investissement que l’Opéra a déjà fait dans les productions.

Et Calixto Bieito y est favorable ?

Bien sûr !

Pour ce qui y est du ballet, le ballet n’aura quasiment pas dansé pendant un an. Garnier sera fermé jusqu’à fin décembre. Il y aura des travaux cet automne, et une reprise progressive en novembre. Que dites-vous au personnel de la danse, les danseuses et les danseurs de la compagnie qui vous écoutent ?

J’espère qu’ils feront partie de cet effort pour sortir de cette crise, et dès que je peux je vais retourner à Paris, car actuellement je suis toujours en quarantaine à Toronto, pour justement parler au personnel et être à l’écoute. 

En ce qui concerne ce qui s’est passé et ce qu’on envisage pour l’avenir, évidemment pour la danse il faut bien qu’on puisse retourner dans les studios pour se remettre en forme, je ne peux pas parler pour les projets qui sont prévus pour la rentrée jusqu’à la fin de l’année 2020, mais je pense qu’il y a des projets qui sont en train de s’établir avec la direction de la danse pour justement assurer qu’il y ait de la danse avant _La Bayadère_qui est actuellement prévue à Bastille en décembre.

Certains spectacles prévus pour la saison 2020-2021 avaient déjà été annulés pendant les grèves contre la reforme des retraites. Est-ce que ce que vous prévoyez sera suffisant ou serez vous contraint d’annuler d’autres spectacles ?

C’est un peu trop tôt pour vraiment répondre à cette question, mais je pense que, comme la fermeture, les annulations ont duré assez longtemps. Ce serait mieux si on pouvait préserver la saison 2021 comme prévu, et on va travailler dans ce sens.

Les artistes lyriques, les chanteuses et les chanteurs se sont beaucoup exprimés ces dernières semaines à travers notamment des tribunes, estimant être un peu « lésés ». Vous l’avez dit dans le figaro samedi, est-ce que vous pourriez envisager de constituer, de reconstituer plus précisément une troupe lyrique avec des chanteurs, notamment des chanteurs français, qui viendraient régulièrement sur les scènes de l’Opéra Garnier et de l’Opéra Bastille ? 

Sur les deux scènes, certainement. Nous sommes vraiment dans cette réflexion de ce que pourrait représenter une troupe pour l’opéra de Paris au XXIe siècle. Ce n’est pas seulement un investissement de l’Opéra envers les chanteurs, c’est un engagement des artistes envers l’opéra, être dans la maison pendant un certain temps. Actuellement à l’Opéra nous sommes plutôt dans la logique que les artistes viennent pour un contrat et ils vont ensuite ailleurs pour un autre contrat après. Il faudrait donc discuter de cette relation réciproque qui est effectivement nécessaire pour une troupe.

Plus généralement, et plus personnellement, est-ce que vous êtes inquiet ou serein ?

Je suis très serein parce que je suis convaincu que si on permet un peu de temps pour un dialogue à se développer, il y aura bien évidemment une solution qui servira ma compagnie actuelle au Canada mais aussi l’Opéra de Paris. C’est un moment très difficile pour toutes les compagnies partout dans le monde, que ce soit ici au Canada ou à Paris. Cela va nécessiter un investissement très important, tant en effort et en collaboration qu’en écoute, afin de résoudre les problèmes qui sont sortis de ces crises ces derniers mois.