Incendie de la cathédrale de Nantes : quel avenir pour l’orgue ?

Le 18 juillet dernier, la cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Nantes était ravagée par un incendie. Mais déjà l’heure est à la réflexion pour reconstruire l’édifice, et surtout l’orgue, entièrement détruit dans le sinistre.

Incendie de la cathédrale de Nantes : quel avenir pour l’orgue ?
Le grand orgue de la cathédrale est méconnaissable. Il ne reste presque plus rien de l'instrument depuis l'incendie., © Maxppp / Jérôme Fouquet

Elle avait survécu à la Révolution française, à la guerre, aux bombardements de 1944 et même à un incendie en 1972. Le 18 juillet dernier, un nouvel incendie, d’origine criminelle cette fois-ci, détruisait une grande partie de la cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Nantes : l’orgue du XVIIe siècle, le grand vitrail de la façade ouest posé en 1498, et divers éléments du mobilier.

L’édifice est connu dans la région pour abriter deux joyaux, deux grandes orgues entrés dans l’histoire. L’un, le grand orgue de chœur, doté de trois claviers, est le plus grand de France. L’autre, le grand orgue, avec ses 74 jeux, a traversé les siècles. Construit en 1619, et agrandi à plusieurs reprises, dont une fois en 1784 par François-Henri Clicquot, facteur d’orgue du roi, qui en a fait le plus grand instrument du royaume de l'époque.

Des pièces qui finiront en musée

Ce dernier a presque entièrement brûlé. Au sol, au milieu des décombres, les experts ont retrouvé quelques vestiges, notamment des éléments sculptés. Sur place quelques jours après l’incendie, Roland Galtier, technicien-conseil agrée pour les orgues historiques en charge notamment de la région Pays-de-la-Loire, a lui-même retrouvé quelques pièces noircies. « On pourra peut-être les mettre en musée », souffle-t-il.

Heureusement pour lui, sa visite dans l’édifice lui a réservé une plutôt bonne surprise. L’orgue de chœur est intact, ou presque. Sa console est partie en fumée, certes, mais l’instrument en lui-même n’a pas trop souffert. « Il y avait seulement un morceau de papier brûlé à l’intérieur, explique-t-il. Il faudra néanmoins rapidement reconstruire la console ». Priorité pour l’heure : faire de nouveau sonner l’orgue de chœur. Car l’instrument sert beaucoup à la cathédrale, où une maîtrise est très active. « En revanche, pour le grand orgue, il va falloir qu’on ait une réflexion et une concertation pour savoir quelle orientation on prendra pour sa reconstruction », soupire Roland Galtier. 

« Comment peut-on en vouloir autant à la musique ? »

Encore bouleversé par les dégâts qu’il a pu observer lors de visite aux côtés de l’inspection générale du patrimoine, Roland Galtier raconte les dommages sur la verrière, sur la voûte, au-dessus et derrière l’orgue, tous considérables. 

À l'intérieur de la cathédrale, à l'emplacement du grand orgue, il ne reste plus qu'un tas de gravats.
À l'intérieur de la cathédrale, à l'emplacement du grand orgue, il ne reste plus qu'un tas de gravats., © D.R. / Roland Galtier

« Le triforium, la galerie qui était sous la verrière, a entièrement disparu. La pierre a quasiment fondu. Sur la tribune, il y a de nombreux décombres calcinés. Quelques pièces semblent encore reconnaissables. Par ailleurs, il y a des tableaux de l’édifice qui sont totalement perdus. »

Aujourd’hui, l’expert ressent une grande tristesse, une grande incompréhension vis-à-vis de l’individu qui a mis le feu à la cathédrale. Il se désole : « C'est quelque chose que je ne comprends pas. Les orgues et tout ce qui est sonore ont été visés. Comment peut-on en vouloir autant à la musique ? Peut-être que le ou les coupables nous expliqueront un jour... »

Déjà un débat sur la reconstruction

Endossant son rôle de technicien-conseil chargé de l’édifice, il détaille les prochaines étapes du long processus de reconstruction. La première chose à faire, c'est sécuriser. Le bâtiment, au niveau de la façade ouest est instable. Des filets ont été installés pour protéger des chutes de pierres. Dans les décombres de l'orgue, des pierres énormes jonchent le sol. D'autres peuvent encore tomber. 

Après la sécurisation, il faudra déblayer. « Mais il ne s'agit pas de tout mettre en décharge. Il faudra faire un tri pour récupérer tout ce que l’on peut de l'orgue, explique Roland Galtier. Même si le futur projet ne les réutilisera pas. On peut imaginer que, si on fait le buffet à l'identique, on puisse replacer des éléments de sculpture qui auraient échappé au sinistre. Dans le cas où on ne fait pas le buffet à l'identique, ces éléments pourront être présentés dans un cadre muséal, par exemple dans le trésor de la cathédrale. »

« Il faut un instrument à la hauteur du bâtiment »

En évoquant le grand orgue, on sent que la question est beaucoup plus complexe. Faut-il le reconstruire à l’identique ou imaginer une toute nouvelle pièce ? « La réflexion est ouverte, elle n'est même pas commencée », avoue Roland Galtier. Quoi qu’il en soit, et par chance, l’expert venait de rendre une grande étude sur le grand orgue de la cathédrale de Nantes. « Nous avions fait tous les relevés laser gamétiques, et un autre en 3D de tous les éléments de l'orgue. Nous avons toutes les dimensions de toutes les pièces », raconte-t-il. Par ailleurs, en amont, une campagne de photos par drone, avec environ 2 000 photos des détails de sculpture du buffet à la clef, avait été réalisée récemment. La reconstitution à l'identique est donc possible, tant la documentation est riche sur le sujet. 

« Nous allons avoir la discussion tant avec les services de l’État que les utilisateurs, les organistes, la maîtrise et le clergé de la cathédrale, en espérant dégager un programme consensuel sur le futur de l'orgue. Identique, contemporain, complètement imaginé ou comparable aux volumes de l'ancien ? Toutes ces questions restent ouvertes. »

Un héritage de quatre siècles d’histoire

Pour le technicien, la question est tranchée. Lui souhaite que l’orgue soit le reflet de son histoire, sans être forcément une copie. Il précise : « J'ai peur que la copie ne soit pas aussi formidable que la qualité des sculptures qui existaient. Je pense qu'on doit pouvoir imaginer, en tout cas musicalement, un orgue qui reprenne une partie des caractéristiques historiques. Il y avait une batterie d'anches de Clicquot, superbe. Il faut un orgue puissant, ample et brillant. On pourrait faire une batterie d'anches sur le modèle de Clicquot. On peut aussi avoir des rappels des éléments du XVIIe. On pourrait aussi avoir une note plus contemporaine. »

Tous ces composants historiques doivent désormais être inscrits dans un rapport, qui fera l’objet d’une étude de tous les décideurs, en concertation. Mais on peut déjà s’attendre à un débat, comparable à celui de la flèche de Notre-Dame de Paris, elle aussi détruite dans un incendie.

Et côté budget ?

Pour la reconstruction, une chose au moins est sûre : il faudra mettre la main au portefeuille. Le budget de la seule réparation et reconstruction des deux orgues est estimé entre 5 et 6 millions d’euros. Le gouvernement s’est déjà engagé. Le Premier ministre Jean Castex, qui s’était rendu sur place avec les ministres de l’Intérieur et de la Culture, avait déclaré que « l’État prendrait toute sa part » à la réfection de la cathédrale Saint-Pierre. 

Et la question budgétaire pourrait faire pencher la balance du débat de la reconstruction. En effet, malgré ce qu’on pourrait croire, refaire l’orgue à l’identique coûte très cher. Il faudrait même débourser plus que pour recréer une nouvelle pièce. « Il y a un grand travail de sculpture, avec des mois ou des années de travail de sculpture, explique Roland Galtier. Un buffet contemporain ne coûtera pas aussi cher. D'ailleurs, à Nantes, on pourrait envisager de faire intervenir des artistes du coin, je pense par exemple aux artistes des Machines de l'île, par exemple. Un orgue moderne ne coûte pas plus cher que la copie d'un orgue ancien. »

De longues années de travaux en prévision

Ce travail titanesque devrait prendre beaucoup de temps. La remise en état de l’orgue de chœur pourrait être rapide, estime l’expert en orgues, « peut-être en un an, car il n’y a pas énormément de travail ». Pour la construction du grand orgue en revanche, ce ne sera pas une mince affaire. « Construire un tel instrument de cathédrale, de 80 jeux, ça fait très longtemps qu'on ne l'a pas fait en France, observe Roland Galtier. Et nous n'avons pas d'entreprise qui soit capable de réaliser cette œuvre, en tout cas dans un délai raisonnable (deux ou trois ans). » 

Pour le chantier, il faudra donc choisir de faire intervenir plusieurs entreprises françaises, regroupées, pour se partager le travail, ou bien de faire appel à des entreprises étrangères, qui ont plus de personnels et plus de moyens. Dans tous les cas, les Nantais devront être patients avant de retrouver l’intégralité de leur cathédrale. Mais tous les experts sont optimistes, et pressés de voir Saint-Pierre-et-Saint-Paul renaître de ses cendres.