Hommage : Dominique Jameux, l’affranchi

Dominique Jameux, producteur à France Musique et France Culture, nous a quitté le 2 juillet dernier. Le musicologue Philippe Gumplowicz lui rend hommage.

Hommage : Dominique Jameux, l’affranchi
Dominique Jameux © Radio France / Christophe Abramowitz

Le musicologue Philippe Gumplowicz était un ami de Dominique Jameux, cette éternelle voix de France Musique et de France Culture qui s'est éteinte le 2 juillet 2015 à l'âge de 76 ans. A l'annonce de cette disparition, le musicologue, également enseignant et auteur d'une série d'ouvrages consacrée au Jazz aux éditionsFayard, nous a envoyé un texte en hommage à Dominique Jameux, que nous restituons ici.

guillemets ouvrants
guillemets ouvrants

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Prologue

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Naissance à Vichy le 24 décembre 1939.
Père tailleur, mère adulée (professeur de piano de surcroit).
Initiation musicale (enfant de chœur à l’église, Jeunesses Musicales de France).
Arrivée à Paris, Fédération Générale des Etudiants de Lettres (UNEF), Fort investissement sur le piano (professeur :Aldo Ciccolini ).

**Acte I. Contemporain

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Une voix et une plume. Des goûts qui batifolent vers les sommets, ceux des compositeurs (Wagner, Verdi, Berg, Mozart), ceux des interprètes, surtout des pianistes. Le désir du partage. Les ingrédients d’une future grande voix de la radio qu’il rejoint en 1973 jusqu’en 2008 (France Musique, Perspectives contemporaines, d’innombrables Matins des musiciens entre janvier 1978 et 1991 ; France Culture, La musique prend la parole, sa première « case »), et de nouveau France Musiques, Le fauteuil de Monsieur Dimanche, Les envols d’Europe, L’Atelier de Dominique Jameux, Au Bonheur des gammes, Histoires de musique.

Des centaines, des milliers d’heures d’enregistrement.

La radio, il y est entré comme porte-voix de la musique contemporaine, avec Alban Berg, Mauricio Kagel, Claude Levi–Strauss. Choix d’époque, la musique n’est pas pour lui une petite chose frétillant entre le futile et le sublime, il l’embarque dans les sciences humaines avec un allant de jeune vicaire (de sicaire parfois aussi). Il mène une bande d’amis remuants, leur revue, Musique en Jeu, fait grand bruit dans le silence d’idées du monde musical entre novembre 1970 (un « dossier Pierre Boulez ») et novembre 1978 (trente-trois livraisons, bande-son de l’époque, scientisme, monographies, psychanalyse, expérimentations ).

Voici l’éditorial du premier numéro de Musique en Jeu. 1970. Allusions datées pour certaines, mais la jeunesse de ton que Jameux n’est pas prêt d’abandonner.

Un éditorial est aussi ennuyeux à faire qu’à lire. On aimerait ici s’en dispenser. Par ailleurs, le genre sollicite la profession de foi bien lancée, close et indélébile. Alors que nous aimerions une revue ouverte, interrogative, des auteurs pas très sûrs d’eux-mêmes, des lecteurs inquiétés, point confortés.

Il s’agit ici de musique, de musique moderne même, c’est-à-dire peut-être de beaucoup d’autre chose que de musique : comprenne qui pourra ; nous nous comprenons encore mal. On entend souvent dire que la musique contemporaine est laide mais que les démarches qui la sous-tendent sont intéressantes. On parlera de ces démarches. Le reste, au fil des numéros, viendra bien par surcroît.

Finalement, c’est toujours comme cela : on n’aime pas les éditoriaux et puis, au fil des lignes, on prend plaisir à parler au lecteur. Que vous dire encore ? Ce que nous aimons ? Alors voilà : nous aimons le silence, Zéro de conduite, la musique orientale, les petites îles, le Théâtre du soleil, les beaux incendies de forêt, le bleu du ciel, Histoire d’O, la vie de province, la vie parisienne, aller en Angleterre en bateau, la maxi jupe, la mini jupe, Harpo, Artaud, Berg, More, se contredire, la musique contemporaine, les Fêtes, Vaillant, le Design, les hippies, les nombres impairs, Leiris, le vert à poix mauve, la sociologie, Michel Simon, les siestes prolongées, Gide, presque tous les disques des Beatles et de Barbara , Johanna Shimkus les yeux verts, Polonsky, les névrotiques, et bien d’autres choses encore.

Ce que nous n’aimons pas – nous sommes aujourd’hui d’humeur avenante, nous ne vous le disons pas.
Mais vous le verrez bien.

La voix et la plume donc, l’écriture est précise, la voix claquante, articulée, malicieuse. Érudition, précision du trait, génie de l’allusion. Notons le souci de clarté, le rejet du débraillé, l’inventivité comme ressort, l’ironie comme moyen. Éthique professionnelle : entretenir un haut commerce avec l’auditeur/lecteur, faire du commentaire une musique de la parole et de l’écrit, une œuvre au plus près de l’œuvre.

La plume. Richard Strauss – 1971 – puis Alban Berg – 1980 – pour la collection Solfèges au Seuil. Le très attendu Pierre Boulez, Fayard, 1984. Biographie autorisée mais pas remaniée par les œuvres récentes du compositeur. Dominique Jameux est plus pierriste (admiration) que boulézien (dévotion). Entre Jameux et Boulez, trois décennies d’un dialogue soutenu, d’une conversation dont ils connaissent règles et ficelles, des controverses (parfois, pas souvent). Mais où le mène le plaisir musical ? Annoncés par ses premiers Berg et Strauss, Jameux amorce un retour vers les musiciens du premier vingtième siècle. Puis vers ceux des siècles précédents.

**Deuxième acte. L’apostasie joyeuse

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« Il ne faut pas courir deux lièvres à la fois, dit-on. Ce livre en poursuit trois (Fausto Coppi, 1996) »

Voix et plume, un accomplissement. Côté voix, les grandes émissions. Il passe une semaine sur Le Nain, de Zemlinsky (quelle époque !). Des œuvres de prédilection couvertes, réinventées. Lulu, Wozzeck, Tristan, Don Carlo, Turandot, Carmen, les grands concerts. Une certaine idée de la radio comme composition sonore dont n’importe quelle émission prise au hasard suffit à illustrer ce qu’il en est de cette exception française dont il fit sa règle. Des chroniques, un « bafouillis prometteur », « Vite un siège pour Monsieur Dimanche », il annonce un lied de Dietrich Fischer-Dieskau et Gerald Moore « Chanté comme personne avec au piano personne d’autre ». L’époque est brillante, les radios publiques stupéfient les intellectuels étrangers, il ne s’en trouve pas l’équivalent en quelque endroit du monde. Il y eut une strette, un ensemble choral, un feu d’artifice de première classe, Quai des Orfèvres comme projection sonore, radio inventive, qu’il tissa avec Claire Lagarde pour la fin d’année 2007. Chant du signe : c’est terminé en 2008.

Côté plume, ce Fausto Coppi. Jameux cycliste ? Jameux intime. Son père est mort lors d’une journée de juillet sur les pentes du Galibier où il a voulu voir passer le campionissimo.
Il réédite son Richard Strauss (Pluriel, 1986), fait le journaliste pour Libération, tisse la première biographie croisée des trois compositeurs de L'École de Vienne (Fayard, 2002), résultat de cette année où il fut Fellow au « Wissenschaftskolleg zu Berlin » (1997). Après Radio (Fayard, 2009), il revient à l’opéra (« Longtemps, je me suis couché assez tard. La faute en aura incombé à l’opéra. Non point que j’en sois un aficionado frénétique ; mais tout de même, j’aurais vu et entendu beaucoup d’opéras dans ma vie, et espère encore en voir souvent. »). Opéra, Éros et le pouvoir Monteverdi, Berg (Fayard, 2012) et un projet sur les trois opéras de Mozart écrits sur des livrets de Da Ponte qui ne verra jamais le jour. Son dernier livre publié, Chopin ou la fureur de soi, (Buchet-Chastel, 2014), le piano de Chopin(opposé au « piano de sauvage » de Liszt) reste animé par l’ambition d’une histoire amoureuse et politique de la musique, dans une lignée musicologique à la française, une musicologie lettrée celle d’un Roman Rolland, d’un André Cœuroy, d’un Marcel Beaufils.

Ne pas oublier les chroniques régulières données à Commentaire depuis 2003. Entre autres : « Sur la musique contemporaine » publié à l’automne 2009 avec Jean-Pierre Derrien et « Musique classique… Basta ! » (hiver 2012). Curiosité insatiable et libre de ce spectateur engagé de l’actualité musicale.

Jean-Pierre Derrien m’en souffle le secret : la voix est la plume.

Rideau (le 2 juillet 2015)

« Ailleurs, le soir, on a quitté le monde, un monde, pour un autre : le vrai » Dominique Jameux, Opéra, Eros et le pouvoir.

guillemets fermants
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