Gustavo Dudamel, chef d'orchestre "superstar", signe à l'Opéra de Paris

Le chef d'orchestre vénézuélien Gustavo Dudamel a été nommé ce vendredi directeur musical de l'orchestre de l'Opéra national de Paris. Il prendra ses fonctions le 1er août, pour six saisons, et conservera son poste de directeur musical de l'Orchestre philharmonique de Los Angeles.

Gustavo Dudamel, chef d'orchestre "superstar", signe à l'Opéra de Paris
Gustavo Dudamel a été nommé directeur musical de l'orchestre de l'Opéra de Paris, © Julien Mignot, Opéra de Paris

C'est un gros coup, dont l'annonce officielle clôt des semaines de rumeurs, de négociations et de débats qui n'ont rien à envier au recrutement d'une grande star du football. Le directeur de l'Opéra national de Paris Alexander Neef a annoncé ce vendredi que Gustavo Dudamel rejoindra l'orchestre de l'opéra en qualité de directeur musical, à partir du 1er août, pour six saisons. Il prendra la succession du bientôt regretté Philippe Jordan, qui quittera son poste à la fin de la saison. Si le Vénézuélien n'était pas le plus lyrique des candidats à ce poste, l'orchestre se souvient de son passage dans la Bohème en 2017.  

"Je n'ai pas hésité un instant à dire oui"

"Ce n'est que lorsque je me suis retrouvé à la tête de cet orchestre magnifique, l’orchestre de l'Opéra de Paris, que j'ai su que j'avais trouvé mon foyer spirituel pour l'Opéra. Je peux décrire chacune de nos répétitions, de nos performances", a déclaré Gustavo Dudamel lors d'une conférence de presse. "Je suis très touché et reconnaissant d'être ici aujourd'hui", a-t-il réagi : "L'Opéra a joué un rôle fondamental dans ma vie, dans ma jeunesse (...) Lorsque’Alexander m’a appelé pour me proposer le poste, je n’ai pas hésité un instant à dire oui." 

Dudamel se dit "extrêmement enthousiaste" à l’idée de pouvoir partager sa "passion pour l’éducation, l'accès aux ressources et aux projets qui existent à l'Académie de l'Opéra de Paris", en évoquant la "prochaine génération d’artistes". Il s'agit selon lui d'avoir un Opéra " qui s'identifie davantage et reflète l'ADN culturel et l'âme de la ville et du pays qui l'entoure". Son objectif est ainsi de créer un Opéra où "tout le monde se sente représenté" : "Rejoignez-moi pour ce qui promet d'être un moment extraordinaire d'exploration et de création !", a-t-il lancé, en annonçant d'ores et déjà une collaboration avec son ami et compositeur Thomas Adès, qui a écrit une oeuvre de ballet. "Après une année difficile, je ressens une profonde responsabilité envers notre forme d'art", a-t-il également précisé, en référence à la crise sanitaire.

"Notre choix s’est porté comme une évidence sur Gustavo Dudamel", a déclaré de son côté Alexander Neef, vantant l' "ouverture" du chef d'orchestre : "Il compte parmi les chefs les plus talentueux et prestigieux au monde. Sa détermination à toucher de nouveaux publics sera un atout décisif. Il poursuivra les efforts de démocratisation entamés il y a quelques années."

Reconduit à la tête de l'Orchestre philharmonique de Los Angeles jusqu'en 2026, Gustavo Dudamel, 40 ans, aura un agenda bien chargé, puisqu'il partagera son temps entre le Walt Disney Concert Hall, et les deux salles parisiennes Bastille et Garnier. Si cette situation ne semble pas poser de problème aux principaux intéressés, elle ne cesse pourtant d'interroger, tant les défis qui attendent le chef d'orchestre à Paris sont importants. 

Gustavo "superstar" Dudamel

Rares sont les noms aussi connus en dehors du milieu musical que celui de Gustavo Dudamel, surtout aux Etats-Unis. Depuis son installation en 2009 à Los Angeles, le chef d'orchestre s'est bâti une carrure de star. Il a son étoile sur Hollywood Boulevard, a inspiré le personnage principale d'une série TV (Mozart in the Jungle), dirigé la musique de Star Wars, le concert du Super Bowl. Cette stature est pour beaucoup dans la bonne santé financière du LA Phil. Le budget de l'orchestre - le plus important du pays, avec 120 millions de dollars en 2017 - est largement dépendant du mécénat, et des levées de fonds supportées avec brio par Gustavo Dudamel.

Il faut dire que la carrière de Gustavo Dudamel a tout d'une success-story à l'américaine. Il commence le violon à l'âge de 10 ans en bénéficiant du programme d"éducation musicale El Sistema, puis étudie la direction d'orchestre, notamment auprès du fondateur du programme José Antonio Abreu, et, à peine âgé de 18 ans, est propulsé directeur musical de l’orchestre Simon Bolivar. Tournées à travers le monde, disques, succès, il devient "l'enfant terrible" de la musique classique et le symbole de la réussite d'El Sistema. C'est d'ailleurs sur le modèle d'El Sistema que Gustavo Dudamel a participé à la fondation du YOLA, l'Orchestre des jeunes de Los Angeles, qui accompagne maintenant 1 300 jeunes musiciens.

Le LA Phil a toujours fait le pari de la jeunesse, recrutant Esa-Pekka Salonen à 34 ans, ou Zubin Mehta à 26. Outre le charisme et la qualité de ces jeunes chefs, l'idée est aussi de proposer de nouveaux modèles et d'aider un plus jeune public à se reconnaître dans ces têtes d'affiche. Dans une ville de Los Angeles où la communauté hispanique et latino-américaine représente près de la moitié de la population, cette affirmation est d'autant plus prononcée avec Gustavo Dudamel.       

Paris, une maison fragilisée

Nul doute que toutes ces qualités, célébrité, jeunesse, aisance en mécénat, figure de proue de l'accès à la musique et à l'éducation musicale, etc. ont largement participé au choix d'Alexander Neef. Peut-être ont-elles aidées à faire avaler un cachet plus important que d'autres candidats. Les défis n'en sont pas moins nombreux, et le temps pour les relever est plus limité quand on doit le partager entre Paris et la Californie.

Tout oppose, ou presque, les deux maisons. Le salaire de M. Dudamel à Los Angles (1,5 million de dollars par an, selon les déclarations fiscales de l'orchestre) n'est sujet à aucune question, puisque recettes et mécénat représentent plus de 90% du budget. Tel ne sera peut-être pas le cas à l'Opéra de Paris, où les subventions publiques représentent encore près de la moitié des finances de l'institution.    

Surtout, la crise que traverse l'Opéra de Paris depuis un an (liée aux manifestations des gilets jaunes, aux grèves, et bien sûr l'épidémie de Covid-19) a considérablement miné ses finances. La ministre de la Culture Roselyne Bachelot annonçait en janvier dans le journal La Croix que "les difficultés structurelles de l'Opéra de Paris exigent des réformes importantes", et l'on sait que celles-ci sont souvent douloureusement vécues par ses salariés.