Grande-Bretagne : la programmation des Proms relance le débat post-colonial

La BBC, chargée de la programmation des Proms, à Londres, envisage de retirer deux chants traditionnellement associés à la dernière nuit du festival, en raison de leurs paroles. Depuis, la polémique enfle et le débat a gagné le pays tout entier.

Grande-Bretagne : la programmation des Proms relance le débat post-colonial
La salle du Royal Albert Hall accueille d'ordinaire des milliers de spectateurs venus assister à la dernière soirée du festival Proms, organisé par la BBC., © Getty / Rob Ball

Les Proms célèbrent cette année leur 125e édition. Et pourtant, la fête est gâchée. D’abord par l’épidémie de coronavirus – les spectacles se feront cette année sans public -, et désormais par un débat qui refait surface dans la société britannique. En cause, une information relayée dans la presse selon laquelle la BBC, programmateur du festival, envisagerait de retirer deux chants traditionnels du répertoire du concert de la dernière soirée. Ces hymnes, Rule, Britannia et Land of Hope and Glory, sont pourtant joués chaque année, en clôture du festival, depuis de très nombreuses années.

Mais le lien de ces pièces avec le colonialisme et l’esclavage suscite le débat, outre-Manche. Notamment sous l’impulsion du mouvement Black Lives Matter. Partisane du mouvement, la cheffe d’orchestre finlandaise Dalia Stasevska, qui dirigera la dernière nuit des Proms, le 12 septembre, ne souhaite plus voir ces deux chants repris par le public du Royal Albert Hall, à grand renfort de drapeaux.

Un bond dans l’histoire coloniale

Selon elle, la cérémonie du 12 septembre, sans public, « est le moment idéal pour apporter un changement » et éliminer ces œuvres du programme. Et l’artiste n’est pas la seule à recommander de tourner la page. En 2001, quatre jours après les attentats du 11-Septembre, la BBC avait remplacé les chansons par une « musique plus réfléchie » pendant la dernière nuit des Proms, mais elle est revenue à la formule traditionnelle les années suivantes. Chi-chi Nwanoku, fondatrice de Chineke ! un orchestre dont les musiciens sont issus de la diversité, a déclaré qu'elle ne comprenait pas « pourquoi la BBC avait pensé bon de rétablir des chansons que beaucoup trouvaient offensantes. » 

Offensantes, car elles rappellent des pages peu glorieuses de l’histoire de la Grande-Bretagne. Avec ses références à l’époque coloniale, Rule, Britannia, une œuvre du milieu du XVIIIe siècle, est aujourd’hui un symbole de l’Empire britannique, associé à la puissance de sa marine sur les océans du globe. Dans le couplet de ce chant patriotique mis en musique par Thomas Arne, la phrase « Jamais, jamais, jamais les Britanniques ne seront esclaves » est répétée. Et c’est précisément cette citation, connue de la grande majorité des Britanniques, qui suscite la critique, compte-tenu de l’implication de la nation dans la traite négrière. 

« Une honte »

Pour le chroniqueur et critique musical Richard Morrison, qui intervient régulièrement sur les ondes de la BBC, « Rule Britannia et Land of Hope of Glory figurent parmi les textes grossièrement chauvins » du répertoire anglo-saxon. Dans les colonnes d’une de ses dernières chroniques, publiée dans le BBC Music Magazine, en juillet, Richard Morrison ajoute : « Dans la foulée des manifestations de Black Lives Matter, il serait insensible, à la limite de l'incendiaire, de rugir ces paroles hypocrites du XVIIIe siècle, avec ou sans ironie. »

« Il n'y aura jamais de meilleur moment pour laisser tomber ce farrago anachronique, embarrassant et tordu de chansons nationalistes qui conclut la dernière nuit des Proms. » - Richard Morrison, critique musical anglais.

Kehinde Andrews, professeur d'études noires à l'Université de Birmingham, va encore plus loin. Pour lui, ces chants sont tout simplement « une honte » : « c'est de la propagande raciste », ajoutait-il lors d’un débat diffusé sur la chaîne de télévision ITV. « Si, et c'est un grand si, nous voulons une Grande-Bretagne antiraciste, alors des chansons comme celle-ci n'ont pas besoin d'être célébrées dans les Proms », a-t-il conclu. 

La droite conservatrice monte au créneau

Pour d’autres, comme l’écrivaine Inaya Folarin Iman, la suppression de ces titres n’est pas la solution. Les Britanniques doivent être mis face à leur histoire coloniale. « Les chansons peuvent prendre un nouveau sens, elles font désormais partie d'une histoire nationale qui représente la fierté et un héritage national », a-t-elle répondu, sur le même débat. 

Cette réflexion de la BBC sur sa programmation relance vraiment le débat de l’héritage post-colonial (en particulier dans le monde de la culture) en Grande-Bretagne. Et les arguments de certains détracteurs des chants concernés provoquent des réactions brutales. Face à la colonne de Richard Morrison, le député conservateur Philip Davies a parlé d' « extrémisme, de vision de la vertu ». Les militants pro-Brexit, dont Nigel Farage, parle même d’antipatriotisme. 

La BBC, par la voix de son responsable des commandes pour la télévision musicale, Jan Younghusband, a fait savoir que le contenu du concert de la dernière nuit des Proms était toujours à l’étude. Sur le débat, elle botte en touche, préférant faire valoir ses arguments sanitaires et de réduction du personnel artistique sur scène.