Gérer le trac avec des médicaments ou le "dopage" de la musique classique

Dans la dernière Revue Dessinée, le journaliste François Thomazeau mène une enquête intitulée "Virtuoses sous cachets" et parle de dopage dans le monde de la musique classique comme une pratique répandue.

Gérer le trac avec des médicaments ou le "dopage" de la musique classique
Bêtabloquants : la meilleure ennemie des musiciens classiques ?, © Getty / Larry Washburn

Le dopage n’existe pas que dans le monde sportif… La musique classique, avec son lot de stress, d’ultra compétitivité et d’efforts physiques, entraîne certains artistes à une prise de médicaments, appelés bêtabloquants, qui leur permettent d’assurer concours, concerts ou simples auditions. 

Un phénomène répandu et tabou que le journaliste François Thomazeau a découvert par hasard en cherchant sur le web des informations sur ces produits, souvent utilisés par les athlètes de sports à précisions : « Je suis tombé sur un forum et à ma grande surprise, au lieu de trouver des sportifs, je trouvais des musiciens qui s'échangeaient des tuyaux sur les meilleurs produits et sur comment les obtenir ».

Ces produits circulent dans les orchestres, les conservatoires et rares sont les artistes qui n’en n'ont jamais entendu parler, l’information venant parfois même du corps enseignant : « Je connaissais des musiciens tellement stressés que ce sont les professeurs qui les incitaient à prendre des bêtabloquants », témoigne Stéphane*, instrumentiste qui préfère rester anonyme. C’est que la loi du secret règne quand il s’agit de « gober », jargon utilisé pour dire que l’on prend des médicaments. 

C’était comme un rituel, il fallait qu’une demi-heure avant, je prenne mon quart de comprimé pour estimer que j’étais capable de monter sur scène 

Certaines personnes associent l’utilisation de bêtabloquants à du dopage, d’autres à de la triche comme le révèle une autre enquête publiée en juillet 2018 dans Libération. Pourtant, il semble que les instrumentistes sont confrontés à cette tentation dès leur jeunesse. Ce fut le cas de la violoncelliste du Quatuor Zaïde Juliette Salmona : « J’ai eu mon premier gros coup de stress pour un concours quand j’avais 16 ou 17 ans… On m’a alors parlé de ces fameux médicaments miracles qui empêchaient les mains de trembler mais qui n’enlevaient aucune concentration, émotion ou engagement. Sur le coup, ça m’a paru être la potion magique qu’il fallait absolument me procurer ».

Et c’est ce qu’a fait la musicienne pendant près de deux ans : « C’était comme un rituel, il fallait qu’une demi-heure avant, je prenne mon quart de comprimé pour estimer que j’étais capable de monter sur scène ». Elle s’en est sortie aussi rapidement qu’elle était tombée dedans, le jour où elle a oublié sa trousse de médicaments. 

« Après un moment de panique, je me suis souvenue d’une technique de respiration apprise pendant un stage de violoncelle 10 ans auparavant », se souvient Juliette Salmona. Un exercice qui lui a bien réussi et lui a permis d’arrêter net la prise de médicaments : « Ces techniques de respiration sont apparues même plus efficaces car il y avait une vraie concentration qui allait avec, adaptée à ce que j’allais jouer ensuite »

Une musicienne m’a dit qu’elle prenait des médicaments depuis 30 ans et n’arrivait pas à décrocher

Mais toutes et tous ne s’en sortent pas comme la violoncelliste. Après la publication de son enquête dans la Revue Dessinée, François Thomazeau raconte avoir reçu de nombreux témoignages, dont certains assez poignants : « Des musiciens m’ont remercié d’en avoir parlé, en me disant qu’ils étaient devenus accro, que c’est un vrai fléau… Une musicienne m’a dit qu’elle prenait des médicaments depuis 30 ans et n’arrivait pas à décrocher ». 

Et le suivi ?

Un témoignage qui fait écho à l’expérience de Stéphane, le musicien cité plus haut : « Certains en prennent pour tout et n'importe quoi, une répétition, un concert, un moment de stress… Là on parle plutôt de dépendance, ce qui est pour moi le plus grand risque du bêtabloquant ». Les études sur ces médicaments ne sont pas assez poussées pour en connaître les effets sur le long terme. Initialement utilisés pour l’hypertension artérielle, ils permettent de diminuer le rythme cardiaque, sont déconseillés aux personnes asthmatiques, et doivent être prescrits après un électrocardiogramme. Surtout, la prise doit être suivie par une personne spécialisée.

Le manque de suivi reste le principal problème de la prise de bêtabloquants par les artistes. Les médicaments se passent de main en main, et les informations sur le sujet et sur la gestion du trac sont rares, voire inexistantes : « On n'apprend pas du tout assez à soigner le fond du problème, à comprendre les origines du trac, à comprendre comment il fait un peu partie de la concentration et qu’il peut être utilisé à bon escient ! », raconte Juliette Salmona

Même son de cloche du côté de Stéphane, qui déplore également l’absence de coachs sportifs ou de psychologues dans les lieux de formation : « Je ne comprends pas que l’on puisse nous dire quand nous entrons au conservatoire : “Vous êtes l’élite de la musique” sans nous donner les moyens de pouvoir gérer tout ce qu’il y autour de notre instrument ». 

François Thomazeau est du même avis, journaliste plutôt passionné par le sport que par la musique classique, il s’étonne : « Dans le sport, c’est connu et légiféré : un athlète a autour de lui tout un personnel du corps médical ! Les musiciens classiques, eux, n’ont rien, c’est le système D, le copain qui va filer des bêtabloquants, et il va en prendre des doses au jugé. C’est ça qui est dangereux : aucun suivi psychologique, aucun suivi physiologique ».

* Le prénom a été modifié