Festival Variations à Nantes : le piano change de gammes

Nantes inaugure ce week-end du 31 mars au 2 avril un nouveau festival : Variations, musiques pour piano et clavier. Un événement en avance sur son temps et qui brasse large, du classique à la musique expérimentale en passant par le jazz et la pop.

Festival Variations à Nantes : le piano change de gammes
L'un des nombreux concerts gratuits du festival Variations à Nantes, ici avec Mohamed Lamouri au Lieu Unique vendredi 31 mars, © Festival Variations / Clack

Avec Variations, musiques pour piano et claviers, la ville de Nantes propose un nouveau type de festivals résolument moderne et éclectique. Une programmation riche, exigeante et accessible pour un festival dont la ligne directrice n'est pas un style musical mais un instrument et sa famille : le piano et les claviers. Si les festivals de piano existent déjà - on pense à La Roque d’Anthéron par exemple, centré sur le piano classique - Variations est le seul à proposer ce balayage et ce brassage esthétique, du jazz au classique, en passant par la musique contemporaine, la chanson française ou la musique électronique. Produit par le Lieu Unique, scène nationale située à Nantes axée sur la création contemporaine, et en partenariat avec la Fondation BNP Paribas, ce festival innove à plus d’un titre. Premièrement, la coproduction inédite entre une scène nationale et la fondation d’une banque internationale, deuxièmement, la programmation : audacieuse, rare et intelligente et troisièmement, le déroulement de l’événement : trois jours, 5 lieux différents et 24 concerts dont 15 sont gratuits.

Le questionnement à l'origine du projet était très simple. La direction du festival s'est demandée comment réussir à tisser un lien entre le public et la musique de création, lien distendu voire rompu pour de nombreuses raisons, dont la première est certainement la crainte que peuvent provoquer les mots « création », « contemporain » ou « expérimental ».C'est donc un cadre plus accessible, en mélangeant diverses esthétiques que Variations compte attirer un public large et varié. La volonté de proposer 70% des concerts gratuits joue un grand rôle.

Cyril Jollard, programmateur musical du lieu unique et du festival Variations, a dressé un constat simple. Selon lui, les festivals peuvent être séparés en deux types de rendez-vous : les gros festivals de type généraliste qui permettent au plus grand nombre d'y trouver son compte et les festivals liés à une esthétique bien précise et destinés aux connaisseurs. Avec ce festival, Cyril Jollard souhaite « créer un événement qui rassemble toutes les formes de musique tout en donnant une invitation qui soit la plus compréhensible possible à un public le plus large possible ». D’où l’idée de choisir un type d’instrument comme thématique explique le programmateur : « le piano et les claviers ont l’avantage d’être très polyvalents et utilisés dans tous les styles de musique ».

La rencontre entre le baroque de l'Ensemble Amarillis et le jazz de Louis Sclavis Trio
La rencontre entre le baroque de l'Ensemble Amarillis et le jazz de Louis Sclavis Trio , © Festival Variations / CLACK

Le plus compliqué a été justement de devoir choisir parmi la myriade d’artistes qui se servent d’un clavier pour s’exprimer. Pour cette première édition, le festival propose de nombreuses pistes et observera la façon dont réagi le public pour affiner le projet. Et quelles pistes ! Pendant les trois jours, le public pourra découvrir la musique de Bach revisitée au piano et au clavecin par le jazzman Edouard Ferlet et la baroqueuse Violaine Cochard, l’intégrale de l’œuvre pour piano de Philip Glass dans un double marathon de 6 heures par Nicolas Horvath, la musique de Michel Legrand jouée par lui-même dans un rare récital de piano solo ou encore les musiques de Reich, Moondog et Bryce Dessner par Chassol et les sœurs Katia et Marielle Labèque.

Pour l’équipe du festival, il était important de montrer au public une génération d’artistes qui ne se cloisonnent pas dans une esthétique particulière et de leur faire passer le message qu’eux aussi ils peuvent apprécier et découvrir différentes formes et styles musicaux. « Avec Variations, nous voulons présenter au public la vitalité de la création contemporaine et expérimentale. La notion de musique contemporaine peut faire peur à beaucoup de monde et nous avons préféré proposer nos concerts dans des formules plus simples. Nous misons sur la faculté du public à se créer des souvenirs de ces instants, nous souhaitons leur proposer des expériences » explique Cyril Jollard.

Et c’est dans cette démarche que Nicolas Horvath s’est vu confier l’intégrale de l’œuvre pour piano de Philip Glass. Le pianiste habitué aux concerts fleuves – il a joué les Vexations d’Erik Satie pendant 24h à la Maison de la Radio en 2015 - jouera deux concerts de 6 heures chacun samedi 1er et dimanche 2 avril de 12h à 18h au Manoir du parc de Procé à Nantes. Un événement gratuit et en entrée libre qui correspond en tout point à la mentalité du festival et de celle du pianiste. « J’aime ce type de concert parce qu’il attire forcément des gens qui ne vont pas dans les concerts classiques habituellement. Cela permet à tout un public qui n’a pas les codes des vieilles institutions d’aller et venir comme bon lui semble. On peut s’asseoir 30 minutes, sortir pour aller boire un verre, revenir et partir avant la fin. Ce sont en quelques sortes les codes de la musique actuelles appliqués à un concert de musique contemporaine » se réjouit Nicolas Horvath.

Le pianiste Nicolas Horvath propose l'intégrale de l'oeuvre pour piano de Philip Glass en deux concerts de 6 heures
Le pianiste Nicolas Horvath propose l'intégrale de l'oeuvre pour piano de Philip Glass en deux concerts de 6 heures, © Festival Variations / CLACK

Si le pianiste n’aime pas être considéré comme un performeur, il sait que l’aspect hors norme et physique de ces concerts fleuves suffit à attirer une partie du public. « Cela ne me pose aucun problème parce que parmi ce public, qui peut être vient pour la première fois dans un concert de musique contemporaine, il y en aura toujours quelques uns qui seront happés par la musique et qui retenteront l’expérience plus tard. C’est ce qui me pousse à proposer ces longs concerts, c’est pour faire oublier l’interprète, le cadre, les codes, etc. Au bout d’un moment, il ne reste plus que la musique et rien que la musique. Philip Glass est une formidable porte d’entrée puisqu’il est certainement le compositeur contemporain le plus abordable, dans une esthétique néo-romantique » raconte le musicien.

La veille, Nicolas Horvath a donné un concert avec le pianiste et compositeur Melaine Dalibert au Lieu Unique. A quatre mains, les deux musiciens ont joué une œuvre de Dalibert, dont le processus de composition repose sur des algorithmes. Une musique entêtante et hypnotique mise en regard avec une œuvre d’un compositeur américain méconnu : Julius Eastman, dont la densité et l’écriture musicale étonnante embarquent complètement l’auditeur dans des explosions de couleur dans un effet de ralenti stroboscopique. Le public est assis en tailleur sur des coussins colorés et bénéficie de l’acoustique très ample de la grande salle d’expositions du Lieu Unique. Le festival Variations permet là aussi de découvrir le travail de Melaine Dalibert qui est quasi-exclusivement destiné au piano. « J’essaie de reproduire cet algorithme invisible qui régit la nature. Quand on observe un coquillage par exemple dont les spirales sont d’une régularité étonnante et d’une grande beauté, on se dit que toute la nature répond à un code, comme celui utilisé dans le langage informatique. C’est sur ce constat que je tire mon inspiration pour inventer des systèmes mathématiques pour générer des idées musicales » analyse le pianiste et compositeur rennais.

Le pianiste et compositeur Melaine Dalibert met en regard ses oeuvres à celles de compositeurs minimalistes
Le pianiste et compositeur Melaine Dalibert met en regard ses oeuvres à celles de compositeurs minimalistes, © Festival Variations / CLACK

Samedi 1er et dimanche 2 avril, il se produira à nouveau au LU pour présenter ses pièces et celles de deux compositeurs minimalistes, Giulano D’Angiolini et Tom Johnson. Des concerts là encore gratuits, une proposition rendue possible par la coproduction inédite de ce festival : l’alliance d’une scène nationale et d’une fondation adossée à une grande banque internationale, la Fondation BNP Paribas. Sur un budget de 230 000 euros, 110 000 euros proviennent de la fondation, ce qui permet la gratuité de 70% des concerts pendant les trois jours. Cyril Jollard, programmateur du festival et le Lieu Unique, explique que ce nouveau type de collaboration est précieux : « le fait que les concerts soient gratuits est très important pour nous, c’est d’ailleurs notre mission de présenter des artistes de très haute voltige dans un cadre gratuit pour que cette musique de création soir pus facile d’accès au plus grand nombre. Avec des budgets de plus en plus contraints, notamment à cause d’une baisse des subventions publiques, il est de notre devoir de diversifier nos moyens de financements ». Le partenariat entre le lieu unique et la fondation est d’ailleurs annoncé pour au moins trois éditions. Un bilan sera alors effectué pour savoir si l’événement a bien rencontré son public.

Variations, musiques pour piano et clavier se poursuit jusqu’à dimanche 2 avril dans différents lieux de Nantes, le Lieu Unique évidemment mais aussi au théâtre Graslin, à la cathédrale de Nantes, à la Chapelle de l’Immaculée et dans le parc de Procé.