Femmes chefs d’orchestre : une évolution à petits pas

En 2016, les femmes chefs d’orchestre sont encore largement minoritaires en France : 21 femmes pour 586 hommes, selon les chiffres de la SACD (société des auteurs et compositeurs dramatiques). Pourquoi ne sont-elles pas plus nombreuses à diriger ?

Femmes chefs d’orchestre : une évolution à petits pas
De gauche à droite, Claire Gibault, Emmanuelle Haïm, Marin Alsop (en haut), puis Sofi Jeannin, Susanna Malkki et Laurence Equilbey (en bas).

Le 29 mars 2016, la jeune chef américaine Karina Canellakis reçoit le prix international de direction d'orchestre Georg Solti. Sous l'article publié par le critique musical Norman Lebrecht, les commentaires fusent et ne sont pas toujours bienveillants, comme le prouve cet extrait : « Tout succès qu'elle obtient vient des milliards de dollars de l'industrie de la musique classique, soutenue sans vergogne par le public international, qui, comme nous le savons, ne s'intéresse qu'à ce qui est nouveau et photogénique ».

Cet exemple montre que certaines mentalités peinent à évoluer sur le sujet. Or se pencher sur la question des femmes dans la musique classique demande un peu de subtilité et une machine à remonter le temps. Dans l’histoire de la musique classique, les femmes ne dirigeaient pas les orchestres. Ce n’est qu’à partir de la seconde moitié du XXème siècle que les premières chefs commencent à s’imposer sur la scène.

Les “pionnières” se retrouvaient parfois face à des orchestres qui n’acceptaient pas d’être dirigés par une femme, comme ce fut le cas pour Claire Gibault et l’orchestre de l’Opéra de Vienne. Alors qu’elle assistait Claudio Abbado au début des années 2000, les musiciens de l’orchestre (tous des hommes) ont refusé de la laisser diriger, même pendant les répétitions.

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«Je me suis tellement battue pour que le chef soit considéré comme une personne et non un genre», témoigne aujourd’hui Claire Gibault. Dans la bouche des jeunes femmes chefs d’orchestre, ce nom résonne comme un modèle. Mais un modèle rare, car elles ne sont pas nombreuses à se faire un nom, en France comme dans le reste du monde.

Dans l’univers des femmes chefs d’orchestre, nous en sommes encore aux “premières fois”, comme en 2013 quand la célèbre Last Night of the Proms du festival londonien est dirigée pour la première fois par une femme : Marin Alsop.

«Vouloir être chef d’orchestre c’est de l’ordre de la folie»

Nadia Boulanger, vers la fin du XXème siècle, l'une des pionnières à la direction d'orchestre ©Hulton-DeutschCollection/Corbis
Nadia Boulanger, vers la fin du XXème siècle, l'une des pionnières à la direction d'orchestre ©Hulton-DeutschCollection/Corbis

«Quand j’ai voulu être chef d’orchestre je ne pouvais pas imaginer les problèmes de sexisme car j’avais 6 ans. C’était un rêve. La seule réticence venait peut-être de ma mère, compositrice, qui a vécu des choses difficiles. Elle devait avoir peur pour moi », témoigne la chef Mélanie Lévy-Thiebaut.

Si la présence de femmes chefs d’orchestre permet aux plus jeunes de s’en inspirer, la plupart du temps, la vocation intervient très tôt, souvent trop tôt pour que les jeunes filles réalisent qu’elles se lancent dans un métier occupé à plus de 95% par des hommes.

La chef d’orchestre française Claire Levacher confirme. Son envie de diriger est survenue très jeune, comme une sorte d’évidence : «Je ne venais pas d’un milieu musical donc l’idée même de devenir chef d’orchestre paraissait étrange. Vouloir être chef d’orchestre c’est de l’ordre de la folie, comme vouloir devenir cosmonaute», confesse la chef. «Ce n’est que depuis que le débat a surgi que je réalise que je suis une femme chef d’orchestre ».

Pourtant, au cours de ses études ou pendant les concours, Claire Levacher se retrouve seule parmi les hommes : «Je ne me suis jamais posée la question de savoir pourquoi j’étais la seule fille, ni si ça allait être plus difficile parce que je suis une femme». Souvent au conservatoire ou dans leurs études, les femmes sont poussées à suivre leur voie et rencontrent des professeurs bienveillants. La jeune chef Marie Jacquot se souvient bien : «Je suis toujours tombée sur des professeurs très ouverts qui m’ont énormément aidé à devenir ce que je suis aujourd’hui.»

Pourquoi les femmes désertent les classes de direction ?

Sortie du conservatoire national supérieur de musique en 1899 ©AlfredoDagliOrti/Corbis
Sortie du conservatoire national supérieur de musique en 1899 ©AlfredoDagliOrti/Corbis

Si les femmes qui se lancent dans la direction sont bien accompagnées, elles restent cependant minoritaires pendant leur études. Au CNSM de Paris par exemple, il n’y aucune étudiante dans la classe de direction depuis 5 ans. Avant cette pénurie de futures chefs, c’était Claire Levacher qui dirigeait cette classe (aujourd’hui tenue par Alain Altinoglu ). A ce moment-là, les femmes ne manquaient pas : «Au CNSM de Paris j’ai eu beaucoup d’étudiantes», confie l’ancienne professeur de direction. «Elles me demandaient souvent mon avis, je pense que cela joue de pouvoir demander conseil à une femme. Et cela donne envie d’aller s’inscrire au cours. J’ai lié des relations particulières avec elles et je suis d’ailleurs toujours en contact avec certaines».

Fruit du hasard (ou non), cette année Claire Levacher faisait partie du jury pour la classe de direction d’orchestre dans ce même conservatoire. Et c’est une femme qui a été sélectionnée. «Bien sûr elle était vraiment d’un excellent niveau mais peut-être que ça a joué le fait que je sois présente lors des épreuves», confesse la chef d’orchestre.

«Il y a forcément une force de la représentation», assure Isabelle Ramona, directrice du conservatoire dans le 18ème arrondissement de Paris. «S’il y a peu de filles dans les classes de direction c’est qu’elles ont un modèle masculin et que le schéma perdure.» Car si les études sont ouvertes et que les places sont accessibles sur concours, peu de femmes se présentent. «Je pense que trop de femmes n’osent pas débuter cette formation. Il y a trop peu de modèles de femmes chefs d’orchestre sur qui les jeunes peuvent prendre exemple», confirme la jeune chef Marie Jacquot.

C’est d’ailleurs l’une des raisons qui pousserait Elizabeth Askren à enseigner : «Je voudrais me consacrer à la pédagogie car c’est important pour les jeunes femmes d’avoir des mentors féminins. Si tu vois une seule femme dans tes prof et qu’elle ne te plaît pas, ça peut te dégoûter», ajoute la chef américaine.

«Il y a de plus en plus de bonnes baguettes au féminin»

Pour aider à se lancer, il y a une évolution : la féminisation des orchestres. Mais on constate un écart immense entre la progression du nombre de musiciennes par rapport à la progression du nombre de femmes chefs.

«Le problème ce n’est pas le peu de représentativité des femmes dans la musique classique en général, mais bien au niveau des postes prestigieux», affirme Claire Gibault. Une constatation qui vaut tant pour les orchestres que pour les entreprises française où sur les 120 grands groupes, seuls 4 sont dirigés par des femmes en 2013.

«Il y a de plus en plus de bonnes baguettes au féminin», assure Laurence Equilbey. «Le drame c’est qu’on ne leur donne quasiment jamais la possibilité de prendre de l’épaisseur artistique, alors que cette chance est donnée aux jeunes chefs masculins.»

Pourquoi ce déséquilibre ? Claire Gibault avance une explication : «Le pouvoir est tenu par des équipes d’hommes qui ont leurs habitudes de fonctionnement». La présence massive d’hommes à la tête des administrations (théâtres, opéras, orchestres) pourrait en partie expliquer le peu de recrutement de femmes dans des postes à responsabilité.

Pour Elizabeth Askren, chef américaine, c’est aussi un problème générationnel : «Si j’ai déjà été confrontée à des remarques sexistes ça ne venait jamais des musiciens mais plutôt de l’administration ou des chefs d’une autre génération. Ceux-là ont du mal à concevoir qu’une jeune femme soit sur un podium.» Par manque d’habitude, fierté masculine ou jalousie, certains chefs ou directeurs d’institutions d’un certain âge ne mettent pas sur un pied d’égalité les jeunes chefs hommes et femmes.

«Je ne vais pas refuser de me maquiller»

Claire Gibault dirige l'orchestre Colonne en 2006 ©MichelinePelletier/Corbis
Claire Gibault dirige l'orchestre Colonne en 2006 ©MichelinePelletier/Corbis

Face à ces réticences - que les chefs femmes ont toutes connues à différents moments de leurs carrières - la question de l’apparence n’est pas négligeable. «Je vois des femmes diriger les bras nus, en robes, courtes ou longues», constate Claire Gibault. «Si ce sont des musiciennes extraordinaires, tout le monde oublie. Mais j’ai l’impression qu’il faut de plus en plus que les chefs soient des jeunes filles belles et sexy. Or moi je me suis battue pour ne pas être un objet», continue la pionnière.

A l’inverse, des femmes chefs, souvent plus jeunes, témoignent de leur envie de féminité. «Je ne vais pas refuser de me maquiller. Il faut être à l’aise pour diriger mais je me permet de porter des talons hauts par exemple, je ne me refuse pas d’être jolie et féminine», avoue Mélanie Levy-Thiébaut. Même combat pour Elizabeth Askren : «Je fais attention à mon image comme n’importe quelle professionnelle. Mais je ne cache pas ma féminité, ni n’en fait un atout.»

Sans aborder le sujet, la question de la maternité arrive souvent dans la bouche des femmes chefs interrogées. Un sujet sensible qu’elles gèrent toutes différemment. Pour Mélanie Levy-Thiébaut, cela n’a jamais été un frein dans sa carrière : «J’ai trois enfants, j’ai dirigé jusqu’à mes 6 mois de grossesse et je m’y suis remise 2 mois après l’accouchement. L’avantage d’être chef c’est de pouvoir passer des journées entières avec eux. Certains métiers ont un emploi du temps beaucoup plus lourd que le notre», souligne la chef.

Apparence, maternité… le dernier cliché autour des femmes reste celui de la “force”. Toutes en rigolent presque. Et c’est Elizabeth Askren qui a la meilleure réponse à ceux qui veulent laisser croire qu’une femme n’a pas assez de force (physique ou mentale) pour diriger un orchestre : «Je fais toujours une allusion à la Guerre des étoiles : Maître Yoda est petit de taille mais sa force est énorme. Il ne faut pas être doté de beaucoup de muscles pour comprendre la vie et connaître la musique.»

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