Fazil Say, le pianiste turc qui marche pour Mozart

Fazil Say s’est produit dans l’un des concerts les plus attendus de cette édition 2017 du Festival Radio France Occitanie Montpellier. Il se confie sur son amour pour Mozart, le rôle de l’artiste dans la société et sur le destin de son pays natal, la Turquie.

Fazil Say, le pianiste turc qui marche pour Mozart
Fazil Say sur la scène du Corum de Montpellier pendant les répétitions de son concert Mozart, © Radio France / Guillaume Decalf

France Musique : Le Festival Radio France Occitanie Montpellier a pour thème cette année les « Révolutions ». Pensez-vous que Mozart était, à sa façon, un révolutionnaire ?

Fazil Say : Le fait que sa musique soit toujours aussi jouée partout dans le monde plus de 220 ans après sa disparition signifie certainement qu’il a révolutionné quelque chose. Il n’est pas facile d'expliquer techniquement comment fonctionnent les révolutions. On peut dire de Mozart qu’il a sublimé la musique d’un point de vue mélodique, comme Beethoven et Wagner ont pu le faire avec l’harmonie ou Bach avec le contrepoint mais ça ne suffit pas à tout expliquer. Son incroyable génie nous parvient toujours après toutes ces années mais il est compliqué de décortiquer le mécanisme d’une telle révolution musicale.

En tant que musicien turc et riche de plusieurs cultures, qu’est-ce que vous pensez apporter de nouveau dans l’interprétation de Mozart ?

Je suis compositeur et pianiste. En Europe, on a oublié cette catégorie de musiciens. Ils existaient aux XVIIIe et XIXe siècles, ensuite ça a été le cas de nombreux musiciens de jazz au XXe siècle. Pour résumer, jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale, les musiciens-compositeurs étaient une typologie assez courante. On peut penser à Rachmaninov ou à Bartok, par exemple. C’est très rare désormais. Je crois que cela doit avoir un rapport avec les maisons de disque qui souhaitent enregistrer des musiciens parfaits et virtuoses. Cela donne des interprétations impeccables d’un point de vue technique mais souvent ennuyeuses. J’essaie d’interpréter la musique avec le point du vue du compositeur, je recherche l’ADN de l’œuvre. Bien sûr, je respecte le texte musical mais j’essaie surtout de comprendre quelle est l’histoire que le compositeur veut raconter, de saisir ce que l’artiste a pu vivre pour le forcer à écrire cette musique en particulier.

Prenez une photographie du monde de la musique classique de nos jours. Il y a ce célèbre violoniste qui vient de Moldavie, ce grand chef d’orchestre vénézuélien, ce pianiste turc, chinois ou japonais, etc. Maintenant imaginez comment était le monde il y a 100 ans. A cette époque, seuls les européens connaissaient du succès. Désormais, on entend de plus en plus parler d’artistes qui viennent de partout dans le monde. Qu’est-ce qu’il fait qu’ils ont plus de succès que certains européens ? Simplement parce qu’ils ont faim, ils ont besoin de se hisser le plus haut possible, de devenir les meilleurs. A l’âge de 21 ans, quand je suis allé étudier le piano à Berlin, certains pouvaient s’étonner et me demander « Ah bon, vous jouez du piano en Turquie ? ». En un sens, c’est compréhensible. En Turquie, la musique classique et le piano ne font pas partie de la culture historique, ce qui signifiait que je partais de très loin derrière les étudiants allemands pour rattraper leur niveau. Vous devez alors travailler deux fois plus, aller deux fois plus vite.

Vous parlez de cette nouvelle génération de musiciens qui viennent d’un peu partout autour du globe, qui jouent sans cesse dans différents pays, vivent dans des hôtels ou des avions. Vous en faites d’ailleurs partie. Mais comment ne pas perdre ce que l’on est. Comment préserver son identité ?

Il y a ce postulat de départ qui fixe les mêmes conditions pour tout le monde : comment comptez-vous faire vendre des billets de concert ou des disques ? On demande de plus en plus aux jeunes artistes d’enregistrer des albums crossover (mélange de différents styles musicaux, musique classique et pop, par exemple, ndlr). Je leur conseille de ne pas le faire, ils ne vendront pas plus de disques. C’est un mensonge. Le problème ne vient pas du répertoire mais de la façon dont ils réagissent. Pendant des années, les programmateurs m'ont dit : « ne jouez pas de musique contemporaine, ne jouez pas votre propre musique. Jouez Bach, Schumann, Brahms, Mozart, etc ». C’est aussi un mauvais conseil parce que si vous souhaitez attirer les jeunes à la musique, vous devez aussi leur proposer de la musique de leur temps. Ce que j’observe partout dans le monde, c’est que la nouvelle génération arrive avec beaucoup plus de créativité que leurs aînés et toujours dans la recherche de la perfection.

Votre pays, la Turquie, connaît actuellement une situation politique compliquée. Pensez-vous que votre rôle en tant qu’artiste est plus important que jamais ?

En ce moment, il est très compliqué de parler de la Turquie. Je peux néanmoins vous dire que c’est un pays extrêmement divisé. La moitié de la population a dit « oui » à Erdogan (référendum d’avril 2017 portant sur une réforme constitutionnelle donnant les pleins pouvoirs au président turc. 51% pour le camp du « oui », ndlr), l’autre moitié lui a dit « non ». Pour ceux qui ont refusé, mon art et ma présence en Turquie représentent un grand espoir. Ils ont besoin de gens comme moi et j’ai terriblement besoin d’eux également. Mais réussir à se comprendre, à devenir amis avec l’autre moitié de la population, c’est extrêmement compliqué. J’ai essayé beaucoup de choses… Mais ces gens continuent à penser et à dire que je fais de la musique occidentale et que ce n’est pas pour eux. Ils disent ne pas en avoir besoin et se sentent heureux avec la culture islamique. J’ai de gros problèmes pour entrer en connexion avec eux. Pourtant, une grande partie de mes compositions est d’inspiration turque. Mais rien n’y fait. Ils sont paralysés par cette posture qui consiste à être contre la culture occidentale en toutes circonstances. C’est tellement dommage.

Êtes-vous confiant pour l’avenir de la Turquie ? Avez-vous de l’espoir ?

Évidemment. Sans espoir, on ne peut pas vivre. Mais je suis incapable de prédire ce qui va arriver. C’est très compliqué. Comme je viens de le dire, la moitié de la population ne veut pas d’Erdogan. Ils veulent un pays laïc, ils veulent la démocratie. Ils sont ouverts à la culture orientale et à la culture occidentale. Cette moitié représente donc un grand espoir pour l’avenir de la Turquie.