Face à la crise, les ensembles indépendants inventent leurs propres festivals

Une trentaine d’ensembles de musique indépendants se sont regroupés pour créer plusieurs festivals afin de faire repartir l’activité. Initiatives inédites et solidaires pour ce secteur habitué à une certaine forme d’isolement.

Face à la crise, les ensembles indépendants inventent leurs propres festivals
Françoise Lasserre dirige son ensemble Akademia, © J-Patrice Campion / Akademia

C’était le 6 mai dernier, une petite semaine avant le début du déconfinement. Emmanuel Macron, en visio-conférence avec des personnalités de la culture, enjoignait le secteur, mis K.O. par l’épidémie, à « se réinventer ». Certains ensembles musicaux indépendants l’ont pris au mot. Une trentaine d’entre eux, tous adhérents à la Fédération des ensembles vocaux et instrumentaux spécialisés (Fevis), se sont associés pour créer de toute pièce des festivals d’un nouveau genre. 

Habitués à une certaine solitude, ces ensembles de musique baroque, ancienne ou contemporaine, sont généralement ancrés à un territoire bien délimité et développent chacun leur réseau avec les collectivités locales ou des mécènes privés. L’annulation de la quasi-totalité des festivals de l’été en raison de l’épidémie de coronavirus leur a porté un grand coup. Ces ensembles ne bénéficient pas d’un réseau de salles labellisés, comme c’est le cas pour les musiques actuelles, le théâtre ou la danse. Les festivals sont donc leur unique moyen de diffusion en dehors de leur zone d’ancrage.

Face à une crise sans précédent et surtout face à un été qui s’annonçait vide de concerts, les ensembles ont réagi. La première initiative du genre est née dans la région Grand Est. Dès le mois d’avril, tout en navigant à vue avec les informations qu’elle disposait à cette époque, Françoise Lasserre, cheffe d’orchestre et directrice artistique de l’ensemble Akademia, a eu l’idée du Grand Est’ival, du 16 juillet au 2 août."Je me suis posé la question de savoir comment nous pourrions reprendre les concerts, surtout dans cette région qui a été particulièrement touchée par le Covid" explique-t-elle.

Se souvenant d'une tournée organisée il y une dizaine d'années mettant en lien musique et tourisme dans la région, Françoise Lasserre a commencé à envisager cette opération inédite. Elle en a parlé à ses consœurs et confrères des autres ensembles et très rapidement l'idée s'est concrétisée. Un festival qui rassemble 12 ensembles, tous implantés dans le Grand Est, et qui propose plus de 150 concerts pendant trois semaines et ce dans les 10 départements du territoire. Françoise Lasserre est allée demander de l'aide à la région, qui justement cherchait à créer une manifestation semblable, notamment pour les gens qui ne partent pas en vacances, et tout est allé très vite. 

"D'habitude, nous travaillons chacun de notre côté. Il y a une forme d'isolement et parfois de concurrence entre les ensembles. Là, c'est tout l'inverse qui s'est produit, nous avons travaillé les uns pour les autres dans une grande solidarité" explique la cheffe d'Akademia. En seulement quelques jours, les 12 ensembles (ils étaient 14 à l'origine, 2 ont dû jeter l'éponge pour des raisons logistiques et administratives) ont réussi à organiser plus de 150 concerts dans la région. 

"Chaque ensemble a fait bénéficier de son réseau et de ses lieux d'accueil. Il y a une grande diversité de concerts, beaucoup sont en plein air et la plupart sont gratuits. L'idée est aussi d'essayer de toucher des publics différents. Concernant les mesures sanitaires, les équipes artistiques ont été réduites et la programmation écourtée" explique Françoise Lasserre. Son ensemble Akademia, situé à Reims, a organisé la tournée de trois ensembles sur sa zone d'activité habituelle, et vice-versa l'ensemble Les Métaboles, situé à Colmar, ont fait de même. 

"C'est cette solidarité qui a, je crois, impressionné au niveau de la région, de la Drac et des mécènes privés (Fondation Orange, La Caisse des dépôts et la fondation Bettencourt soutiennent le projet, ndlr). Nous avons montré que nous pouvions travailler ensemble et rapidement" se félicite Françoise Lasserre. Ce qui n'empêche pas certaines lourdeurs administratives : "nous avions dit à nos financeurs que nous mettrions tout à l'argent en commun entre les 12 ensembles par exemple, mais rien n'est prévu pour procéder ainsi. Il y a encore beaucoup à faire dans ce domaine-là". 

Une idée qui fait des émules

Rapidement, l'idée de ce Grand Est'ival a commencé à circuler en dehors de la région. La Fevis, qui oeuvre en coulisse comme un facilitateur et apporte son expertise au niveau de la communication, voire de la production, a organisé une visio-conférence pour que tous les ensembles adhérents puissent être tenus au courant de ce qui se passait dans le Grand Est. Banco ! Les ensembles d'Ile-de-France se sont lancés dans la même aventure en imaginant le festival OuVERTures du 10 juillet au 31 août. 

Comme dans l'est, la région a répondu présente tout de suite puisqu'elle souhaitait mettre en oeuvre une manifestation culturelle pour l'été. "La décision de se lancer a été prise à la fin du mois de mai et une semaine plus tard, nous avions déjà bouclé la programmation" explique Jean-Christophe Frisch, directeur musical l'ensemble XVIII-21 Le Baroque nomade et directeur artistique d'OuVERTures. Résultat, 10 ensembles se sont réunis pour organiser un festival d'une cinquantaine de concerts gratuits en plein air, dans des parcs, des jardins ou des lieux de patrimoine.

"Ce qui est intéressant, puisque nous sommes nous-mêmes producteurs du festival, c'est que ce sont les ensembles qui décident de la programmation, alors que normalement ce sont les lieux qui nous accueillent qui choisissent. L'organisation s'est passée comme une auberge espagnole, chaque ensemble apportait ce qu'il pouvait, son réseau, son contact, etc. Il y a une très grande solidarité et tout s'est très passé très simplement entre nous. Peut-être que dans une situation normale, cela n'aurait pas aussi bien fonctionné. Ce qui a fait la différence, c'était surtout cette envie très forte de jouer de la musique devant un public" explique Jean-Christophe Frisch. 

Depuis ces deux créations de festivals, plusieurs initiatives ont vu ou vont voir le jour, un événement autour de la musique contemporaine à Paris du 11 au 13 septembre, porté par cinq ensemble. En Normandie, un projet similaire est en cours de conception et devrait intervenir au début du mois d'octobre. On peut également citer le festival Pulsations lancé à Bordeaux par l'Ensemble Pygmalion. 

"Tous les ensembles impliqués ont pris conscience que ce qui se passait actuellement serait également une chance pour les années à venir, puisque nous développons notre réseau beaucoup plus rapidement que d'habitude" explique Françoise Lasserre. "Nous allons jouer dans des endroits que nous ne connaissions pas ou qui ne nous connaissaient pas, ce sont donc des contacts pour le futur" poursuit-elle. Mais est-ce financièrement intéressant, pour ces ensembles qui ont perdu beaucoup d'argent à cause de la crise ? "Non, répond Jean-Christophe Frisch. C'est surtout important pour les musiciens qui vont jouer avec nous. Pour les ensembles, c'est plutôt de l'ordre de la symbolique. Nous sommes vivants après plusieurs mois de détresse, c'est le message que nous voulons faire passer". 

Même réponse du côté de Françoise Lasserre. "Ca ne renfloue pas du tout les caisses. Le financement que nous avons obtenu permet de rémunérer les artistes et payer un peu de communication". Reste l'angoisse qui plane sur l'ensemble du pays avec les premiers signes d'une possible seconde vague du coronavirus. "Nous faisons comme si tout allait bien se passer, répond Jean-Christophe Frisch, nous essayons de rester le plus constructif possible. Les mois de juillet et août ne sont pas ceux qui nous inquiètent le plus, c'est surtout l'automne et l'hiver. Pourrons-nous reprendre notre activité normale et surtout dans quelles conditions ? Il y a encore des annulations qui tombent pour des concerts prévus en décembre. L'avenir n'est pas très serein".