Eva Zavaro, révélation des Victoires de la musique classique 2021

La violoniste Eva Zavaro est nommée dans la catégorie “Soliste instrumental” des Victoires de la musique classique 2021. Rencontre et portrait en sept questions.

Eva Zavaro, révélation des Victoires de la musique classique 2021
Eva Zavaro, © Nathalie Guyon - FTV

Eva Zavaro est nommée dans la catégorie “Soliste instrumental” des Victoires de la musique classique 2021. Actuellement en perfectionnement à Munich avec Julia Fischer, elle fait des concerts depuis son adolescence et joue dans différentes formations chambristes. Nous l'avons rencontrée lors de ses répétitions à la salle Gaveau à Paris, juste avant le Concert des Révélations du mercredi 13 janvier.

Pourquoi avez-vous choisi le violon ? 

C'était assez naturel puisque ma mère est violoniste à l'Orchestre national de France et ce sont probablement les premiers sons musicaux que j'ai entendu lorsque j'étais dans son ventre. Donc, c'est tout naturellement qu'à quatre ans, j'ai demandé mon premier violon. J'en ai eu un pour Noël, j'en ai joué un peu une semaine et puis, je l'ai laissé tomber en disant 'Je ne sais pas jouer, je n'en jouerai pas'. Ensuite, à 5 ans, j'ai demandé à être inscrite au Conservatoire, et c'est là que j'ai vraiment commencé un cursus avec ma première professeure que j'ai gardée jusqu'à mes 15 ans, jusqu'à mon entrée au Conservatoire de Paris, qui était une professeure incroyable, mais extrêmement ludique, et qui m'a vraiment fait aimer le violon. 

Quels sont vos souvenirs de ses cours ?

Elle inventait énormément de jeux pour apprendre. Je me souviens notamment, par exemple, d'un exercice où elle se mettait au piano et elle jouait le pianiste fou qui accélère et qui ralentit, qui est très, très libre dans l'agogique. C'était à nous, violonistes de cinq, six ans qui venions de commencer le violon, de nous adapter. Donc, elle développait de l'écoute avant tout, et non pas juste la répétition technique d'exercices. Elle faisait des cours de groupe, elle faisait danser les élèves en jouant. C'était vraiment drôle. Pour cela, je n'ai jamais eu cette approche rébarbative et répétitive de l'instrument. C'était toujours un jeu pour moi, alors qu'il fallait quand même réviser à la maison. J'y étais évidemment coachée par ma maman, violoniste originaire en plus de l'Europe de l'Est, avec l'héritage de toute cette école russe, polonaise, qui est assez sévère. 

Donc pour moi, c'était le bon équilibre, d'avoir ce côté ludique en cours et d'avoir quand même un coaching très régulier, pour approfondir vraiment et pour s'arrêter sur des détails. 

Qu'est-ce qui vous passionne dans votre instrument ?

Plus je grandis, plus je me dis, mais quelle folie d'avoir pris cet instrument, et je suis contente de ne pas m'être posée la question plus tôt parce que ça aurait pu me faire dévier. Je me rends compte que la production sonore, c'est le plus grand des défis. C'est vraiment tellement sensible. Ça dépend de tellement de paramètres. Je parle tout le temps des trois dimensions, c'est à dire que je suis verticale, mon bras droit et gauche sont horizontaux, et les deux mains font des choses radicalement opposées. Il y a tellement de forces contraires qui doivent être coordonnées. 

Et puis, les pieds sont déterminants, l'appui au sol. Être debout, c'est extrêmement inconfortable. Donc on est déjà en porte à faux et en plus, on a nos bras. Notre jeu se base sur toute une série d'appuis qui sont extrêmement abstraits et dont j'ai progressivement pris conscience. Je dirais que l'aspect corporel duquel découle le son, pour moi, c'est la plus grande fascination que j'ai pour le violon. 

Qu'est-ce que vous a enseigné cette prise de conscience du corps ?

En fait, je me suis rendue compte que c'est un métier très physique et qu'après des heures de travail, je pouvais avoir de vraies douleurs. Je me disais en fait, ça ne va pas, je ne peux pas avoir mal au dos à 16 ans, ce n'est pas possible. Donc je suis allée voir Marie Froidevaux, une kinésithérapeute qui pratique la méthode Mézières, autrement dit, l'Eutonie, et c'est avec elle que j'ai développé une énorme conscience corporelle. Elle travaille justement sur la répartition de l'énergie et du tonus pour qu'elle soit toujours juste. Elle est vraiment dans une espèce d'économie d'énergie qui permet de protéger le corps et prévenir de maladies, d'opérations, de prothèses. Elle va d'ailleurs bientôt faire une formation et j'aimerais beaucoup pouvoir y participer parce que c'est extrêmement précieux pour les musiciens et les chanteurs, et puis évidemment les danseurs. 

En quoi cela modifie votre rapport à la musique ?

J'ai eu la chance de la rencontrer à l'adolescence, au moment où tout change. Mais chaque situation de stress amène d'autres tensions sur lesquelles il faut en permanence travailler, sans évidemment perdre de vue la musique qui est essentielle.

Par rapport à mon interprétation, c'est une recherche sans fin qui pour moi passe beaucoup par le corps maintenant. Et à un tel point que par moments, quand je veux justement travailler exclusivement la musique, je ne dois pas prendre l'instrument. Je regarde la partition, je la lis, je la visualise, je l'imagine et la chante, mais de passer par l'instrument, finalement, avec tous ces paramètres physiques à prendre en compte, parfois peut brouiller les pistes. Je recommande vraiment de passer par l'imagination sonore avant d'être déjà distrait par le son et les sensations. 

Avez-vous un compositeur fétiche que vous auriez aimé rencontrer ?

Le premier qui me vient en tête, c'est Brahms. J'ai joué absolument tout ce qu'il a écrit pour violon et une grosse partie de sa musique de chambre. Pour moi, c'est celui qui allie la perfection formelle avec les thèmes absolument incroyables et une harmonie tellement développée. Pour moi, c'est vraiment mon dieu. C'est celui qui parle vraiment à mon âme et que j'ai envie de jouer toute ma vie. 

Par contre, il ne m'a pas l'air d'être quelqu'un de très sympa et très loquace, donc je ne sais pas si avec lui, j'aurais envie de parler. J'aimerais bien jouer sa musique avec lui parce que c'était évidemment un pianiste concertiste qui composait à ses heures creuses. C'est fascinant de voir comment on ne se souvient pas des interprètes. L'histoire ne se souvient plus du Brahms interprète, on se souvient que de sa musique. J'aurais bien aimé jouer avec Brahms, mais j'aurais aimé rencontrer Bach quand même. C'est tellement une énigme, cette personne qui a écrit des kilomètres de musique, il était père d'une famille nombreuse, engagé dans la vie de l'église et aussi politiquement dans la vie culturelle de Leipzig, on se demande où est-ce qu'il trouvait le temps? Est - ce qu'il dormait ? Mais voilà, avoir un aperçu du personnage, c'est finalement un des plus grands génies et pour mon instrument, le plus éloigné de moi. Donc je dirais que c'est cette distance là que j'aimerais combler. 

Comment vivez-vous la crise sanitaire actuelle ?

Cela devient inquiétant. A titre personnel, c'est vrai que j'ai un peu envie de m'arracher les cheveux parce que j'avais énormément de premières occasions importantes. J'ai un concert au Théâtre des Champs le 14 février, un récital qui sera probablement annulé et ça me rend extrêmement triste que ce soit annulé. C'était un concert symboliquement important pour moi car j'y ai vécu ma première émotion musicale intense en écoutant La petite renarde rusée de Janáček, à l'âge de trois ou quautre ans, et j'y ai entendu ma professeure et idole Julia Fischer. Pour nous, la jeune génération qui entrons véritablement dans le monde professionnel, d'avoir les ailes coupées comme ça, alors que peut être des occasions ne se reproduiront plus, est quelque chose d'assez énervant. Mais je suis quelqu'un de positif, je garde espoir et je suis convaincue que ceux qui s'accrochent et qui savent vraiment où ils veulent aller trouveront toujours un moyen de rebondir. 

Plus généralement, je pense que cette période était en effet désastreuse pour la culture, mais d'un point de vue artistique, elle a été bénéfique pour ceux qui ont su faire abstraction et se recentrer sur leur pratique. Justement, se demander encore plus profondément « Mais qu'est ce que je veux vraiment? Qu'est ce que la musique signifie vraiment pour moi ? » J'ai eu la chance d'être restée confinée la plupart du temps à la campagne. Je n'ai pas vécu l'angoisse du confinement en ville. 

J'ai pu mesurer l'importance de la dimension de la nature pour moi, j'ai pris conscience de ce que je ne voulais pas pour ma vie. D'être dépendante des concerts, de la pression et de l'adrénaline. Je pense que ce n'est pas bon. Donc, une fois cette angoisse écartée, j'ai pu me concentrer sur la musique, sur la découverte, sur la lecture de livres que je n'aurais jamais imaginé avoir le temps de terminer. Regarder des films, passer des moments en famille et tout ça, ça reste de la nourriture. Même si on est musicien et artiste et que ça prend une grosse partie de notre notre énergie, il faut rester humain avant tout. Et c'est la seule caractéristique qui nous réunit vraiment, entre tous les musiciens à travers les âges. 

Et aussi, de prendre conscience, finalement, de la rareté d'un concert, à quel point le moment du concert est précieux. Et c'est Czesław Miłosz, poète polonais, qui écrit, en parlant de sa patrie, « On ne prend conscience de sa valeur que quand on l'a perdu ». Et je pense qu'on pourrait bien transposer sur le contexte actuel. 

Les vidéos d'Eva Zavaro

Wieniawski, Polonaise brillante, avec Clément Lefebvre (piano)

Tchaïkovski, Valse sentimentale, avec Clément Lefebvre (piano)

Piazzola, Libertango, avec Félicien Brut (accordéon)