Leonardo García Alarcón : "'Piazzolla' était un mot interdit"

À l'occasion du centenaire d'Astor Piazzolla, le chef d'orchestre argentin Leonardo García Alarcón nous parle de l'héritage du compositeur révolutionnaire qui reste, paradoxalement, plus acclamé en Europe et aux États-Unis qu'en Amérique latine.

Leonardo García Alarcón : "'Piazzolla' était un mot interdit"
"Pour moi, Piazzolla représente tout ce qu’un musicien peut faire pour que sa musique puisse devenir connue universellement", confie le chef d'orchestre., © Radio France / Louis-Valentin Lopez

Astor Piazzolla, bandéoniste argentin de légende, figure du tango sous toutes ses formes, aurait eu 100 ans aujourd'hui. Le chef d’orchestre Leonardo García Alarcón, Argentin également, lui rend honneur ce jeudi soir avec l'Orchestre Philharmonique de Radio France. L'occasion d'évoquer ses souvenirs de Piazzolla, ainsi que l'héritage du compositeur parfois mal-aimé et controversé, surtout dans son pays d'origine.

FRANCE MUSIQUE : Quel est votre premier souvenir de Piazzolla ? Comment s’est faite votre rencontre avec lui ? 

LEONARDO GARCÍA ALARCÓN : "En Argentine, on passait tous les dimanches dans la maison de nos grands-parents. On entendait que du tango à la radio. Mon grand-père et ma grand-mère se sont connus en dansant le tango. Mon grand-père le chantait très bien, mon père est né de cet amour et de cette rencontre. 

Mais je me souviens aussi que 'Piazzolla' était un mot interdit à la maison de mon grand-père, parce que c’était le nouveau tango. Ce nouveau tango allait à l'encontre de l’univers de mon grand-père : le vieux tango des années 30, 40 et 50. On sait à quel point Piazzolla était très révolutionnaire en Argentine. Il a presque fait oublier que le tango était toujours dansé, et a composé des chansons qui sont beaucoup plus proches des chansons d’aujourd’hui que du tango traditionnel..."

Tout ce qui hérissait, en somme, le poil des puristes du tango… 

"Absolument. Cela allait contre l’esthétique des personnes qui connaissaient très bien le langage du tango. Mais Piazzolla l'a fait exprès ! Il admirait beaucoup Bach : c’est pour cela que la fugue, la forme polyphonique, est dans beaucoup de pièces. Bartok aussi, Stravinsky… Il est allé vers ce monde et plus tard il a trouvé, grâce à Nadia Boulanger, sa professeure à Paris, une manière de se concentrer sur une écriture réduite, pour un petit ensemble."

Vous venez du monde du baroque. Il y a quelque chose de baroque chez Piazzolla ? 

"Sûrement ! En Amérique latine, on peut dire que le baroque continue à exister. On n’a pas fait vraiment une rupture, le romantisme n’a jamais commencé. Depuis que les jésuites ont envahi l’Amérique du sud, et ont amené tous ces instruments ainsi qu'un savoir-faire polyphonique, qui s’est adapté au rythme latino-américain, ce rythme reste encore aujourd’hui. 

"Presque tout le folklore latino-américain, et même la salsa qui est née tardivement dans les années 70, vient des rythmes vraiment baroques. Piazzolla avec le tango a fait encore un pas plus loin : il est allé créer des fugues. C’est-à-dire une mélodie à laquelle répond une autre, puis une autre, une autre… Une forme qui a été développée au 16ème siècle"

Cela vous fait quelque chose d’être Argentin et de diriger un répertoire de Piazzolla, quand on sait le monstre sacré qu’est Piazzolla en Argentine ? 

"Je me souviens d’un jour, enfant. J’étais en train de manger, je revenais de l’école et regardais la télévision. On a annoncé : 'Astor Piazzolla est mort aujourd’hui'. Mais avec une froideur… Presque comme un oublié. Quand Piazzolla est mort en Argentine, ça n’a pas provoqué un grand chagrin. Comme ça arrive souvent avec ce type de personnalité. Il n’est pas encore reconnu."

"À Buenos Aires, on n’a pas donné le nom d’Astor Piazzolla à une grande institution, un grand auditorium… C’est presque la honte. Cela va arriver un jour, tout le monde sait que Piazzolla représente Buenos Aires. Mais le pays lui doit encore beaucoup"

Il est peut-être, paradoxalement, plus populaire en Europe qu’en Amérique latine...

"Je le crois, surtout à Paris. Mais aussi aux États-Unis, où il a grandi, et de par sa relation avec le jazz. Les États-Unis étaient un endroit d’expansion de sa musique : il a vraiment pu rencontrer des créateurs qui n’étaient pas du tout dans le noyau du classique ou dans le noyau du tango. C’était quelqu’un qui avait un instinct énorme pour transformer son langage. Cela est d'ailleurs aussi très baroque."  

Leonardo García Alarcón dirigera ce soir la "Sinfonia Buenos Aires", interprétée par l'Orchestre Philharmonique de Radio France.
Leonardo García Alarcón dirigera ce soir la "Sinfonia Buenos Aires", interprétée par l'Orchestre Philharmonique de Radio France., © Radio France / Louis-Valentin Lopez

Piazzolla, c'est une musique qu’il faut vivre, interpréter. Quelle est votre interprétation personnelle de Piazzolla ?

"Avec la Sinfonia Buenos Aires, que l’on va jouer avec l’Orchestre Philharmonique de Radio France, j’ai retrouvé un Piazzolla symphonique, qui me met en contact avec Alberto Ginastera, et des compositeurs argentins du début du 20ème siècle. Quand j’ai connu en 2012 cette symphonie, je me suis dit : 'waw : c’est vraiment un compositeur symphonique'."

Y-a-il des difficultés à jouer Piazzolla, et à le diriger ? 

"Ce sont les bandonéonistes qui ont le savoir-faire ! Quand vous voyez Richard Galliano ou William Sabatier, deux grands bandonéonistes qui jouent dans ces concerts, ils ont le style : la pulsation, le tempo, le type d’articulation, le soin dans l’interprétation… C’est formidable, car on se trouve vraiment avec des artistes qui sont à l’intérieur d’un langage, qui baignent dedans. Moi je ne peux qu’apprendre, être comme une éponge pour pouvoir apprivoiser tous ces paramètres." 

Quel héritage laisse selon vous Piazzolla aujourd’hui, au XXIe siècle ? 

"Sa musique, pour des musiciens, danseurs ou chanteurs, reste un sommet de la rythmique, de musique populaire. Un sommet aussi de la polyphonie qu’on peut retrouver dans le tango. Aujourd’hui, pour moi, il représente tout ce qu’un musicien peut faire pour que sa musique puisse devenir connue universellement, sans se renfermer dans ce qu’on appelle le folklore."

Il n’a pas voulu que sa musique devienne folklorique : il a toujours voulu que sa musique soit moderne, actuelle : c’est ça, le cadeau qu’il nous a laissé"

Quelle est la 'patte Piazzolla' ? Son ingrédient secret ? 

"Je dirais : la manière de décomposer une mesure, qui provoque un rythme absolument incroyable. Si vous arrivez à ressentir cela au moment d’interpréter, et à le transmettre à vos interprètes, Piazzolla ressuscite. Dans toute sa force."