Entre scène et ciel, la double vie de Daniel Harding

Mis à jour le dimanche 30 octobre 2016 à 22h38

Daniel Harding, nouveau directeur musical de l’Orchestre de Paris voue une passion pour l'aviation. Il consacre désormais une partie de sa vie aux formations de pilotage et aux vols, loin de son monde musical.

Entre scène et ciel, la double vie de Daniel Harding
Daniel Harding ne manque pas une occasion de s'envoler entre deux concerts.

Après un mois de voyage entre l’Italie, l’Allemagne et la Suède, Daniel Harding profite d’une semaine de repos avant de retrouver l’Orchestre de Paris dont il est le directeur musical depuis la rentrée 2016. Le chef d’orchestre nous donne rendez-vous dans le 15ème arrondissement de Paris pour acheter, dans un magasin spécialisé dans l’aviation, une carte de la Sicile, sa prochaine destination.

Depuis deux ans, Daniel Harding ne dirige plus seulement des orchestres mais aussi de petits avions, dès qu’il le peut. Une passion dans laquelle il investit beaucoup de son temps, entre formations, tests, examens et entraînements. Une seconde vie qu’il mène comme son orchestre, avec rigueur et passion.

Daniel Harding
Daniel Harding

France Musique : Quels sont vos premiers souvenirs d'avion ?

Daniel Harding : Je suis monté pour la première fois dans un avion à 13 ans pour aller à Venise avec ma famille. Mais c’est un âge où j’avais surtout envie d’être artiste donc j’étais davantage attiré par la destination que par l’avion… Mais je me souviens très bien du Concorde. Enfant, j’adorais collectionner les documents d’informations gratuits. Un jour, mon oncle en récupère dans un aéroport avec les horaires d’avion, dont ceux du Concorde, j'étais très impressionné.

Mes autres souvenirs remontent à quand j’avais 8 ans, avec le premier ordinateur de la famille. Il y avait un jeu de simulateur de vol très basique mais j’adorais y jouer. Plus tard, quand j’avais 20 ans, en plein séjour en Sardaigne avec Claudio Abbado, je me souviens avoir emmené avec moi un ordinateur, des pédales et une manette. Quand il faisait autre chose, j’allais dans ma chambre et je jouais au simulateur de vol. Il se moquait bien de moi !

Et comment êtes-vous passé du simulateur de vol à une vraie expérience de pilotage ?

J’avais pris il y a longtemps quelques cours d’initiation avec un instructeur mais j’ai vite compris que passer une licence demandait beaucoup de temps et il fallait être au même endroit or j’étais toujours en voyage… Il y a 4 ans j’ai passé le permis bateau, ce n’était pas très sérieux mais ça a déclenché ma volonté de voler. J’ai passé ma licence de pilote privé à Cannes il y a 2 ans avec une équipe très sympa. C’était dur avec tous mes voyages mais dès que j’avais du temps libre je m’y consacrais et ma passion s’est vraiment déclenchée.

En fait, j’ai adoré être étudiant, me retrouver dans une salle avec un instructeur, apprendre quelque chose qui demande de la précision. Quand j’ai eu ma licence, l’examinateur m’a félicité et donné le permis de commencer à apprendre. C’était le début de quelque chose qui m’a fait du bien. J’avais quelques problèmes avec la musique car je suis très clair et exigeant en tant que chef d’orchestre. Or je sais qu’il n’y a pas de réponse correcte dans la musique. Beaucoup de gens pensent que cela permet de faire n’importe quoi avec l’excuse d’être un artiste, de ressentir les choses. Après 20 ans, ce discours me rend dingue. Par l’exigence du vol et de la formation pour devenir pilote, j’ai trouvé quelque part où je peux mettre ce côté de moi qui a besoin que les choses soient réglementées et exactes.

Aujourd’hui, quand un musicien me propose quelque chose je suis beaucoup plus ouvert qu’avant et plus à l’aise avec ces deux côtés de ma personnalité.

Dimanche dernier, vous avez passé les examens pour l’ATPL (Airline Transport Pilot Licence), le plus haut niveau de licence de pilote de ligne et vous avez réussi. Est-ce une consécration ?

C’est la première fois de ma vie que je réussis un examen qui fait partie d’une formation professionnelle… Après je sais que ce n’est pas fini, il me reste encore beaucoup de possibilités… Je suis content d’avoir passé l’ATPL car je peux désormais partir en avion et voler même quand il ne fait pas beau. C'est très important pour moi car je ne vole pas pour les beaux paysages. Je vole pour connaître l’avion, les sensations, voir comment ça marche... C’est le plus intéressant car cela demande des précisions et des connaissances.

Justement acquérir ces connaissances demande beaucoup d’heures de travail et d’investissement personnel. Comment faites-vous pour concilier votre vie de chef d’orchestre avec votre passion ?

Mon travail de chef d’orchestre est très lourd et sérieux. A côté, ma formation pour devenir pilote n’est pas facile mais j’y vais lentement. Je suis mon propre rythme mais c’est vrai que je n’ai pas lu un livre ou un roman depuis longtemps… Normalement pendant mes voyages je trouve toujours un moment, mais là j’en profitais pour étudier.

J’ai moins de temps pour la musique mais je pense que je n’ai jamais aussi bien dirigé que maintenant. Il faut respirer avec la musique… Les musiciens de l’Orchestre de Paris sauront mieux témoigner mais je pense être toujours exigeant et difficile mais moins stressé par mes exigences. Les moments dans l’avion sont pour moi. La licence que j’ai passée dimanche correspond à 650 heures d’études. Tellement de travail. Une fois fini, il y a un vide. Heureusement je retrouve Berlioz, Debussy et Britten la semaine prochaine.

On dirait que le pilotage d’avion vous a un peu aidé à sortir d’une sorte de crise de la quarantaine où vous ne preniez plus goût à la musique…

Le soir de mes 40 ans, le 30 août 2015, je me suis retrouvé avec le pianiste Kristian Bezuidenhout et je lui ai dit : “Je veux arrêter”. Je n’avais pas commencé la musique pour faire des compromis. Après 20 ans, j’étais fatigué. Ce n’était pas tant la crise de la quarantaine mais plutôt la crise qui survient après 20 ans à avoir fait la même chose. Chef d’orchestre est un métier magnifique mais c’est naïf de penser que ce n’est pas difficile. Les gens pensent que tu ne dois pas te plaindre parce que tu fais ce qui te plaît. Mais plus ton métier est important plus ça fait mal si ça ne se passe pas comme tu le souhaites.

Je sortais d’une longue période de repos, j’étais fatigué mentalement, et épuisé physiquement de reprendre le travail. C’est à ce moment là que j’ai décidé de passer l’ATPL, d’aller jusqu’au bout. L’avion m’a fait du bien. C’est un autre monde, d’autres gens, c’est une autre exigence et j’aimais être le petit dans la classe, pas celui qui est toujours devant et se doit d’avoir des réponses. Je pense que le pilotage m’a aidé à éviter la crise de la quarantaine.

Sentez-vous des similitudes entre diriger un orchestre et piloter un avion ?

Le grand public voit les pilotes de ligne et les chefs d’orchestre de la même manière, comme une personne inutile. Le chef d’orchestre danse devant les musiciens et l’orchestre peut jouer sans lui, et le pilote de ligne est assis devant un ordinateur qui fait voler l’avion. Ce qui est intéressant c’est que l’on pense que la musique n’est qu’une expression or c’est très scientifique. Et que l’avion ce n’est que suivre des règles alors qu’il y a une possibilité pour le pilote de faire quelque chose de très beau, d’élégant.

Est-ce que vous avez peur avant de piloter un avion ?

Je pense que la peur et le trac sont liés à une mauvaise préparation. Plus tu as d’expérience, moins tu as peur. Mes copains pilotes me demandent souvent si j’ai le trac avant un concert. Mais je leur réponds toujours que peu importe ce qui se passe sur scène, personne ne va mourir et que c’est plutôt à eux d’avoir peur quand ils pilotent !

Est-ce que vous écoutez de la musique quand vous volez ?

Un jour, un ami pilote m’a dit : “Daniel, je prends la radio, et toi tu peux juste voler, mettre ta musique et profiter”. J’ai essayé pendant 5 minutes et j’ai détesté. Quand je suis dans l’avion, ce que j’adore c’est qu’il n’y a pas de musique. Pour nous, musiciens, nous vivons avec de la musique. Ce qui est génial dans l’avion, c’est que tout s’arrête.

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