Ensembles musicaux indépendants, comment survivre dans une économie de plus en plus fragile ?

Alors que Le Balcon, dirigé par Maxime Pascal, célèbre ses 10 ans d'existence, se pose la question de savoir comment les ensembles indépendants survivent dans un secteur florissant du point de vue créatif mais touché de plein de fouet par le manque de subventions publiques.

Ensembles musicaux indépendants, comment survivre dans une économie de plus en plus fragile ?
L'ensemble Le Balcon, dirigé par Maxime Pascal, célèbre ses 10 ans lors d'un festival à l'Athénée Théâtre Louis-Jouvet du 15 au 30 mars., © Meng Phu / Le Balcon

Ce n’est un secret pour personne. La France regorge d’ensembles musicaux talentueux. Spécialisés en musique médiévale, de la renaissance, baroque, romantique ou contemporaine. Si l’émergence de la scène baroque, par exemple, a été rendue possible, c’est avant tout parce qu’elle a été soutenue par les pouvoirs publics ces dernières décennies. Mais voilà qu’aujourd’hui, les subventions diminuent et jamais le nombre d'ensembles en activité n'a été aussi important. 

L’économie du secteur, déjà fragile, risque de saturer. C'est ce que craint Céline Portes, la déléguée générale de l’Ensemble Correspondances, dirigé par Sébastien Daucé, spécialisé en musique baroque et créé il y a dix ans. « Les ensembles historiques, âgés de 20 à 30 ans, bénéficient de subventions publiques à hauteur de 30 à 35% de leur budget annuel. Nous en sommes à 9%.  C'est-à-dire que pour boucler notre budget nous devons compter sur le mécénat et sur le chiffre d'affaires ». 

Céline Portes précise que la part de subventions publiques ne couvre même pas les frais de fonctionnement de l'ensemble. Correspondances est donc contraint de recourir au mécénat pour payer les salaires des permanents et les cachets des musiciens. « En général, le mécénat est utilisé pour financer des projets bien précis, qui sortent de la création habituelle. Dans notre cas, nous n'avons pas le choix que de nous servir du mécénat pour le fonctionnement de l'ensemble » précise la déléguée générale. 

Une situation que déplore Céline Portes car elle contrait sa structure à fonctionner avec un nombre réduit de salariés. « A volume égal d'activité, les ensembles ont généralement sept ou huit permanents. A Correspondances, nous sommes trois. C'est un cercle vicieux puisqu'avec une plus petite équipe, il est plus difficile d'engager les projets et de faire des recherches de financements ». Céline Portes, qui considère son ensemble comme une petite entreprise, regrette que les pme du secteur privé puissent toucher quasiment plus d'argent public que l'ensemble grâce à des dispositifs comme le crédit d'impôts recherche.

Entre les mains des pouvoirs publics

L'Ensemble Correspondances est membre de la Fevis, la Fédération des ensembles vocaux et instrumentaux spécialisés. Créée en 1999 par 9 ensembles, dont les Arts Florissants, Accentus ou Les Talens Lyriques, la Fevis compte aujourd'hui 150 adhérents. Un nombre qui montre bien le remarquable foisonnement et le savoir-faire des ensembles musicaux français. Mais c'est ce qui pourrait aussi lui causer du tort : des subventions publiques qui stagnent, voire baissent, mais beaucoup plus de parts à distribuer. Un tout petit secteur ultra concurrentiel en somme. 

Pour Louis Presset, délégué général de la Fevis, le sort du secteur, et surtout celui des jeunes ensembles, est entre les mains des pouvoirs publics : « Le secteur grossit. Il y a de plus en plus d'ensembles et d'artistes, mais aussi de plus en plus de public qui ont envie de les entendre. Et nous sommes dans une période où les financements publics n'augmentent pas, ce qui va finir par poser problème ».

Selon le délégué général, l'effort à faire pour que les pouvoirs publics donnent de l'air aux ensembles, ne serait pas très important : « A un moment donné, les pouvoirs publics avaient très bien compris la richesse du mouvement baroque, et ils ont décidé de l'accompagner. C'est grâce à cela que les ensembles français ont pu autant se développer et sont demandés dans le monde entier. Et ce mouvement reste très riche et continue à créer des choses nouvelles et intéressantes. Si, d'un point de vue musical, nous étions en train de tourner en rond, cela pourrait se comprendre. Mais c'est loin d'être le cas ».

Louis Presset pose la question aux pouvoirs publics : « Souhaitez-vous continuer à accompagner ce mouvement extrêmement efficace, connu dans le monde entier, qui est l'une des fiertés de la création actuelle en France ? Ou alors, décidez-vous de jeter l'éponge en disant "on ne peut plus aller au-delà" ?Il est simplement question de savoir où l'on place nos responsabilités par rapport à cette politique culturelle publique qui est une exception mondiale. Les pouvoirs publics peuvent avoir la fierté de se dire "on ne s'est pas planté, ce type d'ensembles musicaux que nous avons décidé d'accompagner est une réussite" .»

Le mécénat devenu incontournable

Si tous les ensembles connaissent une santé plutôt précaire, cela ne les empêche pas de rivaliser d'imagination pour financer leurs nouveaux projets. C'est la philosophie qu'a tout de suite employé Le Balcon, qui célèbre en ce moment ses 10 ans. Dès le début de l'aventure, les membres fondateurs se sont tournés vers des mécènes. « Nous sommes très vigilants sur le fait d'avoir une économie très mixte, explique Florent Derex, cofondateur et directeur de l'ensemble aux côtés de Maxime Pascal. Le mécénat est donc capital chez nous. Dans nos premières années de vie, c'était notre unique source de financement ». 

La Caisse des Dépôts, la Fondation Orange ou encore la Fondation Singer-Polignac, autant de partenaires avec lesquels Le Balcon a su tisser des liens privilégiés. L'une des spécificités artistiques du Balcon étant de sonoriser la musique, il était naturel que l'ensemble constitue également des partenariats avec des sociétés audio ou vidéo. « Cette sorte de club d'entreprises nous a permis dès le début de mettre sur pieds des spectacles assez ambitieux avec très peu de moyens » précise Florent Derex. 

Le directeur exécutif du Balcon reconnaît que le manque de visibilité à moyen ou long terme des dispositifs de subventions complique les choses. « Lorsqu'un ensemble se développe dans le temps, c'est un mécanisme naturel de devoir embaucher des salariés. Mais cela demande d'avoir des perspectives sur sept ou huit années. Ce que nous avons du mal à faire ». 

Avec 3 500 concerts par an, plus d'un million de spectateurs et un chiffres d'affaires annuel estimé à 70 millions d'euros selon la Fevis, les ensembles indépendants représentent un volet important de la musique en France. Une spécificité qui risque de se retrouver à bout de souffle dans les prochaines années. Voire à contraindre les ensembles les plus fragiles à mettre la clé sous la porte.