"El Sistema" : le célèbre programme d'éducation musicale ciblé par des accusations d'abus sexuels

Dans une tribune publiée par le Washington Post, des élèves du programme vénézuélien témoignent d'abus dont ils auraient été victimes de la part de leurs professeurs. "Leur responsabilité a été mise sous le tapis", affirme aussi une jeune femme.

"El Sistema" : le célèbre programme d'éducation musicale ciblé par des accusations d'abus sexuels
"El Sistema" est un projet d'éducation populaire à la musique classique, fondé en 1975 par José Antonio Abreu au Vénézuela, © AFP / Leo Ramirez

El Sistema dans le tourmente. Dans une tribune, publiée par le quotidien américain Washington Post, d'anciens élèves du projet vénézuélien d'éducation populaire à la musique classique témoignent d'abus dont ils auraient été victimes de la part de leurs professeurs. L'enquête est menée par deux professeurs de musique : Geoff Baker, enseignant à l'université de Londres et auteur de El Sistema : Orchestrating Venezuela's Youth, et William Cheng, professeur associé de musique au Dartmouth College, auteur de Loving Music Tills It Hurts ("aimer la musique jusqu'à ce que ça fasse mal").

Les dernières accusations ont émergé le 29 avril sur les réseaux sociaux, observent les deux musiciens dans leur tribune. Une ancienne élève d'El Sistema, Angie Cantero, a partagé un message à charge sur Facebook, assurant que le programme était "gangréné par les pédophiles, les pédérastes, un nombre incalculable des personnes ayant commis le crime de viol" : "un grand nombre de personnes répugnantes adorent tromper les filles et les adolescents, profitant de leur position de pouvoir et de leur renommée au sein d'El Sistema", décrivait-elle.

Des propositions d'ordre sexuel

Angie Cantero assure qu'elle a été harcelée dès l'âge de 13 ans, recevant des propositions d'ordre sexuel de la part de professeurs. Elle les a repoussé mais affirme que "malheureusement, ça n'a pas été le cas pour beaucoup de mes amis, qui étaient aussi mineurs à l'époque, et qui ont fini par avoir des relations (incluant des rapports sexuels, bien sûr) avec des hommes qui étaient bien plus âgés qu'eux." Le message de la musicienne a été partagé plus de mille fois et a entraîné des centaines de commentaires. Une femme a notamment affirmé, en réponse, avoir été violée par son professeur alors qu'elle avait 14 ans. 

Ces déclarations ont poussé Geoff Baker et William Cheng à contacter d'autres musiciennes pour corroborer ces allégations, qui ont accepté de témoigner sous de faux noms. Lucia, membre d'El Sistema pendant 18 ans, leur a raconté que les comportements prédateurs font depuis longtemps partie du programme : "Beaucoup d'affaires ont émergé, mais c'était les filles qui en payaient les conséquences. La responsabilité des professeurs a été mise sous le tapis." Une autre femme, Maria, qui a suivi le programme durant 15 ans, note de son côté que les abus sexuels n'étaient jamais remis en cause, au point que la plupart des élèves ne les ont même pas perçus sur le moment comme étant néfastes ou abusifs. 

Une banalisation des abus ?

Une "banalisation" déjà soulignée en 2016 par un ancien violoniste d'El Sistema, Luigi Mazzocchi, qui affirmait que les relations entre les enseignants et les élèves étaient "la norme" : "Certains professeurs le disaient même ouvertement : 'j'ai des relations avec mes étudiants parce que je pense que grâce à ça nous les aidons à devenir des meilleurs musiciens, de meilleurs violonistes.' Le musicien Geoff Baker épinglait lui déjà les abus sexuels dans son ouvrage de 2014 consacré au programme, intitulé El Sistema : Orchestrating Venezuela's Youth. À l'époque, l'organisation avait nié les allégations, les qualifiant de "totalement fausses".

Fin avril, le mouvement #MeToo a fait trembler le monde culturel vénézuélien, avec une série d'accusations et de révélations ciblant des rockeurs, accusations qui se sont ensuite étendues à d'autres secteurs comme le journalisme, la danse et le cinéma. Un hashtag, #YoTeCreoVzla ("Venezuela, je te crois"), s'est par la suite répandu sur Twitter. C'est d'ailleurs cette libération de la parole qui a encouragé Lisa, une hautboïste, à décrire les abus dont elle a été victime. Elle dénonce notamment le comportement d'un professeur qui justifiait ses actes ainsi : "Ses méthodes reposaient sur un discours passionné sur l'art, la passion et l'intelligence. Selon lui, je devais me laisser porter par le désir sexuel pour atteindre l'excellence artistique."

Jeudi, la branche anglaise d'El Sistema a réagi dans un communiqué, se disant "solidaire des victimes de ces abus", "gravement préoccupée par ces allégations", et insistant aussi sur le fait qu'il ne s'agissait pas seulement d'un "problème vénézuélien". "El Sistema", projet d'éducation populaire à la musique classique fondé en 1975 par José Antonio Abreu au Venezuela, a formé de grands noms comme le nouveau directeur musical de l'Opéra de Paris, Gustavo Dudamel, ou encore Rafael Payare, de l'Orchestre Symphonique de Montréal.