El Sistema Greece : un espoir pour les enfants des camps de réfugiés

A Athènes, El Sistema Greece s’implante dans les camps de réfugiés pour y faire vivre la musique auprès des migrants. Deuxième volet de ce carnet de bord au cœur du projet.

El Sistema Greece : un espoir pour les enfants des camps de réfugiés
Avant l'arrivée des violons, les enfants se lancent en musique avec des flûtes à bec, © Angel Ballesteros

La productrice de France Musique Dominique Boutel, et le réalisateur Gilles Blanchard sont partis une semaine à Athènes suivre le projet El Sistema Greece qui s'implante dans les camps de réfugiés. Découvrez leur reportage, en trois épisodes. Retrouvez le premier épisode sur El Sistema Greece, et le dernier sur un concert exceptionnel.

Vue d’avion, Athènes se déploie entre les montagnes recouvertes de végétation méditerranéenne, aux couleurs de l’olivier et de la roche. La ville blanche ne semble pas si grande alors qu’elle se déploie sur des kilomètres… Pour se déplacer, le moyen le plus commode reste le taxi. Ils sont jaunes, n’indiquent pas vraiment s’ils sont chargés ou pas, et il faut souhaiter que le chauffeur parle anglais ou possède un GPS, au risque de se retrouver sur la place Syntagma, sans autre forme de procès…

Cette fameuse place est régulièrement bloquée par des manifestations anti-migrants. Un climat peu favorable à notre projet.... Mais au fil de notre reportage, les contradictions profondes qui agitent le pays ressortent : les Grecs sont eux-même migrants et voyageurs quasiment depuis l’origine de leur civilisation. Ils sont partagés sur cette question et certainement moins réfractaires par rapport à d’autres pays européens. Une solidarité se dégage de la misère, et le partage de la culture se retrouve jusque dans la nourriture, celle de la Méditerranée.

L'arrivée au camp de Skaramagkas

La première visite se déroule à la lisière du port du Pirée, pas loin de l’un des plus grands camps d’Athènes, Skaramagkas. Un gigantesque et magnifique complexe, construit sous l’impulsion de Stavros Niarkos se dresse, dominant un grand parc aux essences rares. Le bâtiment, conçu par Renzo Piano, domine la mer de son architecture de verre et de métal. D’un côté, un opéra, de l’autre, une bibliothèque, vide de livres. Au centre, une agora, longée par un canal et battue par les vents qui viennent de la mer.

Ici, les gens déambulent, boivent un verre et ne se doutent pas encore que cinq jours plus tard, l’agora sera équipée d’une scène, et accueillera un concert avec la mezzo-soprano Joyce DiDonato, marraine d’El Sistema Greece. La chanteuse offre gracieusement au public, largement composé d’enfants des camps avoisinants, sa présence. Le centre culturel Stavros Niarkos est partenaire du projet El Sistema Greece et accueille un dimanche par mois une « open class » qui réunit des enfants et des musiciens amateurs.

Le centre culturel de la fondation Stavros Niarkos
Le centre culturel de la fondation Stavros Niarkos , © Radio France / Dominique Boutel

Pour rejoindre le camp de migrants de Skaramagkas, il faut commencer par prendre l’un de ces fameux taxis jaunes, et lui faire comprendre notre destination : au bout du port du Pirée, sur la zone de déchargement. « Il y a bien un bus, nous explique Anis Barnat, fondateur d’El Sistema Greece, emprunté d’ailleurs par les migrants pour aller en ville, mais c’est plus aléatoire, et beaucoup plus long ! »

Pour accéder au camp (qui est sous domination militaire), il faut franchir les rails désaffectés d’une ligne de marchandise, longer une barrière de métal, puis passer obligatoirement par la guérite pour annoncer son arrivée aux gardes.

Vue du camp de Skaramagka en plein jour
Vue du camp de Skaramagka en plein jour, © Radio France / Angel Ballesteros

Il fait très chaud sur cette esplanade de ciment. Au loin se dégagent de grands containers bleus, rouges, jaunes dont les inscriptions révèlent l’origine : Pékin, Singapour, la Russie…Puis un grillage, surmonté de barbelés, délimite le camp : un alignement de centaines de containers blancs qui tracent des rues, des carrefours, des places… Peu de monde se retrouve dehors en ce mardi matin, nous sommes en pleine période de Ramadan et les gens se sont couchés tard.

Des pots de fleurs au milieu de la misère

De plus, la chaleur n’incite pas à sortir... Chaque container (que se partagent en général deux familles) est doté d’un boitier d’air conditionné, comme dans chaque maison à Athènes, et d’un capteur solaire qui permet aux réfugiés d’avoir l’électricité et l’eau chaude. Un don d’une entreprise, nous explique-t-on. Ces capteurs transforment le camp en une gigantesque forêt brillante, mais soulignent le contraste entre un monde hautement technologique et la misère.

Car la misère est là, on le voit bien, dans les vêtements qui sèchent, dans la déglingue de certains meubles, rebuts de nos civilisations, dans la précarité des petites échoppes bâties avec les toiles de l’ONU, dans la rouille qui affleure sur les parois des grands conteneurs, qui servent à des associations ou des ONG.

Mais au milieu de ce paysage pauvre, il y a un réel soucis de décoration, d’humanisation. Là, des pots de fleurs donnent une petite note de couleurs aux alignements blancs-gris, ici un petit salon confortable est aménagé sous une bâche, les couleurs vives d’un tapis frappent les yeux, et des rideaux protègent un peu l’intimité.

La Hope School pour les enfants réfugiés

Nous nous dirigeons vers la Hope School, fondée par les réfugiés à l’initiative entre autres d’Abdelghani. Cours d’arabe, de mathématiques, depuis peu d’informatique grâce à un don de tablettes, et depuis un mois, cours de musique, ce dont se réjouit Léa Dao Van, volontaire pour El Sistema : « Pour qu’un projet comme ça fonctionne, il faut que les personnes nous connaissent et nous fassent confiance. Dans leur pays, ils n’avaient pas l'habitude de suivre ce genre de cours et surtout de chanter ce genre de musique car on propose un répertoire plutôt classique, c’est l’inconnu pour eux. Donc la clé du projet c’est garder un lien étroit avec la communauté, de connaître les gens presque individuellement ».

Les garçons testent le piano
Les garçons testent le piano, © Radio France / Angel Ballesteros

La Hope School est située dans le quartier des écoles. En face, le British Council a ouvert également un établissement destiné aux adolescents, un espace clos, entouré d’une clôture, dans lequel se retrouvent des groupes de jeunes. Nikos et Konstantina sont arrivés et tirent un long fil électrique depuis la salle à travers la grande cour pour récupérer de l’électricité. Il n’y a que deux petits ce matin, ils ont entre quatre et six ans, et n’ont pas l’air bien réveillés. Mais les jours suivants, les enfants seront plus nombreux, certains venant pour la première fois, et toujours avec le même enthousiasme.

Les enfants apprennent la musique par les gestes, l'écoute et la pratique
Les enfants apprennent la musique par les gestes, l'écoute et la pratique , © Radio France / Angel Ballesteros

Dès les premières notes, les éclats de rire fusent : la bonne humeur règne grâce à l’infatigable énergie des deux professeur. On chante en faisant des gestes, les voix montent et descendent comme les corps, puis on dessine des noires, des blanches, des silences, et enfin, moment de repos, on dessine en écoutant… du Mozart !

Deux frères syriens dessinent en écoutant Mozart
Deux frères syriens dessinent en écoutant Mozart , © Radio France / Angel Ballesteros

À ÉCOUTER

Les enfants chantent avec leurs professeurs

Un deuxième groupe d’enfants arrive. Ils sont plus âgés, entre sept et douze ans, et, tout sourire, se jettent dans les bras des professeurs. On ne sait pas grand chose de leurs vies, on devine la difficulté, le manque. Reste la magie de l’enfance, ils courent partout, rient pour un rien, sont prêts à suivre ces adultes à qui ils font confiance, vers la musique, mais aussi le plaisir, la beauté et l’amitié. Ces élèves sont affamés d’apprentissage, de règles, de découvertes qui leur permettent de rêver l’avenir.

Les filles attentives aux instructions des professeurs
Les filles attentives aux instructions des professeurs , © Radio France / Angel Ballesteros

Dès qu’il y a un moment de libre, les enfants se ruent sur le piano et égrènent trois notes. Certains, comme Dima, prennent des leçons avec Antigoni, professeurs au Conservatoire d’Athènes. Bientôt, les quarante violons offerts par une donation, permettront à la classe d’enrichir leur culture musicale, dans la précision et l’exigence. Les flûtes à bec, elles, n’ont pas fait long feu… C’était trop tôt !