El Sistema Grèce : le modèle vénézuélien au service de l'avenir des enfants migrants

Mis à jour le lundi 24 octobre 2016 à 10h42

Après avoir formé quasiment 800 000 enfants dans le pays et inspiré des antennes dans plus de 50 pays dans le monde, El Sistema Venezuela s’apprête à écrire une nouvelle page : le 7 novembre prochain sera inauguré un premier nucléo au cœur même du camp des migrants sur l'île de Lesbos en Grèce.

El Sistema Grèce : le modèle vénézuélien au service de l'avenir des enfants migrants
©Angel Ballesteros

En 40 ans d'existence, l'El Sistema vénézuelien a vu passer quasiment 800 000 enfants des barrios défavorisés dans le pays. Il a été repris et adapté dans plus de 50 pays du monde entier et a inspiré nombreuses initiatives sociales et artistiques. Loin d'être épuisé, le concept de l'éducation musicale des enfants comme moyen d’intégration sociale a trouvé dans le projet d'El Sistema Greece une forme nouvelle, en résonance à l'actualité tragique des milliers de migrants, enfants et adultes, qui échouent quotidiennement sur les rives de l'Europe.

A l’origine d'El Sistema Greece, Anis Barnat, représentant principal d’El Sistema en Europe. Installé à Londres depuis deux ans, Anis Barnat a travaillé entre autres avec la Maîtrise de Radio France avant de rejoindre l'agence artistique Askonas Holt. Cela fait quelques mois qu’Anis Barnat déplace les montagnes pour faire vivre l'idée d'une antenne d'El Sistema en Grèce, afin de permettre aux enfants et aux jeunes des camps des migrants de bénéficier du même programme que tant d’autres enfants et jeunes de par le monde.

« J’ai passé deux mois comme volontaire dans les camps des réfugiés sur l’ile de Lesbos. Je m’attendais à faire face à une situation difficile, mais ce que j’ai constaté sur place m'a profondément bouleversé. Outre le fait que les conditions de vie de ces personnes sont difficiles, ce qui m'a frappé, c'est l'absence de perspective. Dans le cas des réfugiés syriens, la situation est plus claire suite aux accords entre l'Union européenne et la Turquie. Mais les autres - de 37 nationalités différentes - ne savent pas ce qu'ils vont devenir. Je me suis rendu compte en même temps qu’il y a 400 enfants et jeunes dans le camp, dont 121 mineur non-accompagné. Ils attendent des semaines et des mois, et personne ne sait combien de temps leur calvaire va durer. Pendant tout ce temps, ils n’ont rien à faire, ils ne vont pas à l’école, aucun encadrement pérenne n’est prévu pour eux. »

Anis Barnat travaille avec El Sistema vénézuélien depuis plus de deux ans. Il a vu de ses propres yeux comment les nucleos, les centres qui accueillent les enfants et les jeunes des quartiers défavorisés au Venezuela, transforment leur vie. Il a décidé d’agir.

« J'ai eu l'idée de faire venir la musique aux enfants dans les camps pour leur donner un objectif. Une fois que j’ai monté le projet, tout s’est enchaîné », raconte Anis Barnat. « J’ai eu l’impression que toutes les personnes que j’ai sollicité n’attendaient que cela : de pouvoir enfin se rendre utiles, faire quelque chose pour ces gens qui vivent une vraie tragédie depuis qu'ils ont quitté leur pays. Mes interlocuteurs d'El Sistema ont tout de suite senti l’urgence de réagir, d'autant plus qu'on avait déjà tous les outils pédagogiques à portée de la main. »

Une fois les musiciens d'El Sistema mobilisés, l'étape suivante était d'aménager les salles de classe et de recruter les encadrants. Les ONG présentes sur place ont prêté main forte. Tout le travail aura lieu dans les camps, avec pour ambition de pouvoir également sortir pour des événements prestigieux...

Après des mois de préparation, les premiers ateliers de chant choral seront inaugurés à Lesbos et ensuite à Athènes dès le 7 novembre. Ils seront animés par Lourdes Sanchez , directrice musicale des chœurs des enfants et des jeunes d'El Sistema. Elle accompagnera le travail d’encadrement des enfants et donnera ses conseils a la relève sur place, pour pouvoir assurer au projet une pérennité et pour mobiliser davantage les forces de bras locales. « Ce qui est génial, c’est que nous nous sommes rendu compte qu’il y a un vivier extraordinaire en matière de ressources sur place. Parmi les migrants présents sur place - musiciens, professeurs de musique, mais aussi et surtout du côté des Grecs, parce que depuis l’afflux des réfugiés les initiatives pour une meilleure insertion des enfants et des jeunes migrants dans la société grecque se multiplient. Nous allons travailler avec le Conservatoire d’Athènes, mais aussi avec le chœur Polyphonica, un chœur de jeunes multiculturel dont la vocation est de rapprocher autour d’un répertoire de tradition orale, les jeunes migrants et les Grecs. »

A terme, ce sont 2 000 enfants migrants présents sur le sol grec qui devraient pouvoir intégrer le programme.

Le multiculturalisme pour une meilleure insertion

Quel est le principal enjeu du El Sistema Grèce ? Outre sa dimension sociale et artistique, ce sera le terrain d’expérimentation du multiculturalisme, un modèle qui pourrait à terme devenir transposable n’importe où dans le monde. Et la rencontre entre différentes cultures passera notamment par un répertoire choisi. « Nous avons un double objectif : permettre aux migrants de connaître la culture de leur pays adoptif et faire dialoguer leurs cultures respectives. Le répertoire qu’ils vont chanter sera constitué des œuvres classiques profanes, et de répertoire traditionnel grec. Je travaille en ce moment sur la collecte des berceuses que les mamans chantent aux enfants dans les camps et nous sommes en train de les transcrire avec le concours ethnomusicologies de l’Université de Montréal et de les enregistrer pour pouvoir les intégrer dans le répertoire. Il faut aussi que les enfants déracinés puissent rester en lien avec leur culture pour pouvoir s’ouvrir aux autres. »

Le projet El Sistema Greece est parrainé par la soprano américaine Joyce DiDonato, mais nombreux autres musiciens célèbres ont souhaité rejoindre le projet. « Je reçois de nombreuses propositions de la part des artistes confirmés. Je leur dis : vous voulez m’aider ? Venez, montez avec nous des masterclass, animez la vie dans les camps, voilà ce que vous pouvez faire. Pour ces enfants dont l’horizon s’arrête aux limites du camps, cela changera tout. » Anis Barnat a des projets plein la besace. Sofi Jeanin, la talentueuse directrice musicale de la Maîtrise de Radio France et du Chœur de Radio France participera à la formation des encadrants dans les camps et le compositeur franco-grec Alexandros Markeas planchera sur une commande dédiée au chœur des enfants migrants qui sera créée l'été prochain avec le concours d'El Sistema Europe Youth Orchestra, un orchestre composé des musiciens formés dans les antennes d'El Sistema dans divers pays européens. Un appel aux dons est lancé sur le site de l'association et qui est destiné, précise Anis Barnat, à améliorer les conditions d'accueil des cours, collecter les instruments, inviter les pédagogues, les musiciens et les compositeurs du monde entier, et enfin, permettre au projet de s'implanter dans tous les autres camps de migrants dans le pays. Selon les chiffres officiels, il y a actuellement 27 500 enfants migrants sur le sol grec. Autant dire qu'il y a du travail, conclut Anis Barnat .

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