El Sistema France : « l'amour de la musique n'est pas notre principal moteur »

« Pour nous, il ne s’agit pas de monter une énième expérience musicale, mais une expérience sociale par la musique. Nous voulons voir comment la pratique musicale, intensive et collective, peut changer la donne pour les enfants en difficulté ou en échec scolaire.» Entretien avec Pascale Macheret, directrice d' El Sistema France.

El Sistema France : « l'amour de la musique n'est pas notre principal moteur »
Yannick Coupannec©El Sistema France

France Musique : Demos, Orchestre à l’école… En ce moment il y a en France plusieurs initiatives qui s’apparentent à ce que l’on peut appeler « la démocratisation de la pratique musicale », et El Sistema France fait partie de cette mouvance. Pourquoi ne travaillez-vous pas tous ensemble ?

Pascale Macheret : En trois années de terrain, nous nous sommes rendu compte qu’il y a en France plein d’initiatives montées par des musiciens dans le but de transmettre aux enfants ce qu’ils aiment, c’est-à-dire la musique. Nous ne sommes pas des musiciens. Nous avons pris la charte d’El Sistema, avec qui nous sommes en relations amicales depuis 2010 en se disant : on va essayer de faire comme eux. Ce qui est important, c’est de savoir que ce n’est pas un projet musical. Leur travail n’est pas de former d’excellents musiciens solistes ou même d’orchestre, leur travail est surtout sur le terrain, à intégrer des milliers d’enfants dans un projet social, à leur faire faire de la musique, de l’ordre de 20 à 30 heures par semaine.

Pour nous, il ne s’agit pas de monter une énième expérience musicale, mais une expérience sociale par la musique. L’orchestre est pour nous un moyen de travailler les relations entre les élèves, la relation avec l’autorité, c’est-à-dire le chef, et de rassembler autour d’un projet commun pour donner du sens. Ce qui nous intéresse, ce n’est pas de faire aimer la musique aux enfants. Si cela arrive, tant mieux. Mais nous voulons voir comment la pratique musicale, intensive et collective peut changer la donne pour les enfants en difficulté ou en échec scolaire. Bref, l’impact social de la musique, et pour l’instant il n’y a pas d’étude scientifique là-dessus.

Pourquoi avoir choisi la musique ? C’est un médium qui demande une certaine expertise…

Il n’y a pas d’autre moyen culturel ou artistique qui puisse rassembler autant de monde. Dans un orchestre symphonique, vous pouvez inclure beaucoup d’enfants. Et pour le savoir-faire, nous sommes entourés de musiciens. Nous travaillons avec des chefs d’orchestre latino-américains qui ont été formés au sein d’El Sistema au Venezuela et peuvent appliquer les deux piliers de leur pédagogie : la pratique musicale collective et une immersion intensive.

Comment réagissez-vous face aux voix qui s’élèvent contre El Sistema en le taxant de totalitarisme ou de démagogie ? Je fais référence à l’ouvrage récent de Geoff Baker « El Sistema : Orchestrating Venezuela’s Youth »... La personne qui a écrit ce livre n’a jamais cité de noms parmi les personnes qui seraient sorties mécontentes du système. Son livre repose sur des ragots, et il n’a été précédé par aucune enquête digne de ce nom sur le terrain. Si Claudio Abbado, Barbara Hendrix ou Simon Rattle partagent tous le même enthousiasme, ce n’est peut-être pas anodin. Ils auraient certainement dénoncé le totalitarisme ou la tyrannie que l’auteur prétend y voir.

Parlez-moi de votre association…

El Sistema France a été créé en 2010, avec un bureau de quatre permanents et une adresse à Vincennes, mais nous n’avons pas de lieu à proprement parler.

Etes-vous une filiale de l'El Sistema vénézuélien ?

Il n’y a pas de filiales dans le monde gérées par l'El Sistema vénézuélien, il n’y a aucune mainmise sur quelque soit l'El Sistema dans le monde. Nous faisons partie du réseau El Sistema européen et mondial, c’est tout, et nos relations sont uniquement amicales. Il n’y a pas non plus de programme de formation d’intervenants « labélisés » au Venezuela. Si les enseignants veulent apprendre, ils peuvent y aller et baigner dans leur enseignement avec les musiciens et les chefs, ils sont les bienvenus.

Comment les pratiques d’enseignement mises en œuvre au Venezuela peuvent être transposées en France, vu qu’il s’agit de réalités sociales différentes ?

Les réalités sociales sont peut-être différentes, mais les enfants ont les mêmes besoins. Quand vous avez des enfants perturbés ou perturbateurs, agressifs, en échec scolaire, laissés en marge de la société, le fait de les rassembler dans un orchestre pour leur faire jouer quelque chose de beau, comme le dit le Maestro Abreu, « de se servir de l’harmonie de la musique pour remettre de l’harmonie dans leur esprit et dans leur relation avec le monde », n’est peut-être pas une si mauvaise idée.

Nous avons mis trois ans pour mettre en place notre premier projet pilote avec l’école Notre Dame du Bon Accueil dans la banlieue de Nantes, qui récupère les enfants dits difficiles, placés là par des juges de tutelles, ou qui souffrent des problèmes qu’on dit « dys-» (dysléxie, dyspraxie…), des enfants porteurs d’un autisme léger, etc. Tous ces enfants sont exclus ou presque du système scolaire et ont atterri là pour une seconde chance.

L’idée, c’était aussi de donner une nouvelle image à cette école, parce que les enfants qui en sortent ont du mal à réintégrer le système étant donné que les « écoles de la seconde chance » n’ont pas une très bonne cote. Nous avons donc monté un orchestre constitué de tous les enfants du primaire, soit une cinquantaine, sur le temps scolaire, à raison de dix heures de pratique hebdomadaire, au même titre que les mathématiques ou le français, et avec la même importance par rapport aux matières principales. D’ailleurs, pour pouvoir s’inscrire à l’école, les parents étaient prévenus que la pratique musicale était obligatoire.

Comment les enfants ont-ils réagi ?

Ils étaient tous super contents au départ à l’idée de faire de la musique, mais s’ils avaient été en mesure de choisir, ils auraient tous fait de la batterie ou de la guitare électrique. Or, on ne leur a pas laissé le choix. Le chef d’orchestre vénézuélien qui a été associé au projet a attribué l’instrument le plus adapté à la morphologie, aux capacités et à l’âge de l’enfant.

On a commencé en octobre 2013 avec une initiation à la musique et aux instruments, et dès que les instruments sont arrivés, nous avons introduit les séances de pratique, par plusieurs instruments, par sections et tous ensemble une fois par semaine. Le projet a été encadré par le chef d’orchestre et son assistant (tous deux issus d'El Sistema), par 14 musiciens de la région nantaise et par des musiciens de l’Orchestre national des Pays de la Loire. Les instruments sont arrivés en février grâce au partenariat avec les facteurs, vendeurs d’instruments ou luthiers de la région qui ont suivi le projet jusqu’au bout. Le premier concert a eu lieu en juin 2014 et le deuxième en juin 2015, pour voir l’évolution des élèves.

Comment s’est fait l’apprentissage ?

Sur les trois premiers mois, ils ont eu une initiation aux instruments, on les a amenés au concert etc. mais petit à petit ils sont rentrés en apprentissage : l’instrument et le solfège en même temps. Comme c’est un internat, ils gardaient leurs instruments tout le temps, le chef était sur place, et ceux qui voulaient pouvaient bénéficier des cours en plus le soir à raison de 5h par semaine. Et ils rentraient chez eux le weekend avec leur instrument, bien évidemment, à partir du moment où ils se sont montrés responsables.

Yannick Coupannec©El Sistema France
Yannick Coupannec©El Sistema France

Quelle était la réaction des élèves au début ?

« Qu’est-ce que c’est ta musique de vieux riches ? » Mais lorsque je leur ai proposé de laisser tomber, ils ont quand même voulu garder leurs instruments…

Quelle était la place des éducateurs et des enseignants ?

Justement, la particularité du projet était que nous avons inclus les éducateurs dans l’orchestre, et avons pu observer l’évolution des relations avec leurs élèves au cours du projet. Comme les enfants « pigent » nettement plus vite que les adultes, les rôles se sont trouvés inversés, et rapidement, les élèves se sont mis à apprendre aux éducateurs la position de l’archet ou le port de l’instrument…

Quelles étaient vos conclusions par rapport à l’impact de l’orchestre sur les élèves ?

Ce qui nous a le plus sidérés, c’est la transformation très rapide de leur comportement. Ces enfants ont tous des difficultés différentes, mais les manifestent très souvent par l’agressivité. Et cela, on l'a vu disparaître très rapidement. Dans la cour, comme on leur laissait les instruments, ils se rassemblaient pour se donner des conseils plutôt que de se bagarrer. La cour des petits s’est calmée, et de surcroit, la cour des collégiens s’est calmée aussi. En classe, ils se sont mis à tirer des parallèles entre les enseignements en musique et les enseignements généraux. Le prof de mathématiques nous a dit qu’ils ont comparé les fractions aux divisions des temps musicaux à savoir une blanche est constituée de deux noires etc.

Les psychologues présents à l’école ont pu faire une étude sur l’impact de cette initiative qui est consultable sur notre site.

Source : www.elsistema-france.org/Evaluation-de-la-premiere-annee-de-l-orchestre-pilote
Source : www.elsistema-france.org/Evaluation-de-la-premiere-annee-de-l-orchestre-pilote

Pourquoi à votre avis cette pratique de l’orchestre a marché, alors qu’un enseignement classique n’a pas l’air d’avoir des solutions ?

Lorsqu’ils entrent dans un établissement de ce type, les enfants ont déjà la conscience d’être les citoyens de seconde zone. A la moindre difficulté, ils disent : « tu sais bien que je ne suis pas là pour rien, je suis nul de toute façon et je n’y arriverai jamais ». L’idée est de les sortir de là. Or, quand ils sont mis devant une difficulté et qu’ils sont valorisés et accompagnés de façon adéquate, ils y arrivent et ils en sont fiers. Nous avons constaté qu’ils ont besoin de relever des défis.

Quel est le prochain pas ?

Pour ce projet-là, l’intérêt pour nous est qu’il continue à vivre, mais nous nous retirons à partir du moment où nous avons établi les bases. Nous travaillons actuellement sur un nouveau projet, sur un « chœur des mains blanches » en partenariat avec l’Ensemble vocal de Nantes, un chœur qui sera constitué des enfants porteurs d’un handicap et d’autres enfants « typiques ». Parmi les enfants porteurs d’un handicap, nous souhaitons inclure les enfants sourds-muets qui ne peuvent donc pas chanter avec la voix et qui vont chanter avec leur corps.

L’idée originelle vient du Venezuela, où les enfants sourds-muets portent des gants blancs et suivent une chorégraphie conçue spécialement pour le projet et participent au chœur à leur manière. C’est un projet très complexe qui impliquera les intervenants extrêmement hétérogènes. Par exemple, il faut trouver des gens qui connaissent à la fois la langue des signes et la musique, les éducateurs spécialisés etc.. Nous commençons aussi un orchestre à Bischwiller avec un jeune chef équatorien en partenariat avec l’Orchestre de Strasbourg. L'orchestre rassemblerait les enfants de la communauté turque, qui est assez nombreuse dans la région, pour travailler notamment sur les difficultés de leur intégration.

Comment financez-vous vos projets ?

Ce sont les fondations privées qui nous suivent. Nous avons rencontré le Ministère, et on nous a répondu que c’était un beau projet, et c’est tout. Les collectivités territoriales s’impliquent en nous fournissant des locaux par exemple, chacun participe à son échelle.

Comment repérez-vous les projets ?

Ce sont les structures qui nous contactent avec l’envie de monter un El Sistema. L’étape suivante est d’inscrire leur projet dans le tissu associatif et de fédérer le plus de monde autour, de rassembler aussi bien les maisons de la culture, les collectivités, les structures musicales et les associations. Ce qui est incompressible pour nous, ce sont les instruments et les musiciens, qui sont payés, mais ceux qui s’impliquent participent avec ce qu’ils ont.

Dans chaque région, on cherche des gens qui peuvent s’impliquer, on les assistera pour les demandes de financement, afin que leur initiative vive même après notre intervention. La seule chose à respecter, c'est la charte d’El Sistema : une pratique de la musique intensive et collective, la gratuité pour les bénéficiaires, l’excellence pour tous, la pérennité et l’implication de la communauté locale. Le grand objectif étant, bien évidemment, que les projets ne restent pas à l'état embryonnaire, il faut surtout arriver à les inscrire dans la durée.

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