Au bloc opératoire, les effets bénéfiques de la musique sur les chirugiens

La musique est de plus en plus utilisée comme thérapie, côté patients. Or voici qu’on découvre également ses vertus pour les personnels soignants. Les chirurgiens, par exemple, sont nombreux à diffuser leurs morceaux préférés au bloc, afin de se concentrer et de créer un climat détendu.

Au bloc opératoire, les effets bénéfiques de la musique sur les chirugiens
Les chirurgiens qui opèrent en musique ont tendance à être plus précis et plus rapides, © AFP / ANNE-CHRISTINE POUJOULAT

Le souffle de la ventilation, le bip des machines qui contrôlent le pouls et la respiration, le cliquetis des pinces métalliques, le grésillement du bistouri électrique... et la trip-hop lascive de Massive Attack. Voici à quoi ressemble l’ambiance sonore du bloc opératoire n°16 du groupe hospitalier Saint-Joseph, à Paris. 

Ce mardi matin, le docteur Jérôme Loriau, chef du service de chirurgie digestive, enchaîne plusieurs petites opérations. La patiente, endormie, ne s’en doute pas, mais le chirurgien l’opère en écoutant Tear Drop, du groupe originaire de Bristol, qui a servi de générique à la série médicale Dr House. 

« On le sait scientifiquement et je le constate au quotidien, la musique diffusée au bloc opératoire permet de créer un climat propice de concentration et de bonne harmonie commune » explique le docteur Loriau. Mais il doit faire attention à plusieurs paramètres, comme de ne pas imposer ses choix musicaux au reste de l’équipe présente dans le bloc. 

Une étude publiée dans le Journal of advance nursing a fait apparaître que la musique pouvait être source de tension, que ce soit à cause des choix esthétiques, mais également du volume sonore qui peut dégrader la bonne communication orale entre les membres de l’équipe médicale. Selon l’étude, lorsque de la musique est diffusée dans le bloc opératoire, les personnels soignants ont besoin de répéter cinq fois plus leurs demandes, ce qui augmente sensiblement la durée de l’opération et peut être dommageable pour le patient et la fatigue de l’équipe. 

Le docteur Loriau prend soin de diffuser des morceaux de musique qui ne vont pas le déconcentrer. « Il ne faut pas que cela attire trop mon attention. Il faut que ça reste une musique de fond. Par exemple, je ne peux pas écouter des chansons en français. Mon esprit va vouloir se focaliser sur le sens des textes. C’est la même chose pour la musique classique. Je vais avoir trop tendance à vouloir suivre la mélodie, le déroulement du mouvement. Et ça, je ne peux pas me le permettre au bloc ». 

A chacun sa musique

Du jazz plutôt doux, de la musique électronique relaxante, du trip-hop : ce sont les musiques idéales pour opérer selon ce spécialiste en chirurgie digestive. D'autres, en revanche, ne jurent que par le rock, voire le heavy metal. Pour le docteur Yves Le Bellec, chirurgien de la main à la Clinique de l’Yvette, à Longjumeau (Essonne), c'est encore un autre programme : dans son bloc, ceux qui ont la côte s’appellent Schubert, Beethoven ou Brahms. Pas Chostakovitch, en revanche, qu’il dit beaucoup apprécier mais dont la musique lui semble nuire à sa concentration et inappropriée pour ses patients, dont 99% ne sont pas endormis pendant les opérations. « Partant du principe que les gens aiment globalement tous les tubes de la musique classique, je laisse Chostakovitch de côté pour ne pas déconcerter le patient et donc le stresser » explique le docteur Le Bellec. 

Dans sa spécialité, les pathologies sont très souvent bilatérales. C’est-à-dire qu’un patient opéré à la main gauche, sera très fréquemment opéré pour le même problème à la main droite plusieurs semaines, mois ou années plus tard. « Quand les patients reviennent pour la seconde opération, ils peuvent se montrer très surpris si ce jour-là j’ai décidé de ne pas diffuser de musique dans le bloc. La plupart du temps, ils me la réclament. D’abord pour eux, parce qu’ils sentent que cela avait pu les distraire d’un moment stressant, et puis en pensant à moi, pour être assurés que je me trouve dans les mêmes conditions de concentration que lors de l’opération précédente » poursuit le chirurgien de la main. 

Le docteur Le Bellec, qui a toujours aimé la musique classique, se montre plein de gratitude envers les chirurgiens auprès desquels il s’est formé. Plusieurs d’entre eux avaient à cœur de transmettre aussi leur passion de la musique classique, de leur faire découvrir des compositeurs, des interprètes, de leur faire même des quiz pendant le bloc. Un héritage musical que le docteur Le Bellec peut lui aussi transmettre à certains de ses patients : « Il arrive qu’on me demande les références de tel titre, de tel compositeur. Ça aussi, c’est très agréable pour le patient dont l’attention va être distraite par la musique ». 

Un gain de temps et donc d'argent

Plusieurs études scientifiques se sont penchées sur les effets de la musique au bloc opératoire. L’une des plus récentes, publiée dans le Aesthetic Surgery Journal, montre que les chirurgiens qui opèrent en musique sont plus précis et plus rapides pour effectuer des sutures. La durée d’une suture est plus rapide de 7% pour les chirurgiens mélomanes, et jusqu’à 10% pour les chirurgiens seniors. Ces sutures ont également été jugées mieux réalisées d’un point de vue esthétique. 

Un gain de temps utile pour le patient, qui passe moins de temps sous anesthésie générale lors des opérations abdominales par exemple, où la suture représente un temps important et donc augmente le risque des complications. Et c’est aussi un gain de temps pour l’hôpital, dont on connaît les problématiques générales liées au budget de fonctionnement et au manque de lits. 

Le résultat de ces études n’étonnent absolument pas Hervé Platel, professeur en neuropsychologie et spécialiste des liens entre musique et cerveau. « Lorsqu’on écoute une musique appréciée, aimée, cela va stimuler la sécrétion de dopamine dans le cerveau. Et donc la fatigue ressentie va diminuer et la sensation de bien-être va augmenter. Et cela aura également comme conséquence de diminuer le stress ». 

Ce que confirment les deux chirurgiens interviewés plus haut : la musique au bloc doit toujours être de la musique connue, pas question de se laisser surprendre par une nouveauté, qui risquerait de trop attirer l’attention. 

Au niveau des styles de musique préférés des chirurgiens, la plateforme de streaming Spotify a révélé que c’est le rock qui est le plus écouté. Viennent ensuite la pop, la musique classique et le jazz. Les études préconisent d’éviter la dance music, trop rythmée, ainsi que les mélodies à la mode.