L'éducation musicale en Suisse : à qui est destiné le programme Jeunesse et musique ?

Quatre ans après l'inscription dans la constitution suisse de l'éducation musicale, le programme fédéral Jeunesse et musique divise : quelle éducation musicale favoriser, celle des amateurs ou celle des jeunes talents ?

L'éducation musicale en Suisse : à qui est destiné le programme Jeunesse et musique ?
Mark Gail/ TWP/The Washington Post , © Getty

Lorsque les Suisses ont décidé, en 2012, d'inscrire l'éducation musicale dans la constitution en tant que droit fondamental de chaque enfant, le soutien massif à l'égard de l'importance de la musique pour les jeunes générations a provoqué une vague d'enthousiasme. Aujourd'hui, les professionnels se demandent : quelle éducation musicale la confédération suisse veut-elle pour ses jeunes ? Quatre ans après la votation historique, le programme Jeunesse et musique suscite des réactions controversées.

Lancé début 2016 sur le modèle Jeunesse et sport vieux de 50 ans, il se décline notamment à travers « le soutien à des cours de musique pour enfants et jeunes de 6 à 20 ans, le soutien à des camps de musique pour enfants et jeunes de 6 à 20 ans et le soutien à la formation de base et continue de leurs encadrants ». Des initiatives qui se veulent avant tout complémentaires à ce qui existe déjà dans le cursus scolaire et dans les écoles de musique. Et qui traduisent avant tout la volonté des citoyens helvètes de rendre accessible l'éducation musicale au plus grand nombre, selonIsabelle Chassot, directrice de l'Office fédéral de la culture, qui s'est exprimé le mois dernier au micro de la RTS (Radio Télévision Suisse).

Du coté des écoles de musique, ce n'est pas tout à fait le même son de cloche. Hervé Klopfenstein, directeur de la Haute école de musique Vaud-Valais-Fribourg et du Conservatoire de Lausanne, dénonce un programme qui s'inspire d'un modèle archaïque et peu compatible avec l'enseignement musical, sans vraie projection sur la durée. D'après lui, les mesures au compte-gouttes dispensées par les moniteurs formés en seulement quelques jours vont dans le sens de l’accessibilité au détriment de l'exigence. « Le modèle qui a été mis en place, et qui est contesté par beaucoup de mes collègues, permet en effet à beaucoup d'enfants de toucher à la musique mais de façon extrêmement ponctuelle, par des cours de 45 minutes qui s'adressent à dix ou vingt enfants, » explique-t-il.

Une prise de contact, alors que le programme fédéral semble faire l'impasse sur les vrais besoins sur le terrain comme l’accompagnement des jeunes talents, qui nécessiterait un vrai projet de la confédération. « Ce que la votation de 2012 a exprimé, c'était la volonté de donner accès à l'éducation musicale à tous, ce qui passe avant tout par l'école, rappelle Hervé Klopfenstein. Ainsi la confédération devait-elle garantir qu'on mette en place un cursus commun et solidifié. Mais cela a été refusé parce qu'en Suisse les programmes scolaires ne relèvent pas des compétences des autorités fédérales. Donc on a mis en place un programme de sensibilisation à la musique, mais qui est dispensé par des personnels peu formé. On a éludé la notion de l'enseignement au profit du loisir. »

Le réseau des professeurs de musique se sent donc biaisé par le projet de la confédération : « Ce qui fait défaut en réalité, c'est un projet national de soutien des jeunes talents, poursuit Hervé Klopfenstein. Nous avons dans le pays sept Hautes écoles de musique, chacune a entre 300 et 700 élèves. C'est un vivier de musiciens énorme. Mais en même temps, 70% de nos étudiants viennent des autres pays. Ce qui veut dire nos jeunes musiciens n'arrivent pas au bout de leur parcours, ils arrêtent avant ».

La priorité, selon Hervé Klopfenstein, serait de renforcer les moyens dont disposent les cantons pour adapter les dispositifs destinés aux jeunes talents, afin de former les musiciens de demain. Priorité que défend aussi Association suisse des écoles de musique (ASEM), dont la présidente, Christine Bouvard Marty, s'est exprimé au micro de la Radiotélévision suisse : « La Suisse a besoin d’un concept national qui recouvre des écoles de musique et des organisations musicales pour qu’on puisse forger des jeunes talents qui poursuivront leurs études dans nos hautes écoles. » Une vision élitaire, contre une vision populaire, de l'éducation musicale ?

« C’est dommage de parler de l’élitisme, s'insurge Hervé Klopfenstein au sujet des jeunes talents. La pratique musicale amateur est bien vivante en Suisse.Les 'jeunes talents', ce sont des enfants identifiés dès six ou sept ans, issus des familles normales qui sont mis entre des mains expertes. Tout ce qui est mis en place dans les cantons au niveau de l’accompagnement des talents a des succès magnifiques, mais vu la particularité de l'organisation administrative en Suisse, c'est extrêmement inégal. A Lausanne, la Haute école et l'école de musique travaillent main dans la main, et il existe un dispositif des horaires aménagés, mais ce n'est pas le cas partout. Nous avons les infrastructures, les personnels hautement qualifiés, des programmes exigeants, y compris dans la sensibilisation des nouveaux publics. Il nous faut maintenant des moyens financiers supplémentaires que ne couvrent pas les subventions ordinaires, pour pouvoir aller jusqu'au bout de notre projet à l'échelle nationale. »

Un objectif qui fera partie d'une prochaine étape du programme Jeunesse et musique, comme l'a confirmé Isabelle Chassot au micro de la Radio Télévision Suisse.