Dix ans de Music Fund : un instrument, une formation, une vie

Le weekend dernier, l'Orchestre National de Lille a parrainé une grande collecte d'instruments au bénéfice de Music Fund. Que se cache-t-il derrière sa devise - Give music a chance ? A l'occasion de son dixième anniversaire, voici son portrait.

Dix ans de Music Fund : un instrument, une formation, une vie
Music Fund mea

« Give music a chance, donnez une chance à la musique », figurait en grosses lettres blanches sur les flancs du camion qui partait de Belgique en direction d’Israël et des territoires palestiniens en ce début 2006. A son bord, Lukas Pairon et Pol de Winter de l’ensemble belge de musique contemporaine Ictus, et pas moins de 500 instruments de musique collectés en Europe, prêts à commencer une deuxième vie. C’est ainsi que débute l’aventure de Music Fund qui fête cette année ses dix ans ; une décennie qui a vu cette association belge parcourir le monde en long et en large avec les instruments destinés à équiper les écoles de musique dans les zones en conflit ou les pays en voie de développement. Le weekend dernier, Music Fund s’est posé aux cotés de l’Orchestre national de Lille lors d’une grande collecte d’instruments de musique au Grand Siècle. Une collecte qui était aussi l’occasion pour son fondateur Lukas Pairon de rencontrer les anciens donateurs, engagés dans les actions de l'association depuis ses débuts :

« En 2006 une grande collecte a été organisée à Lille, à l’initiative de l’Opéra de Lille, et les donateurs de l’époque sont curieux de savoir ce que deviennent leurs instruments. En général, nos collectes sont organisées par différents acteurs du monde musical : orchestres, opéras, festivals, mais nous sommes aussi soutenus par les municipalités, centres culturels, mécènes privées... Cette année nous aurons plus de collectes que d’habitude - l’année anniversaire oblige- et il faut savoir que nous pouvons collecter 400 à 500 instruments en un weekend.»

Chaque instrument offert porte un numéro d’identification qui permet de le tracer une fois acheminé vers sa destination d’adoption. Parfois on y trouve un petit mot à l’intention du nouveau propriétaire. Qui sont les donateurs ?

« Le plus souvent, ce sont les particuliers », explique Lukas Pairon, « qui nous amènent leurs vieux instruments, et parfois ce sont les orchestres ou les fanfares. Nous acceptons les instruments cassés ou en mauvais état, parce que nous avons un réseau de facteurs et de restaurateurs d’instruments qui les remettent en état pour très peu cher. »

Effet boule de neige

L’idée de fournir les instruments aux écoles de musique est née au début des années 2000, lorsque Lukas Pairon participe, avec l’ensemble Ictus dont il est co-fondateur, aux Master-classes organisées à Ramallah.

« En voyant l’extrême précarité dans laquelle travaillaient les musiciens là-bas, j’ai commencé à préparer la première collecte. A l’époque, Ictus n’avait aucune expérience dans ce genre d’action, mais nous nous sommes lancés grâce à un partenariat avec Oxfam-Solidarité. Nous avons organisé une première collecte en avril 2005 qui a eu un succès fou. Il nous a tout de suite paru évident qu’il faut créer une organisation autour de cette action, et que la collecte des instruments de musique pour les pays en difficulté ne peut aucunement être une fin en soi. »

Dès 2006 Music Fund met ainsi en place la formations des réparateurs et des facteurs d’instruments, qui devient son activité principale.

« La lutherie est pour nous la partie la plus importante de nos actions. C’est bien beau de pouvoir offrir aux écoles de musique les instruments, mais notre but est surtout de pouvoir offrir un savoir-faire spécialisé, et faire de ce don un vrai outil de développement. Nous avons formé le premier accordeur d’instruments à Palestine, à Kinshasa et à Maputo, ce qui permet à nos écoles partenaires de rayonner localement, avec les luthiers formés qui peuvent continuer à entretenir ces instruments et transmettre leur savoir-faire, et donc, créer des métiers. Pour chaque personne formée, c’est un métier pour la vie. En plus, très vite après, nos réparateurs-facteurs sont sollicités pour former d’autres personnes. L’année dernière, nous avons ouvert un nouvel atelier de réparation d’instruments à vent à Kinshasa, et le principal formateur y est un jeune Congolais formé à son tour chez nous. »

Aujourd’hui, Music Fund est présent sur presque tous les continents : en Palestine (Naplouse, Ramallah, Gaza), en Israël (Nazareth), au Mozambique (Maputo), en République Démocratique du Congo (Kinshasa), en Haïti (Cap Haïtien), ainsi qu’au Maroc (Tétouan). Music Fund soutient les projets en Belgique (Bruxelles, Gand), parraine l’association française La Banda de Musica, active au Mexique (Oxaca) , et travaille actuellement sur les premiers projets en Asie, prévus pour 2017.

« Maintenant nous sommes à Gaza, grâce à notre partenariat avec les Nations Unies, qui négocie les autorisations avec l’Israël. Nous y travaillons sur la formation des facteurs d’instruments, mais aussi des enseignants sur les méthodes d'inclure la musique dans leur classe. Depuis trois ans, nous sommes présents en Haiti, et soutenons également quelques projets en Belgique à vocation sociale et concentrés surtout autour du don des instruments et la pratique instrumentale. A partir de 2017, nous travaillerons très probablement avec l’Asie pour la première fois, avec les écoles de musique au Vienam et en Birmanie.»

cdn.knightlab.com

Un instrument, un métier, une vie

Depuis la première collecte en avril 2005, plus de 1800 instruments de musique ont été collectés, restaurés et donnés aux écoles partenaires : « Nous cherchons des projets forts. Nous n’aidons pas les écoles qui commencent, nous cherchons les partenaires les moins fragilisés possible, pour que notre action ait la vie la plus longue possible. Nos instruments et nos formations irriguent la vie musicale et culturelle dans les pays que nous touchons, mais nous ne souhaitons pas rester sur un projet au-delà de six ans. L’objectif est surtout de fournir un savoir faire et des outils à nos partenaires pour qu'ils puissent rapidement voler de leurs propres ailes. Par contre, nous suivons les réparateurs-facteurs d’instruments qui se forment grâce à Music Fund et leur proposons des stages de perfectionnement pour faire évoluer leur métier. »

Les propositions de projets ne manquent pas, mais Music Fund reste ferme sur les objectifs affichés :

« Nous ne pouvons pas répondre à tout le monde, sinon Music Fund deviendrait une plaque tournante des instruments de musique. Je n’aime pas le mot durable, il est trop utilisé de nos jours, mais c’est ce qui nous porte : la volonté de travailler sur les partenariats durables, qui rayonnent autour de la musique : avec la création des emplois et des formations, ou avec un impact social sur une communauté. Nous travaillons actuellement sur deux projets à Kinshasa à destination des jeunes en difficulté : un premier destiné aux anciens membres de gangs, qui intègrent une formation à la musique traditionnelle africaine et au bout de 5 ou 6 ans, deviennent de vrais musiciens et chagent de vie. L’autre projet est avec les enfants de la rue, " les enfants – sorciers", rejetés par leur familles parce qu'accusés de sorcellerie. Ils sont devenus musiciens dans une fanfare. Le but de ce travail est de donner l'opportunité à ces jeunes de se reconstruire à travers la musique. »

Changer de vie par la musique, l'idée n'est pas nouvelle, mais est-ce que ça marche ?

« Je trouve qu’on exagère souvent quand on parle des pouvoir de la musique, mais ici, on est face à des cas impressionnants, parce que le contexte est très violent et difficile. De voir là-dedans ces gens qui arrivent à construire quelque chose dont ils sont fiers, une nouvelle identité d’artiste et de musicien, c’est impressionnant. »

⇒ La prochaine collecte de Music Fund aura lieu à Madrid. Toutes les informations sont disponibles ici

Sur le même thème