David Grimal : «Quand mon pays aura envie de moi, je serai là»

Il y a 10 ans, le violoniste David Grimal créait les Dissonances. Un ensemble de musiciens sans chef d’orchestre. Aujourd’hui, le projet est allé au-delà des espérances de son fondateur.

David Grimal : «Quand mon pays aura envie de moi, je serai là»
David Grimal s'est lancé dans le projet des Dissonances après plusieurs années comme violoniste concertiste ©BenoitLinero

En pleine tournée, le violoniste David Grimal ne pouvait accorder qu’une interview entre deux gares parisiennes. Un entretien qui permet de faire un bilan de son projet, et de constater que son point de vue sur le modèle de la musique classique est toujours aussi sévère aujourd’hui.

C’est d’ailleurs ce rejet des conventions et du fonctionnement du monde musical qui l’a poussé à créer, il y a 10 ans, les Dissonances.

France Musique : Avez-vous trouvé ce que vous recherchiez dans le projet des Dissonances ?

David Grimal : Oui, même au-delà. Je cherchais à retrouver le sens de la musique, le sens d’une humanité un peu perdue dans ce métier très formaté, à la fois dans son fonctionnement et dans ses rapports humains souvent artificiels. Le résultat va bien au-delà de ce que j’imaginais, dans les échanges d’énergie entre les gens et la manière de partager.

Quelle est la différence entre votre vie de concertiste avant les Dissonances et ce que vous vivez aujourd’hui en portant ce projet ?

Auparavant, je vivais une perte de sens car ma vie musicale n’était dictée que par des considérations de carrière, d’agents, de relations artificielles. Ce que je vis aujourd’hui c’est une joie, une fraternité, une forme d’incandescence tout à fait extraordinaire. Dans les Dissonances ce ne sont que des gens qui se choisissent et qui choisissent de jouer ensemble car ils sont tous ouverts les uns aux autres. C‘est un vrai travail collaboratif autour de la musique. Il n’y a aucun business, marketing et rien d’artificiel. Tout le monde se réunit avec l’envie d’essayer de faire le mieux possible et de partager.

Vous pensez que l’ensemble peut continuer sans vous ?

*Peut-être, je ne sais pas. Pas aujourd’hui, mais dans l’avenir j’espère ! On se croit irremplaçable mais il peut y avoir des gens qui se révèlent et une nouvelle forme d’organisation qui naît.

  • Quel est votre rôle au sein des Dissonances aujourd’hui ?

Mon rôle est de porter le projet, de l’amener jusque là, de le penser, le sentir et de me battre pour qu’il existe. Musicalement je mène la danse mais c’est très ouvert avec un dialogue constant entre les musiciens. Je suis comme un chorégraphe ou comme un metteur en scène. Mon rôle c’est d’essayer de réunir les conditions pour que les gens soient ouverts et heureux d’être là.

Vous fêtez les 10 ans des Dissonances … Pourquoi aucun autre orchestre n’a suivi cette initiative ?

*D’une part, je pense que c’est très difficile de créer un orchestre. C’est un objet complexe qui coûte très cher et il n’y a pas d’argent. Déjà, les orchestres existants luttent pour survivre…

Et je pense qu’une très grande partie du monde musical est totalement insensible à ce type de projets. Notamment les industries musicales qui se sont développées sur le star system. Les Dissonances c’est une famille de musiciens, on ne fait pas appel aux stars. Je pense que le monde musical - exceptés les musiciens qui y sont sensibles - n’est pas prêt à considérer que la musique n’a pas besoin d’une star pour être belle et que les gens de l’orchestre ne forment pas un troupeau. Or ces constats sont bien ancrés dans les mentalités.

Et puis il existe aussi des complexes de la part des musiciens : ils ne savent pas que c’est possible de jouer sans chef. Pour eux c’est une forme de libération mais qui peut faire peur. J’en subis moi-même les conséquences car je suis rejeté par le monde musical. Le projet des Dissonances manie des concepts considérés comme subversifs par certains, ou complètement inintéressants pour d’autres, dans la mesure où, pour eux, une musique vivante est la vision de quelqu’un. Un orchestre sans chef va à l’encontre de leurs valeurs.*

Constatez-vous tout de même une évolution des mentalités depuis 10 ans ?

*S’il y a une évolution c’est celle du projet, et c’est extrêmement positif. Le reste je ne m’en rends pas tellement compte car je suis de plus en plus marginal, ou marginalisé. Je m’éloigne de plus en plus du fonctionnement traditionnel et parfois je le regrette un petit peu.

Mais ce même fonctionnement me paraît de plus en plus absurde au fur et à mesure que je m’en éloigne. Je ne jette pas tout à la poubelle mais je constate qu’il n’y a pas beaucoup de joie, de créativité et beaucoup de pression, de stéréotypes, de marketing…*

Gardez-vous espoir ?

J’ai un espoir extraordinaire ! On joue dans des salles combles avec un public fervent qui nous aime et que l’on aime. Cette ouverture, cette énergie d’amour est rayonnante, forte, magnifique. Je pense aussi que notre projet peut faire bouger des lignes ou même fait déjà bouger des lignes.

Qu’avez-vous appris en 10 ans?

Je dirais l’autre. Et soi-même. Mais j’ai aussi appris beaucoup de choses sur la société car je me retrouvais dans la salle des machines, dans la cabine de pilotage, des endroits où un violoniste soliste n’a pas l’habitude d’être. J’ai appris des sans-abri jusqu’aux gens les plus riches. J’ai appris à mieux connaître le monde dans lequel je vis, pour savoir mieux interagir avec, et apporter quelque chose de positif.

Avez-vous traversé des moments difficiles dans la construction et l’évolution du projet ?

Oui, nous sommes passés par des moments très durs. Quand on construit ce genre de projet, soit l’adversité amène au découragement, soit le projet grandit ce qui peut entraîner des crises de croissance où le projet se retrouve en grand danger. Il y a eu des épreuves épouvantables mais on les a dépassé.

*Mais nous avons surmonter ces épreuve grâce à la vitalité du projet. Comme une entreprise, il existe des moments où il faut tout donner pour continuer. On peut être à la fois pour une société équitable, pour des valeurs humanistes, et respecter les entrepreneurs. Quelqu’un qui entreprend est quelqu’un d’extraordinaire. Il ne faut pas opposer l’intérêt général et l’entreprise car l’intérêt général est possible grâce à l’entreprenariat.

  • Comment comptez-vous faire évoluer votre projet avec les Dissonances ?

*J’ai l’impression de n’être qu’au début, dans une nouvelle phase d’ouverture, de liberté et de prise de risques plus grande, avec un niveau supérieur de musique. Par exemple avec notre répertoire extraordinaire pour très grand orchestre. Nous en sommes au début de la deuxième phase de l’aventure.

Nous travaillons Tchaikovsky, c’est formidable. La saison prochaine ce sera un programme Ravel très exigeant. Nous abordons des monuments. C’est un autre voyage, un autre maillage humain dans l’orchestre, une autre sonorité, une autre respiration collective, une autre énergie. C’est extraordinaire. En tournée, nous sommes sur un nuage, dans un monde parallèle.*

Votre vie de soliste vous manque ?

Je continue à jouer en soliste, comme cette saison, donc je n’ai pas de manque mais je suis attristé par le manque de possibilité de travailler, comme je le fais avec les Dissonances, avec d’autres orchestres. Je le fais à l’étranger, mais en France, les choses ne sont pour le moment pas encore assez ouvertes pour envisager ce genre de collaboration.

Les orchestres refusent de vous inviter ?

Non, ils ne répondent pas à la personne qui les contacte. Nous n’en sommes pas encore au stade des refus, nous en sommes au stade du blacklistage total. Mais ça ne me dérange pas car j’ai une vie de musicien riche et remplie.

Je reste très ouvert et le jour où le milieu traditionnel ressent que je peux apporter quelque chose de positif, je serai prêt à le faire. Quand mon pays aura envie de moi, je serai là.

Propos recueillis par Aliette de Laleu

La playlist de David Grimal

©BenoitLinero
©BenoitLinero

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