Trop vieux pour le ballet, trop jeunes pour la retraite : les danseurs et l'après-carrière

Danser, et après ? Contrairement à la majorité des professions, les longues carrières chez les danseurs professionnels sont rares. Pas question, bien sûr, de rester sur les planches jusqu’à 62 ou 64 ans. Le corps ne le supporterait pas. Alors les artistes doivent songer à la reconversion.

Trop vieux pour le ballet, trop jeunes pour la retraite : les danseurs et l'après-carrière
Le ballet de l’Opéra national de Bordeaux compte 35 membres, © Julien Benhamou - ONB

« C'est une très grosse page, un monument de ma vie, qui se tourne », confie Laure Lavisse. À 38 ans, cette danseuse soliste à l’Opéra national de Bordeaux est en fin de carrière, mais assurément pas proche de la retraite. Ici, les artistes sont assez éloignés de l’Opéra de Paris, puisqu'ils ne bénéficient pas du régime spécial dont profitent leurs collègues parisiens. Cette exception française permet notamment aux danseurs du ballet de prendre leur retraite à 42 ans pour des raisons évidentes de conditions physiques.

Laure Lavisse n’a donc pas de régime spécial au bout de son contrat. En décembre, elle sera licenciée après 20 ans sur les planches de Bordeaux. « Je sais que je vais vivre un deuil, parce que c'est très important dans nos vies, avoue-t-elle. Mais en même temps, j'ai grand plaisir à tourner cette page parce que maintenant, je suis arrivée à un stade où j'ai fait le tour, je suis ravie de ce que j'ai pu accomplir. C'est le bon moment pour moi. Ce n'est pas un métier que l'on peut faire si on n'a plus envie, parce que cela peut devenir détestable. Cela demande beaucoup de sacrifices sur sa vie personnelle. Donc, si on le fait à reculons, cela devient affreux. »

La danseuse Laure Lavisse entamera dans quelques mois une reconversion professionnelle, après 20 ans passés à l’ONB
La danseuse Laure Lavisse entamera dans quelques mois une reconversion professionnelle, après 20 ans passés à l’ONB, © Radio France / /Clément Buzalka

Une rupture professionnelle et psychologique

À l’ONB, les danseurs quittent la maison entre 38 et 43 ans. Avec à leur actif une carrière d’une vingtaine d’années. « Au sens médical du terme, ils sont en bonne santé », assure Michèle Tison, la directrice des ressources humaines de l’opéra. « En revanche, rares sont ceux qui sont encore capables physiquement de danser au niveau exigé par un opéra national. Ils sont donc un peu en difficulté. Pour certains, ils ne considèrent pas que la vingtaine d'années passée au service de la danse constitue trop d'activité. » Pour eux, quitter la danse, c'est une vraie rupture professionnelle et psychologique. « Mais ils ne sont plus aptes à assumer les rôles du répertoire tels que l'exige le niveau d'un opéra national », ajoute la DRH.

Généralement, les danseurs n’attendent pas d’être remerciés pour se rendre compte du “bon moment” pour quitter la scène. « C’est toujours difficile de licencier quelqu’un, soupire Éric Quilleret, le directeur de la danse de l’ONB. C’est un moment délicat qu’on doit bien préparer. On prend le temps et on parle avec les danseurs de tous les aspects de la fin de carrière. »

Le dur retour à la réalité

La fin de carrière de ses danseurs, l’opéra de Bordeaux la prépare grâce à un dispositif mis en place au sein même de l’institution en 2007. Ce dispositif d’accompagnement dans la reconversion permet premièrement d’aider les danseurs à faire le deuil de la vie d’artistes. « Ensuite, il faut imaginer un projet de carrière réaliste, compatible avec ses compétences, ses affinités et le marché de l'emploi », indique Michèle Tison. Mais la clef de ce dispositif réside dans un soutien psychologique. Le mot “deuil” revient dans chaque témoignage d’ex-danseur ou de futur ex-danseur. Une épreuve, qui apparaît comme un obstacle à penser la sortie du métier.

C’est entre autres Michèle Tison, la directrice des ressources humaines de l’Opéra national de Bordeaux, qui a mis en place un dispositif d’accompagnement à la reconversion, en 2007
C’est entre autres Michèle Tison, la directrice des ressources humaines de l’Opéra national de Bordeaux, qui a mis en place un dispositif d’accompagnement à la reconversion, en 2007, © Radio France / Clément Buzalka

Le sociologue Pierre-Emmanuel Sorignet a apporté une explication à cette situation. Pour lui, « Le refus d’aborder l’idée même de reconversion est légitimé par la fidélité aux illusions propres à tout investissement professionnel reposant sur une “vocation“ ». Le chercheur insiste, dans son livre “Danser”, sur le deuil identitaire auquel l’artiste fait face dans sa fin de carrière : « recherchant le sens de sa vie dans le cadre d’une démarche artistique, le renoncement est aussi une rupture avec un réseau de sociabilité et d’interdépendance qui structure l’identité sociale et individuelle, parfois depuis l’enfance, le plus souvent depuis l’adolescence. »

Une vie d’après, qui est souvent difficile à imaginer. Laure Lavisse a elle aussi, parfois, du mal à se projeter. « On fait un métier qui fait rêver. On vit dans une petite bulle de rêve permanent, et il faut revenir dans la réalité de la vie, dont on est très protégés actuellement. La scène, les tutus, ce monde de fée, c'est notre cocon protecteur. » La danseuse en est d’ores et déjà convaincue, « le retour à la réalité va être brutal et douloureux. Mais j'en suis sûre, cela va me faire le plus grand bien », conclue-t-elle. Opération du pied, une hanche cassée : les derniers mois ont été parsemés d’embûches pour elle. Alors c’est décidé, il vaut mieux arrêter avant de se détruire la santé.

Des planches au cabinet médical

C’est le choix qu’avait fait Stéphanie Gravouille, en 2014. À l’époque, la danseuse du ballet de l’Opéra national de Bordeaux avait elle aussi subi de multiples entorses, des déchirures musculaires. Heureusement, elle avait anticipé ce moment. Depuis très longtemps. « Quand j'étais jeune, mes parents m'ont toujours conseillé de chercher une autre voie que la danse, pour prévenir des ennuis de santé, au cas où, raconte-t-elle. Au moment où il a fallu que je pense à la reconversion, je me suis souvenu de ces anciens rêves. Et dans mes rêves, il y avait la danse bien sûr, mais aussi la médecine et la kinésithérapie. Et comme j'ai été longtemps "traitée" par l'ostéopathie lorsque j'étais danseuse, je me suis redirigée dans cette voie. »

Stéphanie Gravouille a mis son expérience de danseuse, mais surtout sa connaissance du corps au service de son nouveau métier : l’ostéopathie.
Stéphanie Gravouille a mis son expérience de danseuse, mais surtout sa connaissance du corps au service de son nouveau métier : l’ostéopathie., © Stéphanie Gravouille

En 2014, après 14 années passées sur les planches de l’ONB, elle se lance donc dans une nouvelle vie. Elle qui n’avait que le bac en poche a repris ses études. Avec un but : devenir ostéopathe. Cinq ans d’école et voilà aujourd’hui son rêve réalisé. Depuis juin 2019, elle tient son propre cabinet, en banlieue de Bordeaux. Si sa reconversion est un succès, on peut dire que Stéphanie Gravouille est partie de loin. Un vrai parcours du combattant. Mais là encore, son anticipation et sa détermination ont payé. « Aujourd'hui, tous les danseurs en exercice, qu'ils aient 19 ans, 30 ans ou 42 ans, ont en tête l'idée qu'il faut se reconvertir un jour ou l'autre, explique-t-elle. C'est comme une espèce d'épée de Damoclès qu'on a au-dessus de la tête en permanence. Moi je n'avais pas envie de continuer à danser avec cette épée de Damoclès, et plus je vieillissais, plus j'avais l'impression que la reconversion serait difficile. »

Le long chemin de la reconversion

Cette prise de conscience est assez récente. Elle va de pair avec le dispositif mis en place à l’ONB. « Quand je suis entrée à l'Opéra, il y avait des danseurs qui faisaient le choix de la reconversion, mais il n'existait pas de dispositif d'accompagnement, poursuit Stéphanie Gravouille. À aucun moment on ne leur proposait une place au sein de l'Opéra. Ils étaient livrés à eux-mêmes. Personne ne se souciait d'eux. »

Pour elle, ce dispositif est sans conteste une chance. Bien que l’ancienne danseuse confesse ne pas s’être reposée uniquement là-dessus. Elle se souvient : « mes études d'ostéo, ce n'est pas l'opéra qui me les a payées... idem avec Pôle Emploi, on n'a aucune aide. La première fois que je leur ai exposé mon parcours et parlé de mes projets, en demandant quelle serait l'aide de Pôle Emploi, on m'a presque ri au nez. Je suis ressortie en pleurant. »

Pour les danseurs, la reconversion est donc une étape délicate. Il faut être sûr de soi, de son projet, et courageux. À vrai dire, il vaut mieux ne pas avoir peur des risques et de tenter l'aventure. Stéphanie Gravouille le sait. Son parcours aurait sans doute été plus facile si elle avait choisi une reconversion dans son domaine d'activité, dans la danse ou au sein d'une maison comme l'Opéra de Bordeaux. Seulement, la danse est un milieu fermé, selon elle, avec peu de débouchés. « L’enseignement de la danse ne m’a jamais attiré, je n’ai pas la fibre pédagogique, ajoute-t-elle. Malgré ce qu’on peut croire, ce n’est pas une suite logique pour tout le monde », poursuit Stéphanie Gravouille.

Une requalification obligée dans la danse ?

Pourtant, pour le sociologue Pierre-Emmanuel Sorignet, il est fréquent que les danseurs recomposent leur vocation initiale dans une activité artistique ou para-artistique, et mobilisent après leur carrière de danseur les compétences acquises sur scène. Il constate : « le transfert des aspirations vers un métier de la scène fonctionne le plus souvent comme un moyen de s’acclimater à l’idée de la reconversion, sans porter atteinte à la représentation de soi. » Pour le chercheur, pas de doute, l’activité chorégraphique représente un débouché “naturel” pour les danseurs qui envisagent leur reconversion et permet de convertir à la fois des compétences adaptées à la direction chorégraphique (connaissances des techniques corporelles de la danse) et de mobiliser le réseau professionnel acquis pendant la carrière de danseur.

Pour autant, la réorientation vers un projet professionnel centré autour de l’exploitation d’une “expertise“ dans le domaine corporel, comme Stéphanie Gravouille, devenue ostéopathe, apparaît comme une forme de reconversion récurrente chez les danseur.

Chaque année, l’Opéra national de Bordeaux se sépare de 2 à 3 artistes de son ballet, sur un effectif total de 35 danseurs.
Chaque année, l’Opéra national de Bordeaux se sépare de 2 à 3 artistes de son ballet, sur un effectif total de 35 danseurs., © Radio France / /Clément Buzalka

L’avenir de Laure Lavisse, après son départ de l’ONB en décembre 2020, ce ne sera ni à l’opéra, ni dans la danse, elle l’assure. À quelques mois de l’échéance, elle veut profiter du luxe d’avoir une deuxième vie pour « goûter à tout autre chose ». Souriante, elle enchaîne : « Aujourd'hui, j'ai envie de me consacrer à autre chose, à ma famille, à mes enfants. Le manque physique sera présent, c'est indéniable. Si je me retrouve derrière un bureau, ça risque d'être compliqué. Il faudra que j’aie un fauteuil à ressorts ! Mais je ne me dis pas que ma vie sera vide après la danse. Elle sera remplie de plein de choses, mais je ne sais pas encore de quoi. C'est ce qui est excitant, finalement. » À contre-courant, Laure n’a rien prévu du tout. Elle n’en est pas plus effrayée pour autant. « Les nouvelles générations sont bien plus prévoyantes », lâche-t-elle en riant.

La réforme des retraites dans tous les esprits

Si la retraite est encore loin, et que de nouvelles aventures vont encore venir s’ajouter à la carrière de Laure Lavisse, elle et la grande majorité de ses collègues, soutiennent la contestation du projet de réforme des retraites par les artistes de l’Opéra de Paris. À Bordeaux, il n’y a pas de régime spécial à défendre, mais il y a la solidarité. « Cette contestation, elle renvoie à des choix de société et à la place de l'artiste en son sein, analyse Michèle Tison, la DRH de l’Opéra de Bordeaux. Cela nous fait nous interroger sur la façon dont la société prend soin de ses artistes une fois qu'ils ne sont plus totalement en capacité de s’exprimer. » Il y a la genèse philosophique qui dérange, mais il y aussi l’aspect financier. Car les danseurs, comme beaucoup d’employés, ont déjà les calculs des pensions en tête. Surtout ceux qui envisagent une reconversion professionnelle. Stéphanie Gravouille de conclure : « comme la carrière d'un danseur est courte, et que la période de reconversion est incertaine (on ne sait pas si on va faire deux mois, deux ans, ou cinq ans d'études ou de changement de parcours), et ces années-là vont être comptabilisées dans le calcul des retraites. Chose qui ne serait pas arrivée avant, quand on ne prenait en compte que les 25 meilleures années d'activité. Cela peut être un handicap ou même un frein à la reconversion pour ceux qui vont ne vont pas cotiser pendant une période. »

Pourtant, les danseurs n’ont pas le choix. La reconversion, c’est l’avenir de chacun d’entre eux. Qu’elle soit dans la danse, le “para-artistique”, ou autre chose. Après la scène, il y aura un autre métier. Un nouvel épanouissement sûrement. Mais les planches ne seront jamais très loin. Stéphanie Gravouille a tenu un an sans danser, après son départ du ballet, en 2014. Les représentations et la compétition avec les autres danseurs professionnels étaient loin, alors, elle a enfin pu se libérer de son seul cauchemar de chorégraphe : « je n'ai jamais remis les pointes, jamais. Et je n'en remettrai jamais ! »