Dans les coulisses de la tournée américaine de l'Orchestre national de France

Partir en tournée avec un orchestre symphonique demande une organisation impressionnante et complexe et spécialement si elle a lieu aux États-Unis. Découvrez les coulisses de l'organisation de la série de concerts américains de l'ONF.

Dans les coulisses de la tournée américaine de l'Orchestre national de France
(© Victor Tribot Laspière / France Musique)

Un orchestre étranger de passage dans sa ville est une attraction que les mélomanes ne veulent rater pour rien au monde. Ce n'est pas tous les jours que les spectateurs parisiens peuvent aller écouter l'Orchestre philharmonique de Berlin ou le London Symphony Orchestra à deux pas de chez eux. Idem pour l'Orchestre national de France, orchestre au "son français" par excellence et qui plaît énormément aux Etats-Unis.

On n'y pense peut-être pas suffisamment mais avoir la chance de pouvoir écouter un orchestre étranger en tournée relève d'une organisation titanesque et compliquée. Dans le cas du National et de ses 6 dates américaines en janvier, ce sont 98 musiciens qu'il faut gérer ainsi que l'important parc d'instruments qui l'accompagne. Une logistique complexe qui nécessite de s'y prendre près de trois ans à l'avance.

Et c'est à l'équipe de la régie qu'il convient de faire en sorte que tout soit possible. A l'ONF, ils sont sept à se charger des différents aspects de l'organisation d'une tournée. Valérie Robert, la régisseuse adjointe s'est notamment occupée du volet le plus épineux de cette tournée : celle de la logistique des instruments de musique. Car contrairement à ce que l'on pourrait penser, les instruments voyagent eux aussi. Aucun n'est loué sur place. "Il serait difficile voire impensable que les musiciens jouent sur des instruments qu'ils ne connaissent pas, surtout pour des concerts ausi prestigieux qu'à Carnegie Hall " explique Valérie Robert. "Il est arrivé qu'on loue des timbales ou des instruments imposants, mais cela reste rarissime ".

Valérie Robert, régisseuse adjointe de l'Orchestre national de France. (© Victor Tribot Laspière/France Musique)
Valérie Robert, régisseuse adjointe de l'Orchestre national de France. (© Victor Tribot Laspière/France Musique)

C'est donc par avion que le parc instrumental de l'ONF a voyagé mais le plus compliqué n'est pas de le conditionner pour que les violons ou contrebasses ne souffrent pas trop, c'est de les faire entrer sur le territoire américain qui relève du casse-tête. En effet, les Etats-Unis sont connus pour être l'un des pays les plus stricts en matière de transit d'instruments.

Principalement pour les instruments qui sont faits de matériaux précieux. Depuis 1973, la convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction (CITES) complique la vie des musiciens. Un texte salutaire pour notre planète mais auquel on pourrait reprocher une certaine rigidité dans son application par les Etats-Unis.

Il est en effet interdit de faire entrer ou sortir du territoire des instruments de musique contenant l'une des espèces végétales recensées comme étant en danger. Et parmi celles-ci, l'ivoire et le bois de rose du Brésil que l'on retrouve fréquemment dans les archets. "Nous avons dû référencer tous les instruments de l'orchestre pour savoir s'ils contenaient l'un de ces matériaux, explique Valérie Robert. Le cas échéant, il nous a fallu monter un dossier complexe pour obtenir un permis ".

Si un archet contient de l'ivoire, il faut pouvoir prouver son origine ce qui est dans la plupart des cas très difficile. Pour cela, il faut faire appel à des luthiers experts et qui peuvent établir des certificats reconnus par le Fish and wildlife service, l'institution qui s'occupe de ce contrôle aux frontières américaines.

Nathalie Mahé, régisseuse principale du National. (© Victor Tribot Laspière/France Musique)
Nathalie Mahé, régisseuse principale du National. (© Victor Tribot Laspière/France Musique)

Pour le National, plusieurs cas de figure se sont présentés : soit les archets ne contenaient pas d'essences protégées, soit certains étaient faits d'ivoire et sa provenance a pu être clairement établie. Pour parer aux problèmes des archets dont il était impossible d'en savoir plus, l'orchestre a acheté des archets en carbone. Un matériau qui voyage sans souci mais qui ne permet pas d'obtenir la même qualité de son. C'est d'ailleurs ce qu'a fait l'Orchestre philharmonique de Berlin, grand habitué des tournées, en achetant pour tout le pupitre des cordes, des archets en carbone pour faciliter les voyages.

La constitution des dossiers CITES pour le transit des instruments s'est révélée extrêment chronophage. Valérie Robert explique avoir eu conscience de l'importance de la tâche en août dernier. "C'est la première fois que nous avons eu à monter ces dossiers. Lors de la dernière tournée américaine du National en 2011 la loi était moins stricte. Quand je me suis rendue compte du temps que cela allait me prendre, j'ai demandé à ce qu'on embauche une personne en renfort. Nous avons donc eu quelqu'un en CDD pendant 2 mois et qui a travaillé exclusivement pour cela ".

Valérie Robert explique aussi avoir appelé de nombreux homologues en Europe pour bénéficier de leur expérience. "Je crois que je pourrai écrire un mode d'emploi ! " plaisante en y repensant la régisseuse adjointe. Mais il eût été risqué de ne pas s'occuper de ces permis consciencieusement puisqu'il est déjà arrivé à des musiciens de se faire confisquer voire détruire des archets pour cause de non-conformité.

Mais ce volet n'est que l'un des nombreux dont il faut s'occuper pour organiser une telle tournée. Il y a par exemple l'obtention des visas de travail pour les 98 musiciens, la planification des transports, la réservation des hôtels, plutôt simple aux Etats-Unis parce qu'il existe de grandes structures pouvant accueillir tout le monde, ce qui n'est pas le cas partout. Valérie Robert se souvient d'une tournée en Italie où les membres de l'orchestre étaient dispersés dans sept hôtels différents.

Grégoire Mea, victime d'une mauvaise chute à Boston mais heureusement toujours apte pour jouer. (© Victor Tribot Laspière/France Musique)
Grégoire Mea, victime d'une mauvaise chute à Boston mais heureusement toujours apte pour jouer. (© Victor Tribot Laspière/France Musique)

Gérer un orchestre, c'est aussi s'occuper de "l'humain" reconnaît Nathalie Mahé. La régisseuse principale du National en sait quelque chose puisque c'est elle qui a dû accompagner un musicien victime d'un des dangers de l'hiver. A l'aéroport de Boston, Grégoire Méa, trompettiste, a glissé sur une plaque de neige verglacée et s'est démis l'épaule. Emmené aux urgences, il n'a pu faire le concert du soir à Ottawa. L'équipe a dû trouver en catastrophe un remplaçant. Situation similaire le jour du départ à Paris où le cor anglais, malade, prévient qu'il ne sera pas du voyage.

"Il y a une part de psychologie, presque de maternage, reconnaît Nathalie Mahé. Notre rôle est de tout faire pour que le concert ait lieu dans les meilleurs conditions. Nous n'avons pas le choix, il faut que cela fonctionne ".

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