Dans l’ombre du micro, la retransmission d’un opéra

Savez-vous quelle armée s’anime à chaque fois que vous ouvrez votre poste de radio pour écouter un opéra ? Direction les coulisses, à la découverte des techniciens, ingénieurs, musiciens metteurs en ondes, et autres chargés de réalisation qui accomplissent ce petit miracle secret.

Dans l’ombre du micro, la retransmission d’un opéra
Dans les coulisses de la radio, © Radio France / Guillaume Decalf

Aix-en-Provence, 21h32. Alors que dans le théâtre de l’Archevêché les applaudissements diminuent et que Eivind Gullberg Jensen s’apprête à diriger The Rake’s Progress de Stravinsky, côté micro, Judith Chaine prononce ses dernières paroles avant de laisser place à la musique. Vous êtes sur France Musique en direct du Festival d’Aix-en-Provence, et dans l’ombre, deux mastodontes se frôlent et se jaugent, tantôt avec bienveillance, tantôt avec tension, mais toujours avec un même amour de la perfection. Ces deux énormes machines, ce sont l’opéra et la radio.

L’ouverture d’un opéra à la radio est le dernier roulement, et le plus visible, d’une complexe machinerie. Sa mise en place a pourtant commencé bien plus tôt, dix jours auparavant. Une armée de techniciens de Radio France déroule les câbles, effectue les branchements, s’assure de la ligne qui servira à la diffusion. Les équipes entament un travail difficile : discuter avec le metteur en scène, les costumiers et les chanteurs pour poser les micros. La chose n’est pas aisée : dans le paradis des preneurs de sons, une ribambelle de micros serait installée le long de la scène et au dessus du public, pour capter le plus sûrement et le plus simplement l’étendue des sons produits sur scène et dans la fosse. Mais le paradis des uns, c’est un peu l’enfer des autres, en l'occurrence celui des metteurs en scènes, qui n’ont aucune envie de voir leur univers visuel pollué. Alors il faut cacher, trouver des solutions, convaincre de pouvoir les placer sous une coursive qui les dissimulera. On augmente encore la complexité en s’attelant aux chanteurs : le dispositif qu’ils porteront sur eux doit non seulement être invisible, mais il ne peut - en plus - pas gêner l’artiste, amené à se déplacer sur scène mais aussi, pourquoi pas, à courir, se coucher, ou se déshabiller. Ils auront besoin de dizaines de micros pour retransmettre ce son voulu parfait pour l’auditeur. Des conditions dignes de l’enregistrement d’un disque sont réunies.

Plusieurs répétitions sont nécessaires pour obtenir le résultat qui contentera tout le monde. La musique se matérialise dans les paroles de ces professionnels du son, ils en parlent comme d’un diamant dont on dessine la ligne. Ses caractéristiques sont prises en compte : représentation en extérieur avec son lot d’oiseaux - voire d’hélicoptère - fatigue de certains chanteurs, incertitudes… rien, ou presque, n’est laissé au hasard. L’auditeur doit pouvoir se figurer la scène, se représenter l’espace. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, il ne s’agit en aucun cas de donner à écouter ce qu’entend le spectateur le mieux placé dans la salle. Les ingénieurs conjuguent les différentes sources sonores et amplifient certains effets, caricaturent, comme lorsqu’un chanteur sort de scène, pour que l’auditeur puisse saisir ce qu’il ne voit pas. Sans oublier d’ajouter “de l’air” : les micros des chanteurs et des instrumentistes fournissent un son proche, collé, auquel il faut ajouter une dose d’air grâce à un dispositif suspendu au dessus de la salle.

« Leporello arrive en 1 », « Elvira en 3 - non, passe en HF ». Le lendemain, retransmission en direct de Don Giovanni. Les micros bordent la scène, et les techniciens suivent les déplacements des personnages. Du côté jardin (à gauche, depuis le public) au côté cour (à droite), les chanteurs passent d’un micro à l’autre, arrivent sur le 1 et partent au 7, ou arrivent directement au 3 pour partir au 2. Un ballet de micros à ouvrir et à fermer, chorégraphié par le musicien metteur en ondes. Derrière ce titre étrange, un métier extraordinaire : doté d’une oreille parfaite, il orchestre la captation, échange - parfois longuement - avec le chef d’orchestre. Il prépare la qualité musicale de l'enregistrement. Il faut instaurer un climat de confiance, quitte à dire les choses qui fâchent.

Tout est une question de temps, et de sa maîtrise. Quand l’antenne est en direct à Aix-en-Provence, c’est la préoccupation principale de Jean-Claude Mulet. Pour lui, pas question que France Musique dicte sa loi à l’opéra. La radio doit se faire discrète, accompagner le mouvement. Le réalisateur s’informe auprès du régisseur des éventuels retards, parce qu’une partie du public n’est pas encore installée, que le chef tarde, ou qu’un détail n’est pas encore fixé sur scène. Cette anticipation lui permet de rassurer le présentateur du concert, mais aussi, si le retard est trop important, de diffuser un disque en attendant. La présentation du concert est préparée, minutée, mais un retard non prévu peut rapidement tout déstabiliser. Alors il faut connaître les équipes, apprivoiser chaque corps de métier pour obtenir les informations et délivrer le bon message à la bonne personne.

Malgré toutes les anticipations, la représentation ne se fera que dans une quiétude fragile. Tout peut être bouleversé, techniquement comme artistiquement. Il n’est question que de musique et de son, mais c’est pourtant un ouvrage secret et silencieux qui fait naître la magie de la retransmission.