Déconfinement des conservatoires : pas de reprise dans l'immédiat

Ce 11 mai, la France est rentrée dans la première phase du déconfinement. Les élèves regagnent progressivement les bancs de l’école. Mais qu’en est-il des conservatoires de musique ? Les élèves pourront-ils retrouver leurs salles de classe avant septembre ?

Déconfinement des conservatoires : pas de reprise dans l'immédiat
Conservatoires et déconfinement : par de reprise dans l'immédiat, © Getty / baona

La journée du lundi 11 mai a marqué le début du déconfinement en France, et, après 55 jours loin de leurs classes, les élèves ont commencé à progressivement retrouver les bancs de l'école. Mais qu’en est-il des établissements d’enseignement artistique, aux abonnés absents dans le débat public ? Après des semaines d'incertitude, la décision pour 250 000 élèves et professeurs des différentes disciplines artistiques en France est enfin tombée ce 12 mai. Ils resteront tous fermés jusqu'à nouvel ordre.

« Au niveau des associations professionnelles, on a fait de nombreuses demandes auprès du ministère de la Culture pour avoir un calendrier, une feuille de route ou des orientations »explique Maxime Leschiera, président de l’association Conservatoires de France qui regroupe les directeurs et directrices des conservatoires sur le territoire, et directeur du Conservatoire de Bordeaux.

« Notre fonctionnement est associé souvent à celui des établissements scolaires au niveau du calendrier, notamment au niveau des tranches d'âge d'élèves, donc on est considérés comme concernés par cette ouverture, et on s’est mis au travail » explique Maxime Leschiera. Mais contrairement aux établissements scolaires, qui ont un seul employeur (le ministère de l’Education nationale), les établissements d’enseignement artistique relèvent des collectivités territoriales, dans l’attente des consignes de l’Etat. 

« L'Etat n'a pas forcément à dire ce qu'il faut faire, mais il peut orienter et donner un cadre. Et cela n'a pas été fait, ce qui veut dire que les collectivités locales ont dû prendre des décisions seules. Donc on s'est renseigné, on a essayé de faire les parallèles avec des situations dans les écoles sur ce qui est possible de faire ou de ne pas faire ». Sauf qu'à l’approche de la date boutoir, il fallait trancher. 

Ouvrira, ouvrira pas ?

Pour certains établissements, la décision s'est imposée d'elle-même. Carole est directrice d’une école de musique communale dans la région lilloise :

« Après les premières annonces des dates du déconfinement, nous nous sommes réunis avec les équipes de la mairie et on était plus ou moins d'accord pour continuer en visioconférence jusqu’en septembre. La mairie est de toute façon assez débordée avec l’école primaire, pas besoin d’en rajouter .» 

D'autant plus que pendant les huit semaines du confinement, les professeurs de son établissement se sont mobilisés pour garder le lien avec les élèves en s’appropriant de nouveaux outils, en proposant des modules en visioconférence en direct ou enregistrés, en incitant les élèves à participer dans des projets communs en ligne. Cette professeure de formation musicale a elle-même transformé ses cours collectifs d’une heure hebdomadaire avec 15 élèves, en cinq séances de 30 minutes avec trois élèves par groupe. 

« La mairie se rend bien compte que nous travaillons comme avant le confinement, mais différemment. C’est un gage d’avenir, de notre avenir à la rentrée. Le plus important c’est de garder le lien. Nous avons ainsi ouvert un groupe Facebook pour échanger avec les parents, nous sommes aussi en train de monter un projet collectif pour la fête de la musique. Pour les examens importants, à savoir ceux qui marquent la fin du 2e cycle, on les a reportés à la Toussaint. » 

Pour d'autres, une réouverture partielle a été envisagée, à coup d'adaptations importantes et de mesures sanitaires drastiques, comme dans ce CRC en région parisienne. Un professeur de violon qui a souhaité garder l'anonymat, témoigne : « Les disciplines à risque – chant, vents, pratiques collectives – restent fermées. Pour les disciplines éventuellement concernées par la réouverture, principalement les cordes, un sondage est envoyé aux familles, et on ne rouvre pas si la majorité veut continuer à distance. » 

En attendant, l’établissement se porte garant des mesures de préventions sanitaires : masques et gel hydroalcoolique fournis par la ville pour les professeurs, masque obligatoire pour les élèves, respect strict des distances. Une possible reprise sur base du volontariat des élèves et des enseignants, très partielle et très bien encadré selon l’enseignant, serait envisagée à partir de 2 juin, avec un maintien des cours à distance pour tout le monde.

Un communiqué du Syndicat national des enseignants et artistes SNEA-Unsa faisait état de la fermeture jusqu'à la rentrée de septembre des « conservatoires supérieurs de Paris et Lyon ... , ainsi que de nombreux autres conservatoires pour leur 1er et 2ème cycle, à  Metz, Nancy, 13 conservatoires à Paris, Colmar, Belfort, Epinal, etc.»

« Certains conservatoires et écoles de musique ont réouvert dès le 11 mai, ce qui est illégal quelle que soit la zone, verte ou rouge, » alerte Michel Ventula, secrétaire général du SNEA-Unsa, et anciennement professeur de percussions au Conservatoire de Toulouse. Mesure valable aussi bien pour les établissements publics que privés.

Pourquoi les établissements artistiques ne peuvent-ils pas suivre le protocole de l'Education nationale ?

Le décret du 12 mai s'appuyant sur l'état d'urgence sanitaire a mis fin aux tergiversations, et a permis de mettre en lumière les particularités de l'enseignement artistique, incompatibles avec le protocole sanitaire du déconfinement suivi dans l'Education nationale, comme l'explique Michel Ventula

Afin de sensibiliser les autorités locales et les tutelles, le syndicat a rédigé un document« le plus exhaustif possible au regard des critères sanitaires » détaillant toutes ses spécificités «très méconnues par les maires, préfets ou les centres de gestion», explique le syndicaliste. Il cite par exemple le face à face pédagogique ou les pratiques collectives impliquant la proximité, la mobilité et le contact physique, comme pour l'orchestre, la chorale ou la danse. 

A cela s'ajoutent les particularités architecturales de certains conservatoires qui, pour des raisons de nuisances sonores, ont des fenêtres bloquées, ou des salles de travail situées au sous-sol. Il y a également la difficulté de mettre en place les plannings échelonnés pour éviter tout contact social… ou tout simplement le manque de moyens humains et matériels pour adapter les salles au nombre limité d'élèves, assurer la distanciation sociale, ou désinfecter et nettoyer au quotidien les espaces de circulation et de travail.

« Pour les cours de la formation musicale, par exemple, on peut se dire qu'ils répondent aux mêmes critères que l'Éducation nationale, à savoir les cours collectifs à un nombre limité des élèves dans une salle. Selon les dernières préconisations sanitaires, ce qui est demandé, c'est un espace de 4m2 par l'élève, l'enseignant doit porter un masque et se trouver à 2m des premières tables. Or, les cours ne sont pas uniquement théoriques, il y a du mouvement, du chant... dans certains cours les enseignants utilisent des instruments personnels ou les petits instruments qu'il est impossible de désinfecter après chaque cours. Donc cela devient très complexe. Ce sont des problématiques que les maires ont peu en tête,» estime Michel Ventula

Sans parler des disciplines dites à risque, comme les instruments à vent, ou les instruments partagés, tels le piano, la harpe, la contrebasse, les percussions, qui supportent mal les produits désinfectants, alors qu'ils peuvent potentiellement favoriser la propagation du virus. Sans parler de l’enseignement de certains instruments ou du chant, pour lesquels le port du masque est impossible, et dont le risque de contamination fait en ce moment même l'objet des recherches des équipes scientifiques.« Les projections dans l'enseignement des vents ou du chant peuvent aller jusqu'à 4 ou 5 mètres. Donc, si la salle est trop petite, ça ne marche pas, » rappelle Michel Ventula. 

« Nous avons élaboré un plan de déconfinement spécifique, dans le respect des gestes barrière indispensables pour protéger les enseignants et éviter la propagation du virus. Il sera certainement utile, lors de la reprise en présentiel, de garder les mesures d’hygiène  et les préceptes de sécurité ainsi identifiés, afin d’éviter l’apparition de nouveaux clusters. », conclut le syndicaliste. « En attendant, notre rôle est de veiller à ce que le décret qui oblige à la fermeture jusqu'à nouvel ordre soit respecté partout sur le territoire. Sinon nous saisissons le préfet.»

Quelles conséquences pour les élèves ?

Si la grande majorité des établissements d’enseignement artistique a vite adapté son offre pédagogique aux différents outils informatiques dès le début du confinement, les professionnels alertent sur les inégalités qui se creusent si l’enseignement à distance se transforme en une solution à long terme : « Les enseignants comme les élèves fonctionnent avec leur matériel personnel, avec des moyens de bord et leurs compétences propres, explique Maxime Esquerra. Et puis, pour les élèves, c'est pareil. Il y a des élèves qui sont très bien équipés et peuvent travailler dans des bonnes conditions et avec de bons instruments. Et il y a les autres, qui ne peuvent pas du tout travailler chez eux, comme les percussionnistes ou les instrumentistes à vent, ou les danseurs. Ils devraient être prioritaires dans la stratégie du déconfinement progressif des conservatoires, » estime le directeur : 

« On a conscience quand même que la reprise d'activité normale est encore impossible à ce stade et que si on doit réouvrir les établissements,  il faudrait en priorité essayer de pallier à ce qui était impossible de faire pendant le confinement, estime Maxime Leschiera. Faire venir tous ces élèves dans des salles qui seront préparées pour eux et où ils pourront travailler seuls. «  Ou organiser des temps de rencontre avec les professeurs d'instrument pour les plus jeunes pour réparer une corde, débloquer une situation qui risque d'impacter sa pratique », suggère le directeur. 

Autre question épineuse : l'évaluation des élèves. Si le passage des cycles se fera en contrôle continu pour la grande majorité d'entre eux, pour les adolescents et jeunes adultes qui préparent les concours et les examens, les solutions sont encore à trouver. Pour alerter sur la situation des étudiants des cycles supérieurs, la FUSE, Fédération des Usagers du Spectacle Enseigné a lancé une enquête sur « leur état matériel et psychologique». En dix jours, mille personnes ont répondu, environ 20% de la population étudiante, selon le président Philippe Le Faure.

« Ils se retrouvent très isolés, en fin de droits, sans perspective de travail ou de ressources, pour certains sans avoir pu passer des examens de fin de parcours et avec plein d'incertitudes sur la manière  dont cela va se faire ou les dates qui seront retenues, explique Philippe Le Faure. Et chaque établissement a le droit de décider de sa politique en conseil pédagogique.

« Prenons le Prix de conservatoire, la fin du master pour les étudiants des conservatoires supérieurs, étape symbolique pour tout musicien ou danseur en formation, détaille Philippe Le Faure. C'est dans les pierres du Conservatoire que c'est un récital qui est donné devant un jury, devant un public, avec ses camarades et ses parents, l'aboutissement de 15 ans d'études musicales. Cette année, il n'aura pas lieu au CNSM de Paris. » Ils seront décernés sur la base du contrôle continu.

« On avait demandé au ministère de la Culture aussi de veiller à ne pas bloquer les élèves pour les entrées dans l'enseignement supérieur. Donc, le ministère a décidé que les entrées dans les pôles supérieurs, qui sont normalement conditionnés par l’obtention d'un DEM (diplôme d'études musicales) en juin et juillet, se feront sans ces diplômes. Par contre, l'étudiant ne sera réellement admis que lorsqu'ils l'aura obtenu en octobre».

Et l'impact de la crise pour les établissements d'enseignement artistique n'est qu'à ses débuts, estime le président de la FUSE. « Il faut rapidement monter des stratégies de déconfinement à vitesse variable. Il faut qu'on soit tous plus agiles parce qu'on ne sait pas de quoi l'avenir sera fait. Entamer le plus rapidement possible une réflexion sur comment vivre avec ce virus », conclut-il.